Irus ou le Savetier du coin, par Groubental de Linière (1760)

 

Numérisation S.P. 2003

 

 

IRUS,

ou

Le Savetier du coin.

 

Marc-Ferdinand Groubentall de Linière

 

(1760)

 

 

 

D’après l’édition originale de 1760, A Genève.

 

   L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées.

Merci de nous pardonner ou de nous signaler les fautes qui nous auront échappé.

 


 

 

Préface

 

Irus, ou Le Savetier du coin

 

 


 

 

Préface.

 

 

Irus, suivant l’Histoire, fut un pauvre d’Itaque, son indigence ne borna point son ambition : Il fut amoureux de Pénélope dans l’esperance d’épouser un jour cette Reine ; mais Ulysse termina son espoir par un coup de poing qui l’envoïa soupirer auprès de Proserpine. (Chompré, Mythol.)

Crésus fut Roi de Lydie, & posséda des richesses immenses ; Solon l’avait souvent averti de l’instabilité des choses humaines. Lorsqu’il fut vaincu par Cyrus, & prêt d’être jetté sur le bucher où il devait périr, il se ressouvint alors de l’avertissement que lui avait donné Solon ; & Cyrus lui pardonna, pour le faire servir de preuve à l’instabilité des choses humaines. Ce trait d’Histoire fournit matiere à d’amples réflexions, mais ce n’est pas ici qu’elles peuvent trouver place.

Pour prévenir une espèce d’Originaux ennemis de tous honnêtes gens, & qui s’arrogent le droit de juger des intentions d’autrui, je me crois obligé de déclarer dans cette Edition, la seule que je garantis, que je m’inscris en faux contre les clefs qui pourraient se distribuer à la main ou qu’on imprimerait dans la suite. Mon intention a été de faire un raisonnement philosophique sur le faux de la richesse, & les inconvéniens de la misère, couronné par l’éloge de la médiocrité ; mon but n’a pas été d’attaquer, encore moins de blesser qui que ce soit, d’après cet aveu.

 

Honni soit qui mal y pense.

 

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IRUS

ou

Le Savetier du coin

 

 

„ HÉlas ! qu’ils sont heureux ! dit un nouvel Irus,

„ En voïant chaque jour mille nouveaux Crésus.

„ Eternels favoris de l’aveugle Fortune,

„ Ils ne connaissent point la misère importune ;

„ Ils tiennent auprès d’eux les plaisirs enchaînés,

„ D’un bien-être sans fin ils sont environnés,

„ Le bon goût est leur lot, & la délicatesse,

„ De leurs fréquens plaisirs fait varier l’espèce :

„ Leurs vœux sont satisfaits avant d’être formés,

„ Ils sont cherchés partout, partout ils sont aimés....

„ Que dirais-je de plus ?.... Ils sont Dieux sur la terre.

Ainsi, sans raisonner, juge le sot Vulgaire ;

Il met dans la richesse un souverain bonheur,

Un bien inaltérable, & rempli de douceur.

Qu’est-ce que la fortune ? Une vaine chimère,

Un fantôme trompeur, une ombre passagère,

Objet de nos désirs, cause de nos douleurs,

Et plus souvent encor source de nos malheurs.

Consultons la Raison, & suivons sa lumière,

Nous ne pouvons errer lorsqu’elle nous éclaire.

Plutus, d’un faux bonheur constamment entêté,

Ignore jusqu’au nom de la félicité.

Mais pour approfondir ce bien-être si rare,

Interrogeons un peu ce Financier avare.

Vous croïez-vous heureux ? “ Oui certes, tout-à-fait ;

„ Mon cœur dans le bonheur nage & se satisfait.

„ J’ai trente millions renfermés dans mon coffre,

„ Je jouis des plaisirs que tout l’Univers m’offre,

„ Je suis maître & Seigneur de cinquante Châteaux,

„ J’ai quelques millions sur différens Vaisseaux,

„ J’ai de tres-beaux jardins, très-beaux : fort peu de terres ;

„ Quoique suffisamment pour avoir des parterres.

„ Admirés ces lambris artistement dorés,

„ Ces bronzes, ces tableaux vivement colorés,

„ Ces glaces, ce damas, cette tapisserie,

„ Ces portières : enfin voïés cette écurie ; 1

„ Là trente bons chevaux bien gras & bien nourris,

„ Alternativement me traînent dans Paris.

„ Vous oubliés encor : voïés cet équipage,

„ Les ressorts en sont bons, il est simple ; à notre âge

„ On ne doit point mener un train aussi brillant

„ Que le fait un jeune homme, un Marquis sémillant.

„ Parlons de mes plaisirs. J’ai Chloé pour Maîtresse,

„ Elle me coûte cher : je l’aime sans tendresse.

„ Je vais dans la semaine une fois seulement,

„ Caresser ses appas & son minois charmant :

„ Elle m’adore ; mais pour moi c’est peu de choses.

„ Je m’attache surtout à sa gorge de rose. 2

„ Mon plaisir est la Table ; en fait de Cuisinier,

„ J’ai certes le meilleur, on ne peut le nier.

„ Je traite en galant homme, avec magnificence,

„ Grande chère, bon vin versé par l’opulence,

„ Tout Paris court chez moi, la Noblesse surtout

„ Vient d’un repas splendide admirer le bon goût.

„ J’ai pour me délasser, un bel esprit à gages,

„ Qui fort souvent pour moi fait de fort beaux ouvrages,

„ Car j’aime les Beaux-Arts, & d’honneur, pour un rien

„ Je me ferais passer 3 Académicien.

„ Combien en coûte-t’il ? Il faut que je m’informe.

„ La dépense après tout ne doit pas être ènorme.

„ J’aime encore à bâtir ; mille Ouvrier pour moi

„ Construisent un Palais plutôt digne d’un Roi 4

„ Je dore tous les ans certain nombre de filles,

„ J’aime à les marier, surtout les plus gentilles. 5

„ Quiconque fait le bien par pure charité,

„ Voit couler tous ses jours dans la prospérité.

Eh bien ! Est-ce là tout ? N’avez-vous point encore

Quelques autres plaisirs ? “ Si j’en ai, je l’ignore. „

Voilà donc ce Mortel constamment fortuné,

D’un bien-être éternel sans cesse environné.

Il n’a point de désirs : cette volupté douce

Loin d’exciter son cœur, au contraire l’émousse.

Mais pour te mieux convaincre, & te donner le tort,

Je veux du monde entier te donner le ressort.

Vois-tu ce Commerçant, triste sexagénaire ?

C’est un second Midas, c’est un millionnaire.

Tu le croirais heureux ? Ecoutons-le parler.

Deux mots, & rien de plus, vont tout nous dévoiler.

„ Me voici de retour : Grace à mes destinées

„ Je rapporte avec moi bon nombre de guinées

„ Oui.... Je suis satisfait : il me faut promptement

„ Equiper des Vaisseaux pour un autre Armement,

„ Nous verrons le succès de ma nouvelle course....

„ Il faut auparavant faire un tour à la Bourse.....

„ Cette Guerre est funeste, & contre ses fureurs

„ Je veux me garantir : voïons les Assureurs.

„ L’Assurance doit être un peu chère..... La Prime

„ Est.... à quarante-cinq ! Quelle usure ! Quel crime !

„ Lorsqu’on ne peut mieux faire, il faut bien s’en servir :

„ Avant un mois d’ici je ne pourrai partir ;

„ Peut-être d’ici là, n’aurai-je plus affaire

„ De ces infâmes Juifs, & de leur ministère.

„ Mais avant le retour de mes autres Vaisseaux,

„ Si j’écrivais à Nantes, à Marseille, à Bordeaux,

„ En Hollande, à Cadix, à Madrid, à Séville,

„ J’aurais encor besoin d’écrire à Lunéville ;

„ C’est bien dit, & je vais aussitôt commencer.

J’apperçois un Prélat qui vient le remplacer :

C’est un Evêque exempt d’assister aux Offices,

Chargé du revenu de trente Bénéfices.

Qu’avés-vous, Monseigneur ? “ Toujours des Mandemens,

„ Toujours nouveaux Statuts & nouveaux Réglémens :

„ Ce tracas à la fin me trouble & m’inquiette ;

„ Mon ame importunée en devient toute abstraite.

„ Toujours ce Nouvelliste 6 & toujours ce Baïus,

„ Ce Paris, ce Quesnel, & ce Jansénius,

„ Un Clergé turbulent qui ne veut point s’entendre,

„ Un Parlement entier qui voudrait nous voir pendre ;

„ Enfin que sais-je encor ? Pour moi je n’y tiens plus ;

„ Et je proteste bien que sans les revenus,

„ J’aurais depuis lontems envoïé tout au Diable. „

Peste ! Pour un Prélat, il est impraticable.

Quel est cet homme noir ? Ne sais-tu point.... ? Comment !

C’est un des Conseillers de notre Parlement.

Admire cet air grave & cette contenance,

Il rumine sans doute un bout de Remontrance,

Est-ce pour modérer ces impôts accablans ?

De semblables motifs sont assez importans :

Interprête éclairé de ces Loix primitives,

Que sans doute il trouva dans nos vieilles Archives,

Il veut prouver au Roi que douze ne font qu’un ;

Mais..... quel but aurait-il ? Je n’en soupçonne aucun.

Quoi ! c’est pour démontrer de façon nette & claire,

Qu’il est de cet Etat le Tuteur & le Pere ;

Et qu’avant Pharamond, les Comtes autrefois

De cette Monarchie étaient les premiers Rois.

Voilà, je crois l’objet qui l’occupe sans cesse,

Cependant il parait pénétré de tristesse.

„ Quel état est le mien ? Qu’à bon droit je m’ennuis !

„ Je quitte le duvet pour dormir sur les Lis ;

„ Et si je ne dors point, le tems de l’Audience,

„ D’un Plaideur insensé m’offre l’extravagance.

„ Je retourne chez moi, mon anti-chambre est plein,

„ Ici je vois la Veuve, & là c’est l’Orphelin ;

„ Là c’est un radoteur ; ici c’est une belle,

„ Dont les gémissemens me troublent la cervelle.

„ Je n’y puis résister : mais ce n’est pas là tout ;

„ Hélas ! Il faut encor pour comble de dégoût,

„ Il faut nous assembler ; je vois certain grimoire ;

„ Il faut parler ici, c’est un Réquisitoire.

„ Parlons, puisqu’il le faut... Mais j’apperçois Tubœuf ;

„ Son regard seul m’abbat comme on abbat un bœuf ;

„ Il veut primer sur nous, & sa prompte éloquence,

„ De fous ou d’insensés va nous taxer d’avance. 7

„ D’après ce premier trait, je vous laisse à juger

„ Si ce charmant début nous doit encourager.

Encor un mécontent ! Voïons le Militaire.

C’est un état heureux, un état qui doit plaire ;

La pompe, les honneurs sont faits pour les Guerriers ;

La gloire pour eux seuls réserve les lauriers.....

L’Amour & les plaisirs suivent partout leurs traces ;

Venus exprès pour eux mit au monde les Graces.

J’en vois un : écoutons. “ Alidor Maréchal !

„ Et moi je suis encor Lieutenant Général !

„ Alidor ! Non, d’honneur ce trait me désespere ;

„ Lui qui ne sut jamais le métier de la Guerre !

„ Lui qu’on ne connaît point, est préféré à moi

„ Qui signalai mon bras aux champs de Fontenoi !

„ De ma capacité trente bonnes blessures

„ Sont, à ce que je crois, des preuves assez sures.

„ Mais non : ma récompense est un bout de ruban,

„ Et je marche à l’égal du simple Lieutenant :

„ Le Cordon-bleu sans doute un jour sera la sienne.

„ Pourquoi n’offrais-je pas mes services à Vienne ?

„ Bien plus heureux que moi, plus courageux que lui,

„ Plus expérimenté, le dirai-je ? Aujourd’hui

„ Broglie 8 est fait Maréchal à la fleur de son âge ;

„ C’est le prix du mérite & celui du courage.

„ Encor si dans ce tems on me l’eût préféré !....

„ Colbert était, dit-on, un Ministre éclairé.

„ Dieux ! Pourquoi n’est-il plus ? Mais trève de services ;

„ Je n’éprouverai plus jamais d’injustice.

„ Maintenant que je vois mon espoir à veau-l’eau,

„ Serviteur à la Guerre, & bon jour au Château.

Quoi ! le Guerrier lui-même aux regrets s’abandonne !

Que penser à la fin ? Parbleu ! Ceci m’étonne.

Vois encor ce Ministre accablé de douleur

Des graces, des bienfaits il est dispensateur :

Confident à la fois & favori du Maître,

Il devrait être heureux, ou du moins le paraître.

„ Quels soucis importuns agitent mes esprits ?

„ Se peut-il qu’en défaut je me trouve surpris ?

„ Que deviennent ces fonds amassés avec peine ?

„ Fatal avant-coureur de ma chûte prochaine,

„ Maudit argent ! Dis-donc, où te puis-je trouver ?

„ Car mon congé sans toi va bientôt arriver.

„ Cependant il en faut. O France ma patrie !

„ O mon Roi !... Mais envain mon ame est attendrie.

„ Quel triste désarroi ! De cent mille projets,

„ On ne peut ressentir les utiles effets.

„ Ici c’est la Noblesse, & là c’est la Finance.

„ Le Parlement survient qui brouille tout d’avance.

„ Et tous trois opposés pour un bien inconnu,

„ Par de sages raisons nous font montrer le C....

„ Ma foi, pour prévenir une injuste disgrace,

„ A plus sage que moi j’abandonne la place.

Eh bien ! Mon pauvre Irus, que dis-tu maintenant ?

De tes yeux obscurcis sens-tu l’aveuglement ?

Ces Riches, dont tantôt tu convoitais l’aisance,

Sont moins heureux que toi, malgré leur opulence.

Le Financier puissant qui ne sait point jouir,

Est semblable au rosier qui peut point fleurir.

Automate insensible, & que rien n’intéresse,

L’avide Commerçant ne rêve que richesse.

Le Prélat inquiet & tout déconcerté,

Soupire vainement après la liberté.

Le Magistrat rêveur, ne sachant plus que faire,

Aux loix de son état voudrait bien se soustraire.

Le Guerrier mécontent jure d’un passe-droit,

Et va se confiner dans un réduit étroit.

Le Ministre irrité, plaint sa chere Patrie,

Et va loin de Paris, trainer sa triste vie.

Tel est le monde entier, chacun a ses douleurs,

Et les dons de Plutus sont de faibles saveurs.

La Richesse est un bien ? Je soutiens le contraire.

Elle est le plus grand mal, & la preuve en est claire ;

Qu’un Citoïen zélé vienne offrir à l’Etat,

D’un pénible travail le sage résultat ;

Le Prince est satisfait, le Courtisan admire,

Le Protecteur se tait, le Protégé soupire ;

Le Ministre examine, & n’ose rien tenter :

Il est certaines gens qu’il faudra consulter.

Cependant le Conseil doit décider l’affaire ;

On trame sourdement, on cache le mistère,

Enfin l’affaire manque ; & pourquoi, s’il vous plaît ?

Parce qu’il est un homme à qui ce plan déplaît :

Cet homme, est-ce le Roi ? Certes il est le maître.

C’est un autre, & je vais te le faire connaître.

Tu connais Chrysante, & tu sais quel il est ?

C’est l’Usurier qui prête au plus fort intérêt.

Qui ? Lui ! Que dites-vous ? Quelle injustice extrême !

Lui ! C’est la probité, c’est l’intégrité même ;

C’est un homme de poids qui seul a du crédit,

C’est un vrai Citoïen, c’est un père.... On le dit.

Lui Père de l’Etat ! Lui Citoïen !... Délire,

Persiflage affecté de quiconque veut rire.

Mais il a du crédit ? Qu’on me donne aujourd’hui

Son or, ses millions, j’en aurai plus que lui.

Irus, ainsi que toi, ce Chrysante est un homme ;

Et c’est mal-à-propos que Paris le renomme.

L’Anglais avec raison pense différemment ;

Je suis de son avis, & j’en dirais autant.

De trésors entassés ses sens doivent être ivres.

Qu’était-il après tout ? Il était dans les Vivres ;

Je m’entens, il suffit : un mortel généreux

Prit ce Chrysante à cœur, voulut le rendre heureux.

Le Protecteur facile à Paris le présente ;

Le Protégé parvient ; voilà quel fut Chrysante.

Jadis simple Commis, aujourd’hui Grand Seigneur,

Son nom peut aux seuls sots inspirer la terreur.

D’après cela, qui peut, augmentant sa puissance,

A ses désirs fougueux sacrifier la France ?

On le croit toutefois vraiment homme de bien ;

Je le veux ; à mes yeux c’est un faux Citoïen.

Au bien particulier, préférer la Patrie,

C’est le fait d’un Anglais, lui seul se sacrifie.

Voilà le Citoïen ; c’est par un trait si beau

Que son nom respecté peut survive au tombeau.

Mai Chrysante privé de sa fortune immense,

Oserait-il ainsi braver notre indigence ?

Pourrait-il, reposant à l’ombre de son or,

Triompher de l’Etat, & s’enrichir encor ?

De mon raisonnement la preuve est sans réplique ;

La Richesse est un mal, & Chrysante l’explique.

Vous parlés à votre aise, & moi dans mes douleurs,

Accablé de besoin, je languis & je meurs.

Pouvéz-vous préférer au bien être, à l’aisance,

Ces haillons déchirés, ces titres d’indigence ?

Hélas ! que la misère est un état affreux !

J’en conviens avec toi, c’est un sort douloureux :

Oui, l’extrême richesse & l’extrême misere,

Du crime & du malheur, sont la route ordinaire.

De l’honneur, des vertus, toutes d’eux sont l’écueil,

L’une est mère du crime, & l’autre de l’orgueil.

Alcipe est complaisant, & Mercure docile,

Sait au juste le prix des beautés de la ville.

Eraste, froid giton dans Paris chaque jour,

Rallume le foïer où périt Duchauffour ;

Heureux ! si s’échappant à de si justes peines,

Il peut mourir tranquille où vécut Desfontaines.

Eglé, la belle Eglé qu’on admirait jadis,

Eglé qui surpassait la beauté de Cipris,

Victime du malheur, dans une injuste rage,

Exposant ses appas au plus cruel outrage,

Accablée à la fois de misère & de mal,

Terminera ses jours au fond d’un Hôpital.

Un auteur indigent, Ecrivain mercénaire,

Ennemi du bon goût, favori du Libraire,

Pour cacher, s’il le peut, sa triste nudité,

Sur un petit sujet va faire un long traité.

Fréron peu scrupuleux, va pour une pistole,

Joindre l’eau de la Seine à celle du Pactole ;

Enfin un Rimailleur excédé de besoin,

A décrier l’Etat, va consacrer son soin ;

Lâche & triste Zoïle, il pourra par ses rimes

Supputer chaque jour le nombre de ses crimes ;

Jusqu’à ce que, trop tard, au fond d’une prison,

A tout le genre humain il demande pardon.

De tant d’inconvéniens la misère est la cause ;

Aux plus graves dangers souvent même elle expose ;

Que, pressé par le poids d’une cruelle faim,

Un homme aille voler ; quelle sera sa fin ?

Pour expier son crime, au haut d’une potence,

Il périra bientôt martyr de l’indigence.

Cependant, entre nous, est-il bien criminel ?

Un pareil châtiment me paraît trop cruel.

Examinons un peu : voïons quel est son crime,

Cherchons-en la raison, sachons ce qui l’anime.

Est-ce libertinage ? Est-ce déréglement ?

Est-ce excès de dépenses ? Eh ! non : tout uniment,

C’est le besoin. Grands Dieux ! Le besoin le fait pendre !

Une Loi si cruelle a de quoi me surprendre.

C’est un moment fatal, peut-être passager,

Le destin malheureux ne peut-il pas changer ?

Que vouliés-vous qu’il fît, dénué d’assistance,

Accablé de besoin, & privé d’espérance ?

Il devait mandier. Mais.... le respect humain...

La honte, suffisaient pour enhardir sa main.

Si j’eusse été son Juge, il aurait eu sa grace,

Mais pour bien le juger, il faut être à sa place ;

Et c’est-là le mérite & l’unique savoir

Que posséde tout Juge imbu de son devoir.

D’un sage Magistrat, admire la prudence. 9

Accablé sous le poids d’une extrême indigence,

Le soir un malheureux, dans certain coin posté,

Le voit, l’attaque, tremble ; & tout déconcerté,

Demande en bégaïant, ou la bourse, ou la vie.

A l’instant secouru d’une heureuse industrie,

Le prudent Conseiller satisfait le voleur,

Qui s’enfuit aussitôt poursuivi par la peur.

Cependant un Valet sur sa route tremblante,

Observer exactement sa course chancellante :

Enfin ce misérable échappé du danger,

Où son sort malheureux avait su l’engager,

Maudissant mille fois sa triste destinée,

Vint rapporter chés lui le fruit de sa journée.

Qu’on se peigne l’horreur de son état affreux.

Dans le triste réduit d’un grenier ténébreux,

Aussitôt qu’il arrive, une femme expirante

Relève à son aspect sa tête languissante ;

Quatre enfans affamés sur la paille étendus,

Dans l’horreur du néant à moitié confondus,

Au plus affreux trépas, victimes échappées,

Elévent faiblement leurs voix entrecoupées ;

Ce Spectacle cruel ranime sa douleur,

Rappelle à son esprit son crime & son honneur.

De son cœur effraïé le désespoir s’empare,

Il voit le châtiment que le sort lui prépare,

Et levant vers le Ciel une coupable main :

„ Mangés, tristes enfans, mangés, dit-il, ce pain,

„ Le crime l’a paîtri pour nourrir l’innocence,

„ Et le Ciel contre moi semble crier vengeance ;

„ Peut-être dans deux jours pour servir de leçon,

„ Irai-je à la potence en païer la façon. „

Le fidèle Valet témoin de sa misère,

Témoin de ses regrets, de sa douleur sincère,

Vient retrouver son maître, & d’un sort si cruel

Présente à son esprit le tableau naturel.

Le prudent Magistrat au lever de l’Aurore,

Va chés ce malheureux qui gémissait encore.

Le voleur abbattu pâlit à son aspect,

Se jette à ses genoux, & dit avec respect :

„ Ministre de Thémis, imités sa clémence,

„ Regardés sans courroux ma coupable innocence,

„ Daignés prendre pitié de mon état affreux,

„ Voïés cette famille expirante à vos yeux.....

Je ne viens point chés vous exercer ma vengeance,

Lui dit le Magistrat, je suis instruit d’avance ;

Honnête homme autrefois, travaillés désormais,

Prenés ces cent écus, & ne volés jamais.

Qu’un trait pareil est beau ! Devrait-il nous surprendre ?

Un Financier avare aussitôt l’eût fait pendre ;

Mais un homme éclairé, prudent & vertueux,

Sait toujours compatir au sort des malheureux. 10

Eh ! Quel est le mortel heureux pendant sa vie ?

Cités m’en donc un seul : aux champs de Germanie,

Vois-tu ce laboureur actif, industrieux ?

Ce pauvre mercénaire ? Eh ! c’est-là l’homme heureux ?

Eloigné du tumulte & du fracas des Villes,

Ce Villageois content coule des jours tranquilles ;

Il laboure sa terre, entretient son bétail,

Et jouit chaque jour du fruit de son travail.

Riche sans opulence, heureux sous sa chaumière,

Il suit paisiblement sa pénible carrière ;

A ses désirs bornés aucun jaloux ne nuit,

Il travaille le jour, il repose la nuit ;

Un tourbillon d’enfans autour de lui fourmille,

Il se croit à bon droit vrai père de famille,

Il vit, il est heureux, un maudit Collecteur 11

Ne vient point interrompre ou brusquer son bonheur ;

D’un modique tribut l’hommage volontaire

Satisfait à la fois Vassal & Censitaire ;

Voilà le vrai bonheur, il n’est point à Paris.

Pour moi dans un séjour habité par les ris,

Déserté par le crime, ainsi que par les vices,

J’ai su de mon réduit faire tous mes délices.

J’y passe d’heureux jours avec tranquillité,

J’applaudis librement à ma médiocrité.

Content de vivre au sein d’une honnête abondance,

Sur ces bords fortunés que chérit l’innocence,

Avec soin chaque jour, je rends grace aux destins,

De m’avoir éloigné du reste des humains.

Oui, vous avez raison ; & de votre sistême

Je crois appercevoir la certitude extrême.

La médiocrité vaut mieux que la grandeur ;

L’une flatte l’esprit, l’autre affadit le cœur.

Pour moi, Réparateur de la Chaussure humaine,

Si j’ai cinq sous de reste au bout d’une semaine,

Un si léger bonheur suffit pour m’animer,

Mon cœur sent un plaisir qui ne peut s’exprimer.

Le Dimanche je vais gaïment à la Courtille

Avaler mes cinq sous, courtiser quelque fille ;

Je ris, je suis heureux auprès de ma Catin.

Le Lundi, c’en est fait ; & dès le grand matin,

J’affile mon Tranchet ou bien mon Allumelle,

Je poisse mon Fil-gros, & je coûs ma Semelle.

Je ne suis Créancier d’aucun puissant Seigneur ;

On me païe comptant, & c’est-là le meilleur.

Le Prince exige peu de ma noble industrie ;

Je pratique un Art libre, & j’y gagne ma vie.

Ma foi, tout bien compté, c’est un fort bon métier,

Et l’on doit envier le sort du Savetier.

 

 

FIN.

 

 

NOTES :

 

1  La Géographie moderne fait mention d’un Château, près Paris [sic], nommé Stains, bâti par M. Dumas M. Perriner, Fermier Général, & possesseur actuel, y a dit-on, fait bâtir des Ecuries plus belles que le Château & qui lui ont coûté 500000 livres, c’est sans doute une méprise de l’Architecte qui aura cru ce bâtiment destiné à tout autre usage.

 

2  Un autre dirait de Lys ; mais un Financier doit-il y prendre garde de si près ? Qu’il sache le produit des cinq grosses Fermes ; l’Addition, la Soustraction & surtout la Multiplication ; c’est plus qu’il ne lui en faut pour avoir à lui seul le mérite de toute la terre.

 

3  Bourvalais aïant fait bâtir une fort belle maison, on lui observa qu’il y manquait une Bibliotheque. Il fit aussitôt venir un ménuisier, & la lui commanda. Lorsqu’elle fut faite : Où sont les Livres, lui dit-il ? c’est l’affaire du Libraire, répondit l’ouvrier. Qu’on aille m’en chercher un, dit Bourvalais. Et lorsqu’il fut arrivé, Monsieur, dit-il, il me faut des Livres, combien me vendrés-vous la toise ?

 

4  La Géographie moderne fait encore mention d’un Château, situé à Croix-Fontaine, bâti par M. Bouret, Fermier Général, où la beauté, le goût, & la difficulté de l’exécution ne le cedent point à l’énorme dépense qu’il a faite.

 

5  M. Dupleix de Baquencourt, Fermier Général, & Frere du Gouverneur de Pondichéri du même nom, lorsque ce dernier eut soutenu le siége contre les Anglais, fit pour en perpétuer la mémoire, une fondation assés singuliere dans une Terre qu’il avait acquise auprès de Soissons. Il destina un fonds assés considérable pour marier par an douze filles ; & la disposition du Fondateur fut que les enfans à naître de ces mariages auraient chacun, savoir les Garçons cent cinquante livres, & les filles cinq cens livres une fois païés. La fin en est bonne, laissons-là le motif. Diogene habitait un tonneau, mais ce tonneau renfermait plus d’orgueil & d’amour propre que le Palais des Rois. Il serait néanmoins à souhaiter que chaque Seigneur de Paroisse suivit un semblable exemple.

Il ne faut pas confondre ce trait d’histoire avec la cérémonie qui se pratique tous les ans à Passy : un motif de charité digne de M. de la Poupeliniere, est le seul qui lui ait inspiré de marier chaque année un certain nombre de filles. Il donne à chacune trois cens livres une fois païés, les habillemens, & se charge des frais de la noce. Le jour de leur mariage, elles sont attachées ensemble par des rubans ; Les Epoux le sont pareillement. Ces deux bandes s’avancent ainsi vers l’Eglise au son des instrumens qui les accompagnent. Après la célébration, les Mariés reviennent dans le même ordre. Cette cérémonie est curieuse & mérite d’être vûe.

 

6  Les Nouvelles Ecclésiastiques. Libelle diffamatoire, inspiré par le fanatisme, & dicté par le mensonge.

 

7  Tout le monde sait le compliment flatteur qu’il fit à ceux de ses confrères qui avaient refusé de donner leur démission.

 

8  Madame la Maréchale de Broglie joüit d’un honneur inoüi jusqu’à ce jour. Veuve à la fois & mére d’un Maréchal de France. Mais l’honneur de la mere, est encore inférieur au mérite du fils.

 

9  En 1662, il y eut une longue & cruelle famine à Paris. Un soir des grands jours d’été que M. de Salo, Conseiller au Parlement venait de se promener suivi seulement d’un petit Laquais, un homme l’aborda, lui présenta un pistolet & lui demanda la bourse, mais en tremblant, & en homme qui n’était pas expert dans le métier qu’il faisait. Vous vous adressés mal, dit M. de Salo, & je ne vous ferai guere riche, car je n’ai que trois pistoles, que je vous donne fort volontiers Il les prit, & s’en alla sans lui rien demander davantage. Suis adroitement cet homme-là, dit M, de Salo à son Laquais, observe le mieux qu’il te sera possible où il se retirera, & ne manque pas de me le venir dire. Il fit ce que son maître lui commanda, suivit le voleur dans trois ou quatre petites rues, & le vit entrer chés un Boulanger, où il acheta un pain de sept ou huit livres, & changea une des pistoles qu’il avait. A dix ou douze maisons de-là, il entra dans une allée, monta à un quatrieme étage, & en arrivant chés lui, où on ne voïait clair qu’à la faveur de la lune, jetta son pain au milieu de la chambre, & dit en pleurant à sa femme & à ses enfans : mangés, voilà un pain qui me coute cher, rassasiés-vous en, & ne me tourmentés plus comme vous faites, un de ces jours je serai pendu, & vous en serés la cause. Sa femme qui pleurait aussi l’aïant appaisé le mieux qu’elle put, ramassa le pain, & en donna à quatre pauvres enfans, qui languissaient de faim. Le Laquais vint faire le rapport à son maître de ce qu’il avait vu & entendu. Le lendemain dès cinq heures du matin, M. de Salo se fit conduire par son Laquais chés cet homme. Il s’informa dans le voisinage de ce qu’il était ; on lui dit que c’était un Cordonnier, bon homme & bien serviable, mais chargé d’une grosse famille & très-pauvre. Il monta ensuite chés lui, & heurta à sa porte. Le malheureux la lui aïant ouverte, le reconnut pour celui qu’il avait volé le soir précédent ; il se jetta aussitôt à ses pieds, lui demanda pardon, & le pria de ne pas le perdre. Ne faites pas de bruit, lui dit M. de Salo, je viens point ici dans ce dessein là. Vous faites, continua-t’il, un méchant métier ; & pour peu que vous le fassiés encore, il pourra vous perdre. Je sais que vous êtes Cordonnier : tenés, voilà trente pistoles que je vous donne, achetés du cuir, travaillés à gagner la vie à vos enfans, & surtout ne leur donnés pas d’exemple si mauvais que celui que vous avés suivi. (Boursaut)

 

10   Un trait presque semblable est arrivé de nos jours. Un homme dont les vertus & la charité se sont distinguées jusqu’au tombeau, M. Carris, Supérieur & Procureur du Séminaire du Saint-Esprit, revenait un soir rapportant avec lui un sac de quinze cens livres ; au moment qu’il y pensait le moins, un voleur l’attaque & lui demande la bourse ; A moi ! dit M. Carris, & c’est moi qui la demande aux autres. Quoi ! mon enfant, tu ne connais point le pauvre Pierre Carris, serviteur de Marie ? reviens demain matin, & je te donnerai. Le voleur y fut effectivement. M. Carris lui donna six francs, & lui fit des représentations sur le danger auquel il s’exposait : le voleur en profita, devint honnête-homme, & M. Carris l’aida par la suite. Il pouvait le faire pendre, & le voleur fut peut-être mort dans son impunité : au lieu qu’il lui eut tout à la fois obligation & de sa vie & de son salut. Tout homme est homme, il ne s’agit que de s’y bien prendre. J’ai entendu raconter à M. Carris lui-même, ce trait si connu dans Paris.

 

11   Le Païsan est tel en Allemagne qu’Henri IV. voulait le voir en France. Là, le Seigneur sait ce que doit lui païer son vassal. La connaissance du Prince sur le produit effectif du revenu de ses Domaines, ne laisse point à ses Fermiers le moïen d’accabler le Tributaire, en forçant le Prince de suppléer par de nouvelles impositions, à ce qui fait le profit immense des Fermiers ou Receveurs.

 

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Selon édition     IRUS, / OU / LE SAVETIER / DU COIN. / [double filet] / » Modò sit mihi mensa tripes & / » Concha salis puri, & toga qua defendere frigus / » Quamvis crassa, queat. Hor. Sat. 3. / [double filet] / [gravure : le savetier devant son étal] / A GENEVE. / [double filet] / M. DCC. LX.

 

Édition               A Genève, 1760.

Description       23 p. in-8°, gravure sur la page de titre.

 

Plusieurs exemplaires de cette édition originale (1760) figurent à la Bnf

 

( Cotes : 8-Z LE SENNE-6323 (9) ; 8-Z LE SENNE-11444 ; YE-23706 ;

Z BEUCHOT-1297 ; RES 8-Z DON-594 (331), Tolbiac – Rez-de-jardin - Magasin )

 

 

 

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