Numérisation S.P. 2003

 

 

Éloge historique de Messire Jérôme Pantiniano,

Grand Aumônier & Membre honoraire de la Fontange

 

ce texte n'est probablement pas de l’abbé H.-J. Dulaurens

mais plutôt de l'un de ses amis

Attribution proposée : frère Titire

[signataire de l’Ordonnance et privilege de l’ordre de la Fontage]

(1750)

 

 

Reproduction d’après l’édition de 1750.

 

► L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées. Quelques « [sic] » posés çà et là rappelleront au lecteur notre souci d’éviter les fautes de frappe. Merci de nous pardonner ou de nous signaler celles qui nous auront échappé.

 


 

Préface

 

Éloge historique de Messire Jérôme Pantiniano

 

 

 

Note préalable :

Dulaurens était membre de l’Ordre de la Fontange, association littéraire de jeunes gens de Douai. Ce texte fait suite à la publication d’un ouvrage présumé de Dulaurens, Essai sur la préférence des Cadets aux Aînés, lequel fut suivi d’une réponse fielleuse par l’une des personnes se sentant mise en cause, réponse intitulée Le bon sens vengé, ou Lettres critiques sur un Livre qui a pour Titre : Essai sur la préférence des Aînés aux Cadets [sic pour l’inversion]. Le texte ci-après est une réponse à cette réponse.

► Non mentionné par Barbier, ce titre anonyme figure, sans lieu ni date, dans la biographie de Dulaurens proposée par le Grand Dictionnaire Universel du XIXe s. de Pierre Larousse (tome VI, Paris, Librairie classique Larousse et Boyer, 1870), qui l’a certainement répertorié à partir de Duthillœul, Galerie douaisienne, article “Laurens”, 1844 : « Sans lieu ni date, prose et vers, in-12, 30 pages, probablement de Douai. » (p. 175) Toujours selon Duthillœul, qui se réfère à un exemplaire de la collection de M. le Conseiller Bigant, une écriture manuscrite du XVIIIe s. mentionne sur cet ouvrage qu’il est de l’abbé Laurens.

► Weller mentionne ce titre en 1750, Rome [Paris], sans précision de nom d’auteur. (Index des pseudonymes, Supplément au Dictionnaire des ouvrages français portant de fausses indications des lieux d’impression et des imprimeurs, depuis le XVIe siècle jusqu’aux temps modernes, [1864] éd. 1867. p. 55)

► Pierre M. Conlon mentionne également ce titre anonyme en 1750, précisant la localisation d’un exemplaire à Boulogne-sur-mer. (Le siècle des Lumières, Bibliographie chronologique, Genève, Droz, 1983-2001 [21 vol.] : VI, 1750, p. 211.)

 

 

 

 

 

PRÉFACE.

 

Dans ce brillant Panégyrique,

Mon Héros est-il trop flaté [sic] ?

Foible écho de la voix publique,

Je n’ai dit que la vérité.

Lecteurs sans fiel & sans malice,

Applaudissez, rendez justice ;

Ne l’a-t-il pas bien mérité ?

 

                                                   ...... Si quis

Opprobriis dignum Latraverit, integer ipse,

Solventur risu tabule, tu missus abilis.

             Mathanasius apud Horatium

                      Lib. 2  Satyr. I.

 

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[p. 1]

 

Éloge historique

de

Messire Jérôme Pantiniano,

 

 

Jérôme Pantiniano, le plus galant homme de la Gaule Belgique, l’admiration de son siécle, Ecrivain sage, poli, élégant, profond, naquit à Douay, Ville des Pays-Bas, située sur la Scarpe. On observa à la naissance de tous les merveilleux pronostics qui annoncent dès le berceau les favoris du Parnasse. Les ris & les jeux voltigeoient sur sa tête ; un essaim d’abeilles galantes aux aîles dorées vint déposer son mieil [sic] sur ses lèvres enfantines ; & les Muses remplirent son cœur de ce feu céleste, qui éleve les grands Poëtes au-dessus de la vile populace des rimailleurs. En ef-[p. 2]fet, il avoit toutes les qualités imaginables. A mesure qu’il avançoit en âge, on remarquoit en lui une penétration étonnante, un esprit vif, lumineux, conséquent ; & sur tout une délicatesse de sentiment extraordinaire. Avec de semblables dispositions, Pantiniano fouloit d’un pied dédaigneux les préjugés & les opinions Bourgeoises de ses égaux. On sçait combien il en coute en ce pays-ci pour devenir bel esprit. Cependant il s’éleva au-dessus de l’éducation Flamande, jusqu’au point qu’à l’âge de quinze ans il fit paroître un phénomene de littérature également inimitable pour la beauté du stile & le mérite de l’invention. Dans cette admirable piéce il délibere sur le parti qu’il prendra, mais d’une maniere si fine & si ingénieuse, que feu Aristote y auroit perdu son Latin, ou plutôt son Grec. C’est un modéle de prudence & l’effet merveilleux d’une vertu précoce. Pour prendre le parti de l’Eglise, écrit-il à un de ses amis, il ne suffit pas de regarder le célibat du beau côté, il faut aussi peser les besoins de la nature. O génie rare & su-[p. 3]blime ! Pantiniano ne se perd pas dans des spéculations gigantesques comme un Arabe ; il ne s’épuise pas en invocations superstitieuses comme un Espagnol ; il ne consulte pas une Bibliothéque immense comme un Allemand ; mais d’un coup d’œil, à l’âge de quinze ans, il voit le bon & le mauvais côté du célibat. Voyez avec quelle balance équitable il pese les besoins de la nature. Il est puérile de promettre, ajoûte-t-il, qu’on n’aimera point, qui peut répondre de l’avenir ? Le cœur humain est capable de tant de sottises ! cependant, continue-t-il, toutes ces raisons à part, je vais fixer mon inconstance ; je couche en vûë un parti qui sympathise avec les sentimens. J’ai parlé à un quidam, qui bat la caisse pour son cloître. J’en ai rêvé la nuit. Si je fais la répétition du rêve, chantez victoire, je suis enrôlé. Cette résolution caractérise un galant homme au parfait, j’ose dire même, au grand parfait. Le quidam qui battoit la caisse, c’étoit un Mathurin ; Pantiniano en rêva, il fit la répétition du rêve, bref il s’enrôla aux Mathurin. Mais hélas ! Heu, heu qualis luctus ! La vie exem-[p. 4]plaire de ces Messieurs ne fut pas long-temps du goût de Pantiniano.

 

Après son rêve phantastique,

Monsieur Jérôme s’éveilla.

De son projet soporifique

Le nuage se débrouilla.

Tout beau, lui crioit-on, mon frere,

Votre institut est établi

Pour racheter de la misere

Les Esclaves de Tripoli.

Allons, mettez-vous en priere.

Ah, disoit-il, d’un ton plaintif,

Peste soit de la Moinerie !

Je me trouve ici plus captif

Que les Captifs de Barbarie.

 

Il faut l’avouër, Mr. Jerôme, pace suâ dixerim, fut récalcitrant à la correction, & peut-être même à la raison. Mais claquemurons le Mathurin, & ne songeons qu’à l’homme de Lettres. Mr. Pantiniano fit d’abord de profondes réflexions sur les coëffures hurlu brelu [sic], sur ces édifices à plusieurs étages que portoient les Dames de la vieille Cour. Il éplucha ensuite toutes les modes [p. 5] depuis le ruban de Melle. Fontange jusqu’aux inventions modernes. Et par une suite d’observations curieuses sur la méthode de se coëffer en chignon, en cométe, en Rhinocéros, en lapine, &c. il s’attira l’estime & la confiance d’une société de jeunes gens érigée sous le titre d’Académie de la Fontange. Ce fut alors qu’un Député lui présenta, au nom de cette illustre Académie, l’Apostille suivante.

 

Vous qui joignez à tant de graces

Les sentimens nerveux d’un Hercule Gaulois,

Suivez toujours les douces loix

De Jeux & des Amours qui volent sur vos traces.

Phœnix des Pays-Bas, grand Pantiniano,

En dépit des jaloux, filez aux pieds d’Omphale.

Affrontez les sifflets, les clameurs de Haro

Et la censure Monachale.

 

Oh, oh, dit Pantiniano en recevant ce compliment flateur, vraiment c’est bien mon dessein. Je me moque du qu’en dira-t-on ; [p. 6] l’homme est un passager fait pour s’amuser en route ; ne se soucier de rien, voilà mon tic. Que cela est édifiant ! nos anciens n’auroient pas manqué de placer cette maxime au nombre des Sentences dorées. On ne trouve qu’une légere équivoque dans cette expression, voilà mon tic. Sur quoi on me permettra une petite digression.

On sçait que certains chevaux ont la mauvaise habitude d’appuyer les dents contre la mangeoire ou contre la longe du licol, comme s’ils vouloient mordre. Cette manie les remplit de vent & les fait tousser, rotter, &c. C’est ce qu’on appelle tic dans le sens propre. Mais on est bien éloigné de s’imaginer que Pantiniano en appuyant les dents sur la longe du licol de son Ordre, ou sur le lutrin de son Eglise, ait contracté la maladie d’un cheval tiqueur. Il faut donc que nous ayons recours au sens figuré. Il y a des personnes qui ont un tic, une sorte de mouvement convulsif dans le coup d’œil, dans le ton de [p. 7] voix, dans les gestes, dans la maniere de penser. Mais Pantiniano ne seroit guere flaté [sic] de grossir le nombre des Convulsionnaires. Quoi qu’il en soit Pantiniano ne se soucie de rien, voilà son tic, qu’on appellera si l’on veut un tic d’indifférence.

Je reviens à ses promesses Littéraires. Encouragé par l’approbation de la célébre Académie de la Fontange, Pantiniano se guinda tout à coup sur Pégase, & parut monté comme un S. George. Sa premiere expédition fut une Idyle à Mademoiselle Babet qui commence par cette jolie invocation : Muse, pour servir la tendresse, faites naître des agrémens. Ce morceau est tout à fait galant & paroit dicté par les graces. Cependant l’Auteur en parle avec beaucoup de modestie : Le langage des Amours, dit-il, pour un homme enterré dans le vuide, est un langage étranger. Encore un coup il ne faut que lire l’ouvrage pour être persuadé que le langage des Amours lui est extrêmement fami-[p. 8]liers. Mais, dira-t-on, est-il concevable qu’un homme absorbé dans le vuide d’une Cellule, vis-à-vis de lui-même, c’est-à-dire vis-à-vis de rien, puisse produire quelque chose : On répond que le vuide, suivant le Chevalier Newton, étant le principe de l’attraction de tous les êtres ; il n’est pas douteux que le vuide de la Cellule de Pantiniano, joint au vuide immense de la cervelle, n’ait attiré chez lui les jeux, les ris, les Amours & toutes les Divinités Poëtiques. Il faut, par exemple, que tout le Parnasse ait assisté aux conseils qu’il donne à une jeune Demoiselle. Quand on vous dira je vous aime, lui écrit-il, avec son enjoüement ordinaire, rendez choux pour choux. Cette comparaison, il est vrai, sent le potager ; mais pouvoit-il la rendre plus galamment ? Si l’on disoit le mot pour rire, ajoûte-t-il, rougissez sous le manteau : Soyez tant soit peu coquette : Un mari doit être le moindre meuble du logis : On peut même doubler le personnage. Ne diroit-on pas que cet avis donne atteinte à la foi conjugale ? Non assurement. On n’i-[p. 9]gnore pas qu’un personnage ainsi doublé s’appelle en bon François, Rhinocéros, depuis que l’animal de ce nom a paru dans la Capitale du Royaume : Or est-il qu’un Rhinocéros, malgré la corne menaçante qui lui descend jusques sur le nez, n’a rien de farouche dans son humeur douce & tranquille ; Pantiniano avertit donc la jeune Demoiselle, que si par hazard son mari étoit bourru, quinteux, jaloux, elle en fasse par ses belles manieres un Rhinocéros ; c’est-à-dire, un animal doux & traitable.

Dans ces entrefaites, la réputation de Pantiniano exhaloit une odeur de galanterie qui embaumoit toute la salle de l’Académie de la Fontange ; on ne tarda pas à rendre justice à son mérite. M. le Président envoya chercher une fontange violette chez la bonne faiseuse ; & déclara que M. Pantiniano seroit incessamment reçu en qualité de grand Aumônier & de membre honoraire de l’Academie. Enfin le jour de la réception, M. le Président débuta en ces termes.

[p. 10]

Grand Pantiniano, rare & divin Génie,

L’Univers retentit de vos chants immortels.

Des folâtres Amours, la troupe réünie,

Va vous accompagner au tour de nos autels,

Charmant Disciple d’Epicure,

Soyez de nos soupirs grand Sacrificateur.

Venus du haut des Cieux vous offre sa ceinture,

Montez au comble de l’honneur.

 

Le nouvel Aumônier, enflé comme un ballon, se rengorgeoit d’un air grave & satisfait ; quand M. le Président ajouta.

 

Chantez, c’est votre unique affaire.

Mais ne décriez pas l’ardeur la plus sincere,

Par des propos hors de saison.

Sur tout [sic] n’allez pas dire à ma femme gentile [sic],

Qu’un époux est de la maison

Le dernier ustencile [sic]. (1)

 

D’où vient cette réprimande ? [p. 11] disoit tout bas Pantiniano, ce n’est rien, lui dit-on à l’oreille. M. le Président se pique d’être honnête homme ; il aime sa femme en dépit de la mode. C’est son tic. Alors M. l’Empesé chargé de présenter la fontange violette à M. l’Aumônier, prononça ce compliment en stile de Chapelain. (2)

 

Grand écrivain, que grand dès cette heure j’appelle,

Au tic respectueux sert à brider mon zéle.

Mais l’amour le débride & mon cœur s’attendrit,

Voyant grimper si haut ton poëtique esprit.

Reçois cette fontange, ornement de tendresse,

Que le Sieur Président en ce grand jour t’adresse.

Ah ! que n’ai-je le ton désormais assez fort,

Pour te tracer ma joie & mon juste transport.

 

Voilà du grand, du sublime, dit [p. 12] Pantiniano ; mais tandis qu’il s’occupoit à témoigner combien il étoit sensible aux louanges & aux manieres gracieuses de M. l’Empesé, il fut interrompu par le Sécrétaire Perpétuel. M. Bardoux, qui s’écria dans une espece d’enthousiasme.

 

Que n’attendons-nous pas du langage enchanteur,

Et des accords charmants de la muse fleurie ?

Tant qu’il sera le directeur

De notre aimable Bergerie,

La plaisanterie,

La minauderie,

La galanterie,

La coquetterie

Jamais n’ira

Cahin, caha.

 

Ce dernier impromptu fut extrêmement goûté de toute l’assemblée. On répéta en chorus.

 

La coquetterie

Jamais n’ira

Cahin, caha.

[p. 13]

La Séance alloit finir au bruit de cahin caha, lorsque le Portier de l’Académie entra tout essoufflé en criant : Paix là, Messieurs, Paix là, un gros Seigneur qui arrive, que sçais-je ? Il a l’air d’un Colonel de Houzards, avec une marotte. C’étoit le Dieu Momus, attiré dans le vuide de l’Académie, conformement au systême de Newton. M. le Président se leva & lui céda son fauteuil. Momus en prenant sa place, affecta une contenance majestueuse qui imprima d’abord le respect à tous les Académiciens. Mais ils furent bien surpris lorsqu’il leur dit d’un ton plaisant :

 

Maître Jérôme a bien la mine,

Du plus galant des Aumôniers.

Il est blanc comme Jean-Farine,

Depuis la tête jusqu’aux pieds.

Je lui promets une Marotte,

Et, s’il est brave Calotin,

Un beau Bénéfice Forain,

Au Régiment de la Calotte.

 

Pantiniano reçût ces offres avec un front riant & fit de très-humbles [p. 14] salamalecs à son bienfaiteur. Ah ! que j’aurai désormais beau jeu d’amuser le tapis, disoit-il en lui même. Après quoi Momus s’écria :

 

Vivat Maître Jérôme,

Calotin sans égal,

De Paris jusqu’à Rome,

Il sera mon Fiscal.

Qu’il charme les ruelles

Par ses doctes Concerts ;

Que les jeunes Donzelles

Se pâment sur ses Vers ;

Que sa gloire éclipsée

Dans la Chaise percée,

Réjaillisse sur vous ;

O ! Critiques jaloux.

Votre verve inhumaine,

Ne rime qu’avec peine ;

Mais Pantiniano,

Il boit de l’Hypocrene

A tire larigo.

 

Toute la place retentit sur le champs d’un bruit confus d’acclamations & de louanges, on ne pouvoit se lasser de répéter ;

[p. 15]

Mais Pantiniano,

Il boit de l’Hypocrene

A tire larigo.

 

Ainsi se termina la plus belle séance de l’Académie depuis son établissement : Momus disparut. On fit mille révérences à M. l’Aumônier, qui alla s’enterrer dans le vuide de sa Cellule.

Pantiniano comblé d’honneurs & d’applaudissemens, ne songea plus qu’à témoigner sa reconnoissance à l’Académie. Ce fut alors qu’en zélé partisan de la Fontange, il composa un Discours (3) incomparable sur la beauté, où l’on admira la force de son esprit, la solidité de sa raison & la vivacité de son génie. Quoi de plus fort, par exemple, que la noble hardiesse à interpréter galamment jusqu’aux livres saints ? Pantiniano n’ignoroit pas que son cœur étoit à Dieu ; mais il sçavoit aussi [p. 16] qu’on peut quelquefois décider la sagesse. Sur ce principe il avança hardiment que S. Pierre étoit le plus galant de la Cour Apostolique ; que S. Jean paroissoit aussi tendre que S. Pierre ; & qu’enfin S. Paul même, quoiqu’un peu Misantrope [sic], avoit fait autrefois des complimens très-gracieux aux Dames Romaines. Il faut avoüer que ces idées sont tout à fait neuves : Et qu’il ne falloit rien moins que la force de l’esprit de l’Auteur pour décider la sagesse jusqu’à ce point-là.

Le galant discoureur ne donne pas des preuves moins équivoques de la solidité de sa raison, il prétend d’une part, que sous le nom de beauté, il a toujours entendu la beauté du Caractere : & de l’autre, il assure que deux beaux yeux sont nos Descartes & nos Aristotes. Enfin pour être convaincu de l’étenduë & de la vivacité de son génie, il suffit de jetter les yeux sur la peinture enjoüée qu’il fait des jeunes Demoiselles de son pays. Il n’est pas d’Epée ou de Robe, jusqu’au dernier gredin de la Ville, qui n’y trouve l’éloge de sa maîtresse. [p. 17] Cependant si ce chef-d’œuvre d’érudition fut élevé jusqu’aux Cieux à l’Académie de la Fontange, il fut en même-temps l’époque des plus cruelles disgraces. L’Auteur les avoit bien prévûës. Je sçais, avoit-il dit, que de lugubres paternités, de froids Théologiens vont me croire le Réligieux le plus amoureux de l’Univers ; & que sant [sic] goûter la raison ils vont charitablement me jetter l’anathême. L’événement justifia bien-tôt cette fatale prédiction. L’amour du prochain en couroux sacrifia impitoyablement ses écrits à Vulcain. L’Auteur fut réprimandé, conspué, berné, claquemuré. Et c’est ce qu’il rappelle d’une maniere si touchante dans son Ode badine : Que vois-je paroître, s’écrie-t-il, un guichet, des fers, des verroux ? J’avoüe que de froides paternités croiront voir dans cette exclamation un trait d’effronterie insupportable ; mais les gens sensés qui goûtent la raison, n’y verront que des marques d’une fermeté d’esprit & d’une générosité d’ame à toute épreuve. Pantiniano n’est en effet qu’un généreux confesseur des Muses, un martyr de la raison & du sentiment.

[p. 18] Il est vrai que rebuté du mauvais succès de sa Muse enchanteresse & volage, Pantiniano demeura quelque temps confondu dans la multitude. mais [sic] l’érudition est un feu qui dévore, ne pouvant d’ailleurs se résoudre à végéter comme autrui, il prépara une nouvelle fricassée de pensées, dont il régala le public en 1750. Son courage héroïque à braver les guichets & les verroux se fait assez sentir dans ses vers.

 

Voyons pour la seconde fois

L’œuvre reliée en dorure

Et l’Auteur relié en bois.

 

Les critiques prétendent qu’on ne se souvient pas d’avoir vû les Œuvres de Pantiniano reliées en dorure ailleurs que dans la boutique des Maîtres Fi Fi. Mais cette anecdote polissonne n’est supportable que dans la bouche de Momus. Venons au détail des jolis morceaux qui compose la nouvelle Brochure. A genoux Messieurs de la Fontange ! écoutez les oracles du Patriarche des Amours.

Essai sur la préférence des Pantins Cadets aux aînés.

[p. 19] La raison de cette préférence saute aux yeux. Dans la fureur de la mode, les Dames de Paris, comme on sçait, vendoient leur garde-robe & leur toillette [sic] pour habiller superbement une douzaine de Pantins. D’où il est aisé de conclure que les Pantins cadets étoient préférables aux aînés par la magnificence de leur parure. Tel est le précis de l’Essai de Pantiniano.

Rhinocéros, ou conseil d’un Vieillard à une jeune Demoiselle.

Le Tombeau du raisonnement, ou Fragment de l’antique Scarpe.

Lettre à M. l’Abbé ** où Pantiniano déclare, qu’il aime tous ceux qui ont en eux la cause pourquoi on les aime.

La Voiture pleine de bon sens, sans compter le bon sens de l’Auteur, qui court les ruës en sotisant l’ergo.

Il s’agit ici d’un bon sens à la moderne, que l’Auteur employe à fronder les Balayeurs de l’Université de Doüay. Voyez ci-dessous le cartel de Mathanasius.

Lettre sur le choix d’un état de vie où l’Auteur démontre, exemplo & facto, que l’homme est capable de bien des sotises.

[p. 20] Lettre du Prieur de Pompone, ou description d’un repas plus que ridicule dans lequel Pantiniano, par un de ces malheurs d’emplacement, se trouva enchâssé entre-deux coquettes.

La cométe ou Idyle à Melle. Babet. qui est sans fadeur un chef-d’œuvre de galanterie.

L’homme de M. Rousseau travesti en Moine récalcitrant, ou si l’on veut, en Moine tiqueur qui appuit les dents contre la longe du licol Monastique.

Origine du proverbe favori de Pantiniano, bête comme un oison.

Ode badine, qui commence : Allez, exposez-vous, Brochure.

Conclusion du livre, où Pantiniano annonce sa propre histoire sous le titre, d’Avantures du Chevalier de Babiole, dédiées à Pantin.

Il n’est pas aisé de comprendre comment Pantiniano a pû renfermer tant de gentillesses dans une brochure de cinquante & quelques pages. On conçoit encore moins, qu’avec si peu d’étenduë, elle paroisse trop longue à bien des gens ; on pourra la rendre très-courte en [p. 21] ne la lisant point. Il arriva pourtant qu’à la honte des censeurs, cette brochure trouva des lecteurs sans nombre. Entre autres un impitoyable Mathanasius, qui passa condamnation sur le tout, avec connoissance d’ignorer pourquoi, dans une Critique intitulée, le bon sens vengé. Mais le public indigné d’une vengeance aussi absurde que ridicule, convient aisément que le bon sens auroit pû se passer d’un pareil champion. L’infortuné Pantiniano attira même la compassion des cœurs les plus insensibles dès qu’on le vit accablé sous le poids de la Bibliothéque Belgique, que Mathanasius osa lancer contre lui.

 

En vain ce beau Commentateur,

Farci d’ennuyeuses tirades,

Croit mériter le nom d’Auteur,

En compilant ses Œuvres fades.

En vain sur des tons glapissans,

Il retourne cent fois la Phrase ;

L’emploi de venger le bon sens,

N’est pas le fait d’un Mathanase.

 

En effet, à quel propos Mathanasius s’avise-t-il de compiler la [p. 22] liste des célebres Théologiens de l’Université de Flandre, qui se trouvent si bien placés dans la Bibliothéque Belgique ? Pantiniano a-t-il jamais porté ses vûës jusqu’à la Théologie ? Je veux pourtant qu’il ait eu l’indiscrétion d’attaquer la sacrée Faculté. Ombres immortelles des Sylvius & des La Verdure ; & vous, doctes héritiers des thrésors de la sagesse que ces grands hommes ont laissé à la postérité, vous n’avez rien à démêler avec Pantiniano, il s’est fait un bon sens à part, qu’on chercheroit envain [sic] dans vos excellens ouvrages. C’est un bon sens à la moderne, qu’il a puisé dans le commerce des Pantins, des Comêtes & des Rhinocéros. Il n’étoit réservé qu’à Mathanasius, de sçavoir habillement [sic] rapprocher l’énorme distance qui se trouve entre un bel esprit tel que Pantiniano & les écrivains les plus respectables. Il n’y a pas moins de disposition entre les Moineaux & les Diables que Mathanasius rapproche avec une égale justesse. Pantiniano nous apprends qu’il s’occupe quelquefois à tirer aux Moi-[p. 23]neaux, dont il est la terreur. Son état, replique le grave Mathanase, ne l’engage-t-il pas a être la terreur du Démon & de l’Enfer, plutôt que l’épouvantail des Moineaux ? (4)

A cette réflexion infernale tout mon sang se glace. Je m’arrête. J’entends d’ici les pointes ameres de Mathanasius.

 

« C’est à grand tort, insolent discoureur,

Que vous narguez un habile Censeur ;

Le bon sens dicte & la raison appuye,

De mes leçons l’étalage brillant. »

Mais le lecteur lui répond en baillant,

La raison même a tort quand elle ennuie.

 

J’en suis fâché pour le pauvre Mathanase. L’ennui des lecteurs est l’infaillible horoscope d’un ouvrage. Peut-on s’empêcher de bailler, par exemple, lorsqu’il oppose aux quolibets de Pantiniano le livre sur les maladies des femmes par Sylvius (5) le médecin ; & le traité sur [p. 24] l’animation du fœtus par Hortensius Vanlencenas ? Il a beau dire que c’est pour venger la Faculté de Médecine. Les dignes éleves d’Hypocrate & de Galien ne seront guere flatés d’un contraste aussi pédantesque. Au reste, quoique la pésante érudition de Mathanasius fut déjà bien capable d’émouvoir la bile de Pantiniano, il se contenta de mépriser une critique dont le ridicule retomboit sur son Auteur. Mais un Abbé l’attaqua par l’endroit le plus sensible, lorsqu’il osa répandre chez les Dames tout le fiel de sa langue médisante. Pantiniano excédé, anéanti par une injustice aussi criante, ne laissa pas échapper l’occasion d’en témoigner son vif ressentiment. Il rencontra un jour l’Abbé dans la ruë Quinquempoix. Il faisoit chaud. C’étoit le temps des canicules. Vous allâtes chez Madame *** lui reprocha-t-il d’un ton plein d’emphase, où en bonne compagnie vous parlâtes librement sur mon compte : Vous citâtes une anecdote apocryphe : Vous trouvâtes à donner du poids à vos pots-pourris : Vous triomphâtes de tout cela : Vous racon-[p. 25]tâtes encore à la Dame un trait de la plus belle imaginative, indigne d’être refuté : Vous annonçâtes encore aux Dames une piéce de moi que vous trouvâtes digne des feux & de l’Inquisition. Conclusion, vous n’êtes qu’un fat...

A ces mots, eheu ! tirons le mouchoir, que de malheurs ! l’infortuné Pantiniano frapé [sic] d’un coup de soleil, ferme les yeux à la lumiere ; son teint palit, sa gorge s’enfle, il chancele, il tombe sans connoissance aux pieds de son rival. Celui-ci fut assez généreux pour le faire conduire chez lui dans une voiture pleine de bon sens à la moderne. Précaution inutile. Le bon sens le plus en vogue ne faisait aucune impression sur les organes du très-sensé Pantiniano. Pour comble de malheur, Mathanasius le rencontre en ce bel équipage. Il s’approche de la voiture. Profecto mon enfant, lui dit-il, quantâ laboras in charybdi ! (6) Attendez, ajoûte-t-il, en s’adressant à Mr. l’Abbé, j’ai dans mon porte-feüille des Sentences d’Horace, de Perse, [p. 26] de Juvenal, & cætera, & cætera, capable de ressusciter un moribond. Ecoutez, infortuné jeune homme, vous connoissez peut-être Caton le censeur & Caton d’utique. Je suis le troisiéme, moi qui vous parle, tertius è calo cecidit Cato, (7) entendez-vous ? Euge Poëta..... Auriculas asini quis non habet ? (8) Oüi, je prétens qu’il n’est point de fou qui par belles raisons ne place son voisin aux petites maisons. (9) Satur est cum dicit Horatius, ohe ! (10) Horace a bû son saoul quand il voit les Ménades. Ohe ! ohe ! quoi donc mon ami, vous ne donnez aucun signe de vie, tandis qu’on vous soufle [sic] à l’oreille de si belles choses ? Par ma foi, votre maladie est incurable. Per jovem ! caput insanabile. (11) Cela dit, Mathanasius salua l’Abbé, & continua son chemin. Cependant, le petit Collet [p. 27] étoit fort intrigué avec son malade, lorsqu’un jeune éleve d’Esculape, Docteur de Montpellier, accourut heureusement au secours de son cher Pantiniano. Je trouve ici deux cas, dit-il, en faisant toucher au doigt la différence du Médecin qui voit, au Médecin qui tâte. Enflure de gorge, & fracture à l’Occiput. Vite un Frater, qu’on trépane cet homme là. Le Chirurgien arrive, il applique le trépan sur la partie offensée. Mais à peine avoit-il achevé l’opération..... chose admirable ! Prob superi ! Ne voilà t-il pas qu’une nuée de Rats, de Pantins & de Rhinocéros s’élance tout à coup du cerveau de Pantiniano, avec un fracas épouvantable ? Le Frater recule d’effroi quatre pas en arriere, & jure que jamais il n’a entendu parler d’un semblable phénomene. Le Docteur de Montpellier, aussi effrayé que lui, ordonne en tremblant que le Malade demeure à l’ombre & qu’il prenne chaque jour six grains d’Ellebore avec une dragme d’Antimoine diaphorétique. Au seul nom d’Antimoine, Pantiniano sort-[p. 28]tant de crise, où courez vous, Messieurs, s’écriait-il, demeurez s’il vous plaît, un homme comme moi guérira ou je suis bien trompé. Voilà ce que l’on gagne à vouloir redresser en public des Cagots, des Pédans, des Automates qui ne sçavent pas coudre deux raisonnemens ? Quant à moi, que tout Douay critique avec connoissance d’ignorer pourquoi, grace au Ciel, je fais des Livres, des Brochures galantes, Critiques, Héroï-comiques. Holà ! Que vois-je ? Des guichets, des fers, des verroux ! ô temps ! ô mœurs ! n’est-ce pas une chose indigne qu’un homme comme moi, soit confiné pour la seconde fois à l’ombre d’une Bastille Monachale ? Mon ami, repart le jeune Médecin, c’est pourtant le seul régime qui convienne à un homme comme vous. Au reste, un tantin de phlébotomie vous seroit for salutaire. J’en atteste la célébre Ecole de Salerne. Amantes, est-il écrit au Paragraphe cent vingt-trois, ne sint amentes phlebotomia facit. Ah ! si vous connoissiez les vertus de la Sauge, Salvia salvatrix ! Je con-[p. 29]viens que les Pois dépouillés de leur écorce ne sont pas mauvais, ainsi qu’il est marqué au Paragraphe cinquante-neuf. Pellibus ablatis sunt bona pisa satis. Mais encore un coup, rien n’est comparable aux vertus de la Sauge. Cur moriatur homo cui salvia crescit in horto ?... Paragrapho quinquagesimo-trigesimo-tertio. Miséricorde ! s’écria Pantiniano, guérir par le poison ! (12) igorez-vous combien j’ai en horreur les drogues du Pays Latin ? Alors, le Docteur de Montpellier se retira en marmotant [sic] sur les propriétés de la Mandragore ; & se hâta d’endosser sa robe académique pour aller annoncer à Messieurs de la Fontange la pitoyable situation de leur Aumônier. Si je laisse ici mon héros à l’ombre, qu’on ne s’en étonne pas, les suites facheuses de ce malheureux coup de Soleil sont capables de déconcerter [p. 30] le plus habile Panégyriste. Je croirois pourtant déroger à la bigarrure de mon éloge, si je n’ajoutois en finissant, une réflexion morale plus froide que les glaces du Nord.

 

Conclusion. Vous me la donnez belle,

Jeunes Cadets, modernes Ecrivains ;

Pour Dieu rompez avec la bagatelle,

Rhinocéros, Comêtes & Pantins.

Maître Jérôme en fit la triste expérience,

Tout mortel après lui doit trembler pour sa peau.

Car, voyez vous [sic], cette maudite engeance,

N’épargne rien, ni froc, ni grand chapeau.

 

                                                       DIXI.

 

 

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Notes :

 

 1    Allusion à cette maxime de Pantiniano, un mari doit être le moindre meuble du logis.

 2    Chapelain. Mauvais Poëte du dernier siécle.

 3    Ce Discours se trouve à la suite de la Gigantomachie. Ouvrage fort rare, ci-devant à l’usage des Epiciers.

 4    Le bon sens vengé, Page 51.

 5    Le bon sens vengé, Page 42.

 6    Horat. lib. I. ode 27.

 7    Juven. sat. z.

 8    Pers. sat. I.

 9    Boileau.

10  Juven. sat. 7.

11  Horat. art. poët.

12  Pantiniano n’aime pas le Latin, il estropie le François. Je laisse à Mathanasius le soin d’apprendre quelle est sa langue favorite.

 

 

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Texte original daté de 1750

 

Page de Titre   ÉLOGE / HISTORIQUE / DE / MESSIRE JERÔME / PANTINIANO, / Grand Aumônier & Membre honoraire de / l’Académie de la FONTANGE. / conveniet..... vertere seria Lud. / Horat. art. poët. / [fleuron] / A BERNE, / AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE. / [double filet] / M. DCC. L.

Publication        1750, Berne [probablement à Douai], s.n.

Description        In-12°, 30 p.

 

 

Un exemplaire de cette édition figure à la B.M. de Boulogne-sur-Mer

( Cote : S1 2801 )

 

 

 

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