Madame de Puisieux - Le Plaisir et la Volupté

 

Numérisation S.P. 2003

 

 

Le Plaisir et la Volupté

Madeleine D’arsant De Puisieux (1720-1798)

(texte daté de 1752)

 

Reproduction de l'édition de 1752, Paphos, s. n.

► L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées. Quelques “[sic]” posés çà et là rappelleront au lecteur notre souci d’éviter les fautes de frappe. Merci de nous pardonner ou de nous signaler celles qui nous auront échappé.


LE PLAISIR

ET

LA VOLUPTÉ,

CONTE ALLEGORIQUE.

Un jour l’Amour, fatigué du jour de Paris, & peu satisfait de ses Habitans, s’envola dans ces Campagnes délicieuses que l’opulence & le goût ont pris soin d’embellir. La Nature

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semble regner dans ce climat paisible ; l’Art d’accord avec elle, ne cherche point à la surpasser ; content de servir à l’embellissement des Palais & à l’ornement des Jardins, il y plaît plus qu’il n’étonne. L’Amour donc, après avoir parcouru les bords de la Seine, apperçut de loin une solitude riante, vers laquelle il dirigea son vol. C’étoit le lieu où se retiroit Aminte, quand ses vapeurs lui faisoient quitter Paris. Il y avoit déja plusieurs jours qu’elle y étoit venue chercher les moyens de s’en guérir.

L’Aurore commençoit à faire

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place au Soleil, lorsque l’Amour s’abbattit dans un parterre émaillé des plus belles fleurs, qui ne faisoient que d’éclore. Un Château vaste & régulier s’offrit à sa vûe. Trois degrés regnoient à l’entour ; & des portes de glaces placées au-dessus, donnoient au Bâtiment l’air d’un Temple. L’Amour considéroit avec plaisir une demeure si belle ; une des portes s’ouvrit, & il en vit sortir une femme

 

Dans le simple appareil

D’une Beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.

 

L’Amour se cache derriere un

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Oranger pour pouvoir, sans être apperçu, contempler la beauté qui s’offroit à ses yeux : il eut beau la considérer, il ne la reconnut point. Quoi ! dit-il en lui-même, cet objet charmant m’est échappé jusqu’à ce jour ! perçons le cœur de cette belle indifférente. Aminte s’éloignoit cependant ; l’Amour curieux de connoître ses penchans, entre dans son appartement, il parcourt un salon superbe & de vastes cabinets sans rencontrer personne. A chaque pas il respiroit des parfums délicieux, que répandoient des vases de Jaspe & du Japon

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garnis d’or. Tous les meubles de ce riche appartement sembloient avoir été placés exprès pour le recevoir. Que je fixerois volontiers ma demeure dans ce Palais ! quel séjour enchanteur ! dit le Dieu de Cythere. Il admire tout ; rien n’échappe à ses regards ; il continue sa recherche, & arrive enfin dans la chambre d’Aminte : le jour n’y pénétroit pas encore ; mais l’Amour qui est très-clair-voyant, quoi qu’on en dise, apperçut un lit d’où il sembloit que quelqu’un venoit de sortir. Ce Dieu fatigué s’approche, & se couche dans la

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place vacante ; mais quel fut son étonnement de sentir à ses côtés un enfant profondément endormi. Qu’apperçois-je, dit en soupirant l’Amour, après l’avoir considéré attentivement ? il est plus beau que moi ! il me paroît pourtant excédé de lassitude. Comment, ajouta-t’il, il a aussi des aîles ! mais elles ne font que de naître !

L’Amour contemploit cet aimable enfant sans le reconnoître, quand tout-à-coup le Plaisir s’éveillant, car c’étoit lui, s’écria : Ah mon frere, c’est vous ! Quoi, reprit l’Amour,

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le Plaisir se trouve ici, & je n’ai jamais habité ce séjour ! Ah, que vous avez coûté d’inquétudes [sic] à notre mere, depuis que vous avez disparu ! Tout Cythere est en pleurs. En vain Venus a parcouru la Cour & la ville pour vous rencontrer : pour moi, ennuyé de votre longue absence, j’ai quitté Paris pour venir vous chercher. Hélas, répondit le Plaisir, que ne suis-je toujours resté avec vous ! mais puisque nous sommes seuls, écoutez mon histoire.

Un jour que notre mere m’avoit grondé, je la quittai, & m’enfuis de Cythere. Je courus

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long-tems sans me fixer ; enfin apperçevant la maison de Philis, je projettai d’y établir ma demeure. Elle me vit & me trouva charmant ; mais bien-tôt je lui échappai. Philis étoit d’une vertu sévere ; elle auroit bien désiré de me conserver, mais elle vouloit que l’on ignorât qu’elle me donnoit un azile chez elle. Cette réserve me chagrina ; peu accoutumé à pareille gêne, je ne tardai pas à m’en lasser, & je me promis bien de changer de retraite à la premiere occasion. Le hasard m’en présenta bientôt une favorable. Aminte alla rendre visite à Philis ;

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elle me trouva près d’elle, & devint en un moment passionnée pour moi. Elle me demanda avec instance à Philis, qui n’osant la refuser, m’accorda à sa priere. Aminte m’emporta dans ses bras ; & ne m’a pas perdu de vûe depuis ce moment : je ne la quite jamais, & il n’y a que le tems de son sommeil où il me soit permis de reposer. Quelle contrainte ! que je suis sas de demeurer ici ! ah, mon frere, ayez pitié du Plaisir. Occupez ma place pour quelque tems, & je retournerai consoler notre mere.

Amour touché de l’état du

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Plaisir & de sa tristesse, consentit à remplir sa place & à passer pour lui. Ces deux freres étoient encore enfans pour lors, & ils se ressembloient si fort, qu’il étoit aisé de se tromper à leur air, & de les prendre l’un pour l’autre. Le Plaisir embrassa tendrement l’Amour, & se balançant sur ses aîles, il s’envola du Palais d’Aminte. L’Amour resté seul s’endormit, n’ayant rien de mieux à faire.

Le retour du Plaisir à Cythere combla de joie tous les habitans de cette Isle. Il étoit encore dans son enfance, & Ve-

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nus le regardoit avec raison comme le plus beau, mais le moins docile de ses fils. Dès qu’elle l’aperçut elle le prit dans ses bras, le caressa, le gronda, lui reprocha tendrement sa longue absence, & les chagrins qu’il lui avoit causés. Le Plaisir raconta à sa mere la cause de sa fuite, & tout ce qui lui étoit arrivé depuis son départ d’auprès d’elle. Pourquoi, mon fils, lui dit-elle, avez-vous séjourné si long-tems où l’Amour n’étoit pas ? Volez toujours, croyez-moi, & ne vous fixez jamais sans votre frere.

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Le Plaisir goûta pour cette fois des leçons si sages, & promit à Venus de fuir à l’avenir quiconque le rechercheroit trop vivement. Après trois jours de repos, il repartit encore pour aller où ses inclinations l’appelloient. Laissons-le parcourir quelque-tems les champs & la Ville, & revenons à l’Amour que nous avons laissé endormi dans le lit d’Aminte.

Il ne fut pas plutôt éveillé, que réfléchissant à son avanture, il se proposa de punir Aminte du mépris qu’elle avoit fait de lui, & de la préférence marquée

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qu’elle avoit donnée à son frere. La matinée étoit déjà avancée, & personne n’avoit encore paru. L’Amour étoit inquiet, il craignoit qu’on ne le reconnut à ses aîles : elles étoient grandes, fortes, & de plusieurs couleurs, au lieu que celles du Plaisir étoient petites, foibles, & toutes blanches. L’Amour n’a point d’esprit ; mais il est ingénieux. En cas qu’on vint à lui demander raison du changement de ses aîles, il résolut de feindre un grand étonnement, & de dîre que Venus lui avoit apparu en songe, & qu’elle lui avoit fait

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présent d’aîles semblables à celles de l’Amour.

Il commençoit à s’impatienter du silence qui regnoit dans le Palais, quand il entendit quelqu’un s’approcher doucement ; c’étoit Eglé une des femmes d’Aminte, qui venoit voir si sa Maîtresse dormoit encore ; & ayant entendu soupirer : Aimable Dieu, dit-elle à l’Amour qu’elle prenoit pour le Plaisir, voulez-vous venir avec moi ? Hélas, ma bonne, lui répondit-il, je me meurs de fatigue ! Que veut dire Madame, continua-elle [sic] ? Ne vous laissera-elle jamais en paix ? Dormez

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donc encore. A ces mots Eglé referma les rideaux & se retira.

Aminte rentra quelques momens après ; & le bruit qu’on fit dans son appartement, annonça qu’elle étoit visible. L’Amour se hâta de sortir du lit, & suivit Aminte à sa toilette. Il la trouva entourée de ses femmes. Toutes étoient occupées à la parer ; elle seule sembloit ne penser à rien. Ses yeux noirs, grands & passionnés ne marquoient que des desirs, son teint n’étoit point animé ; sa bouche étoit petite, mais ses levres ressembloient à une rose fannée qui vient d’être pres-

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sée sur le sein. Une douce nonchalance répandue dans ses mouvemens donnoit à Aminte des graces touchantes ; ses bras conservoient encore l’impression du Plaisir qui venoit de lui échapper. Sa taille étoit légere, sa gorge paroissoit charmante ; & l’Amour ce petit perfide ne craignit pas de blesser un sein si beau.

Quoi donc, dit Aminte à l’Amour en le flattant, pourquoi ne vous ai-je pas vû ce matin ? Je dormois, lui répondit-il. Ah, que j’ai fait un singulier rêve ! J’ai songé que Venus m’avoit donné des aîles semblables à cel-

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les de l’Amour ; que je pourrois voler comme lui, & que j’aurois autant de force. Je crois, s’écria Aminte, que ce songe n’en est point un : c’est une réalité ; & en effet vos aîles ne sont plus les mêmes. Qu’elles sont belles, ajouta-t’elle, en les touchant ! Ha, mon fils, vous allez devenir volage ! Non, lui répondit l’Amour, vous êtes trop belle ; vous mettrez toujours des obstacles à mon inconstance, & ne me laisserez jamais le pouvoir de changer.

L’Amour en étoit à ce compliment, quand il entra un jeu-

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ne homme d’une figure aimable, qu’il reconnut pour l’avoir vû autrefois soumis à son empire. Aminte lui tendit une main qu’il baisa avec respect, en lui demandant comment elle se portoit. Mais.... je ne sçai, lui répondit-elle, j’ai de l’humeur aujourd’hui. Il faudra la dissiper, répondit froidement Lisis en regardant un vase de Saxe qu’il avoit vû cent fois. Cependant, ajouta-t’il, je viens vous demander la permission d’aller passer quelques jours à Paris, pour des affaires de la derniere importance. L’Amour re-

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marqua qu’Aminte étoit piquée de la proposition. Vous m’aviez promis, lui dit-elle, de passer un mois ici avec moi ; il n’y a que huit jours que nous y sommes, & vous voulez déja en partir ! Il faut avouer que vous faites quelquefois des demandes bien sottes. J’en conviens, répondit Lisis ; mais que voulez-vous que je fasse ? Je viens de recevoir dans la minute une Lettre par laquelle on me presse de me rendre à Paris sans délai. D’honneur j’en suis anéanti.... Cela suffit, Monsieur, reprit impatiemment Aminte ; vous

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pouvez donner ordre que vos équipages soient prêts. Vous dînerez sans doute encore avec moi ; car, ajouta-t’elle, il est trop tard pour aller dîner à Paris. Oui, Madame, répondit Lisis foiblement, j’aurai l’honneur de vous tenir compagnie. Dans le moment amine achevoit de mettre son rouge. Lisis lui donna la main pour passer dans le Salon où l’Amour les suivit.

A quoi voulez-vous passer le tems jusqu’au dîner, lui demanda Lisis ? A raisonner, répondit Aminte. A raisonner, reprit Lisis en souriant ? Cette occupation

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est neuve pour une jolie femme. Mais, sérieusement ajouta-t’il, vous voulez raisonner ! eh bien raisonnons donc : en disant ces mots Lisis s’assit sur une chaise à côté du sopha où étoit couchée Aminte. Sçavez-vous bien, dit-elle, que vous devenez d’une absurdité insoutenable. Il y a des momens où vous êtes vraiment persuadé que vous avez de l’esprit. Il n’y a qu’une bonne amie qui puisse vous avertir de l’erreur dans laquelle vous vivez là-dessus, & je veux bien vous dire qu’il n’y a que des gens qui n’ont pas le sens commun, qui puissent

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vous en trouver. Ha, reprit Lisis, je suis certain que vous pensiez différemment hier au soir ! Oui, repliqua Aminte, je pouvois n’être pas hier si persuadée de votre peu de solidité ; mais en vivant avec les gens, on les pénétre ; on développe leurs défauts, on apprend à les connaître. Avouez, dit Lisis, que si je pouvois rester avec vous un mois entier, comme je l’avois projetté, vous ne me trouveriez ni si absurde, ni si dénué de sens commun. Peut-être, reprit Aminte, vous trouverois-je encore plus pitoyable. Car je crois vos ressources aus-

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si bornées que votre... Ha Reine, n’achevez-pas, interrompit Lisis en la regardant avec malice, vous me désespérez. Vous ne vous rappellez pas apparemment qu’il n’y a que quinze jours que vos bontés pour moi passerent mes espérances, & qu’on ne peut pas glisser si subitement de la passion à l’éloignement. Ce ressouvenir ne prouve rien en votre faveur, dit Aminte, & le goût que m’avoit inspiré votre figure, n’a rien de commun avec le peu d’esprit que vous pouvez avoir. Il est donc inutile, répliqua Lisis, qu’un homme ait de

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l’esprit pour vous plaire. Ho, très inutile, répondit Aminte : pourquoi donc me faites vous un reproche d’en manquer, reprit Lisis ? Pourquoi ? dit Aminte ; mais... parce que votre figure commence à ne me plaire plus si fort.

L’Amour n’avoit jamais été témoin d’une scéne si extraordinaire. Accoutumé à ne voir que des Amans qu’il conduisoit, il ne comprenoit pas que deux personnes qui s’étoient unies par leur propre choix, pussent en venir à ce point de froideur, & qu’il y eût tant d’aigreur, sans

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que la jalousie s’en mêlât.

Aminte proposa une partie de Trictrac, changea de place & se coucha nonchalamment sur sa chaise longue. Elle montra à Lisis & à l’Amour les deux plus belles jambes du monde. L’Amour en fut troublé ; mais Lisis les regarda sans les voir ; il les avoit tant vûes, & avec si peu de ménagement, qu’il n’y faisoit pas seulement la moindre attention. Après quelques coups de dés, Amine joua la distraction. Quoi sérieusement, lui dit Lisis, vous voulez jouer ? C’est, je crois, reprit-elle, ce que nous avons de mieux à

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faire ; vous avez des jours où votre conversation est si séche, si insipide.... En vérité, répliqua Lisis, malgré tout ce que vous pouvez dire, je ne pense pas vous [sic] en soyez mécontente. J’ai tant parlé depuis que je suis ici, qu’un autre assurément n’auroit pas mieux dit. Voilà, répondit Aminte comme on se flatte toujours ; mais laissons-là le jeu ; il me fait mal à la tête. Lisis posa son cornet, & Aminte prenant ses nœuds, se recoucha sur sa chaise. Lisis la regardoit avec un sang froid qui glaçoit l’Amour. Il se mit à répéter un air d’opéra avec

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une préférence d’esprit admirable. Pourquoi chantez-vous, lui demanda Aminte ? ne voyez-vous pas que vous avez aujourd’hui la voix d’un faux à périr. Ma foi, Madame, répondit Lisis, je ne croyois pas que vous me fissiez l’honneur de m’écouter.

L’Amour commençoit à s’amuser de ce tête-à-tête ; il ne perdoit pas un seul mot d’une conversation si singulière, & ne comprenoit pas où tout cela aboutiroit ; Aminte quittant ses nœuds se leva, & se promena dans son salon avec grace. Vous marchez comme Pallas, lui dit Lisis.

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Quelle impertinence, répondit Aminte ! il va me comparer justement à la plus gauche des Déesses. Une Déesse le peut-elle être, demanda Lisis ? Mais je m’apperçois que mon départ jette sur toute ma personne un ridicule monstrueux : je me trouve pourtant bien flatté de ce dépit. En disant ces mots il lui baisa la main. Voulez-vous passer au Jardin, continua-t’il ? Non, dit Aminte, il fait trop chaud. Que vous plaît-il donc que nous fassions, demanda Lisis ? Rien repliqua Aminte, en se recouchant sur sa duchesse, & fixant Lisis.

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Elle sonna, demanda une Brochure qu’elle avoit laissée sur sa table de nuit ; on la lui apporte, & elle se met à lire. Voilà, dit Aminte en éclatant de rire, le portrait d’un original qui vous ressemble trait pour trait ! Lisez plutôt.... Lisis prit le livre, lût l’endroit qu’Aminte lui montroit ; & le lui rendant après quelques momens de lecture : vous avez raison, Madame, lui dit-il froidement, je m’y reconnois. N’est-il pas vrai, demanda Aminte, que cette espèce d’homme étoit capable d’ennuyer la personne la moins portée à la mé-

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lancolie ? A qui ressemblois-je il y a huit jours, reprit Lisis ? Je ne sçai, dit Aminte, vous avez des quarts d’heure où vous êtes assez bien. Aminte commença à conjecturer que Lisis avoir eu besoin de la présence du Plaisir, pour le faire rester huit jours avec elle.

On les servit, & ils dînerent en silence, avec cet appêtit qui convenoit si fort à la tranquillité de leurs cœurs. A l’entremêt ils parlerent de leurs connoissances. Aminte médit de toutes les femmes ; elle les trouva laides ou bêtes ; & Lisis tira sur les ridicules imperceptibles de ses scié-

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tés. Il leur échapa à tous les deux quantité de ces propos qu’on appelle bons mots, & qui ne sont le plus souvent que des équivoques pitoyables ; mais il étoit d’usage dans ces tems-là de courir après l’esprit, & de ne le rencontrer presque jamais. On avoit déjà quitté cette belle simplicité amie de la nature & de la raison, & compagne inséparable du don de plaire. Il n’étoit pas permis de se livrer à cette gayeté aimable que suivent les jeux & les ris. Il étoit de convention de ne point rire, de jouer beaucoup, de ne juger que du mérite des gens que sur

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l’apparence de leur fortune, de n’accorder des égards qu’aux dignités, & rien aux qualités personnelles ; & quoiqu’Aminte & Lisis se conformassent scrupuleusement à ces usages, ils ne laisserent pas de les blâmer comme contraires au bon sens.

Ce dîner auroit paru un siécle à deux Amans bien tendres ; mais Lisis le trouva horriblement court. Il faut avouer, ditil [sic], en se levant de table, que nous avons dîné bien précipitamment. C’est que vous avez un voyage à faire, répondit Aminte, d’assez bonne foi. Ensuite ils repas-

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serent dans le salon ; mais Lisis avoit projetté en dînant de ne point quitter Aminte mécontente de lui. Il prit un air plus gay ; lui fit des questions intéressantes, s’approcha d’elle, & ses yeux lui annonçoient déja que ses charmes faisoient impression sur ses sens : mais quel retour ! Lisis cherche en vain le Plaisir, il l’appelle, prend l’Amour pour lui, le flatte & le caresse ; mais l’Amour ne pouvoit rien pour leur félicité. Tel est l’ordre du destin : l’Amour ne peut pas prendre la place du Plaisir, quand une fois celui-ci a habité sans lui

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dans un cœur. Il ne lui étoit permis tout au plus que de blesser seulement ces deux Amans pour d’autres objets.

Lisis sentant l’impossibilité où il étoit de plaire à Aminte, la quitta un peu brusquement, en lui promettant de revenir la voir, sitôt que ses affaires seroient terminées. Elles le lui permit nonchalamment ; & il prit congé d’elle avec des respects qui firent sourire l’Amour. Il monta légerement dans sa Chaise, & dit à son postillon d’aller grand train ; mais il est constant qu’au bout de l’avenue il ne songeoit dejà plus à

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elle. L’Amour l’avoit suivi de loin ; & après l’avoir vû partir, il retourna vers Aminte à qui il donna toute son attention.

Aminte parut d’abord un peu rêveuse ; ensuite elle prit son parti sur le champ, & s’amusa à répéter un air noté à la mode, & très-difficile. C’étoit une de ces femmes dont l’éducation a été fort négligée du côté des mœurs ; mais à qui on n’avoit rien épargné pour la rendre charmante par les graces & les talens. Son tempérament s’étoit trouvé d’accord avec les mauvais principes qu’elle avoit reçus ; elle

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étoit restée veuve, extrêmement riche, & dans l’âge où une femme ose à peine prétendre à une liberté bornée. Les exemples qu’elle avoit devant les yeux ne lui offrant que le Plaisir, elle l’avoit saisi toutes les fois qu’elle avoit crû le rencontrer. Comme elle n’avoit jamais connu l’Amour, elle s’étoit imaginé que le goût passager qu’elle avoit ressenti pour quelques figures aimables, étoit véritablement une passion ; & elle avoit été surprise plusieurs fois d’éprouver un vuide immense dans son ame, même dans les tems où les sen-

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timens qu’elle prenoit pour de l’amour l’occupoient le plus. Née avec de l’esprit & de la raison, ces qualités si rares s’étoient dégradées en elles par le mauvais usage qu’elle en avoit fait. Elle donnoit dans tous le travers des femmes de son rang, & se livroit à tous ses penchans, que ses richesses multiplioient encore chaque jour. Enfin Aminte faisoit en même tems la femme la plus aimable, & la plus ridicule.

Il restoit à cette Dame un fils unique agé de sept ans. Elle songea d’abord à son éducation ; c’est-à-dire qu’elle voulut choi-

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sir elle-même son gouverneur, & ses maîtres. Elle étoit fort capable de faire un bon choix ; & six mois entiers furent employés à cette recherche. Les récompenses qu’elle attachoit à l’éducation de son fils, lui attirerent beaucoup de gens qui prétendoient aux connoissances, & qui peut-être en avoient réellement. Mais une de ses amies lui parla de Damis, & le fit avec tant d’éloges qu’elle voulut le voir. Damis lui fut amené à quelques jours de-là ; Aminte en demeura surprise. Il lui parut malgré la simplicité de son ajustement d’une figure char-

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mante, jeune, timide, & d’une douceur aimable. Le premier compliment qu’Aminte lui fit en entrant, lui causa du trouble & de l’embarras. Quoi, Monsieur, lui dit-elle, est-il possible qu’avec cet extérieur vous possédiez l’esprit & les talents rares d’un Sçavant ? Madame, lui répondit modestement Damis, je n’ai rien qui me flatte plus que le desir de vous être agréable, & de m’acquitter avec beaucoup de zéle de mes devoirs, si je suis assez heureux pour que vous acceptiez mes services. Oui, Monsieur, je les accepte avec plai-

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sir, répliqua Aminte ; & je vous prie dès ce moment de regarder mon fils comme le vôtre. Si par hazard il a d’heureuses dispositions, tant mieux pour vous ; il vous sera plus facile de les cultiver ; mais s’il n’est pas né avec un beau naturel, tâchez au moins de pallier ses défauts par des connoissances, & un sçavoir au-dessus du commun. Je crois qu’un homme vicieux ne peut faire oublier ses vices, qu’en se rendant recommendable dans la société par les qualités de l’esprit. Car un homme vicieux & ignorant est un monstre dans un état,

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surtout quand sa naissance & son rang le mettent à portée de faire remarquer qu’il existe. Permettez-moi, Madame, reprit Damis de vous marquer mon respectueux étonnement. Vous venez de faire une réflexion qui porte dans mon ame des coups de lumiere que je ne devrai qu’à vous ; je n’ose ajouter toute l’admiration que vous m’inspirez.... Parlons d’autres choses, interrompit Aminte ; je me réserve à vous faire mes remerciements, Madame, dit-elle à son amie.

Depuis ce jour, Damis fut

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censé de la maison d’Aminte ; on fit venir son fils à qui Damis adressa des questions à sa portée. Cet enfant se prit tout d’un coup d’amitié pour lui, & en huit jours de tems, toutes choses se trouverent arrangées.

Aminte laissoit souvent son monde à Paris, & se retiroit ordinairement à..... où elle avoit une maison superbe, la même où l’Amour la trouva avec Lisis & le Plaisir. Il y avoit quelques semaines qu’elle avoit lié avec eux ; & de plusieurs Amans qu’elle avoit eus successivement depuis qu’elle y venoit, pas un

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seul n’avoit touché son cœur : elle n’avoit point encore engagé Damis à venir l’y voir, quoi qu’elle connût son mérite, & que rien ne lui en fût échappé. Elle ne pouvoit comprendre qu’un homme, qui n’étoit pas à la mode, pût engager une femme de son rang dans une intrigue. Elle s’étoit imaginée qu’elle auroit à rougir d’une passion sérieuse pour un homme d’un mérite supérieur, mais d’un état ignoré ; elle commençoit à revenir de cette idée, & à changer de sentiment, suite de cette inconstance que donne la belle éducation,

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& l’usage du grand monde.

Lisis ne fut pas plutôt parti, qu’Aminte avoir cherché dans son imagination ce qui pourroit la dédommager du départ d’un amant, qui quoique superficiel, n’avoit pas laissé que de l’amuser. Elle se ressouvint tout-à-coup de Damis ; cette pensée lui rendit en un moment toute sa belle humeur. Elle ordonna à un Valet-de-Chambre de monter à cheval, & d’aller à toute bride annoncer à Damis de partir avec son fils pour se rendre auprès d’elle. L’Amour, qui avoit examiné tous les mouvemens

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d’Aminte, crut que celui qu’elle venoit d’envoyer chercher étoit encore quelque Lisis, & suspendit sa Vangeance. Aminte seule avoit paru impatiente ; elle prenoit un livre, en lisoit quelques pages, puis le rejettoit sur sa table d’un air ennuyé. L’Amour l’entendit soupirer plusieurs fois : elle l’avoit même appellé auprès d’elle, & lui avoit adressé les plus tendres plaintes sur l’indifférence qu’il sembloit avoir prise pour elle. L’Amour ne répondoit à ses reproches qu’en la flattant ; il commençoit à échauffer son cœur d’une maniere imper-

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ceptible ; & il ne manquoit plus que la présence de Damis pour engager l’Amour à l’enflammer entierement. Il arriva enfin : ce fut alors qu’Aminte éprouva pour la premiere fois ce doux frémissement qui précede les grandes passions.

Aminte s’étoit levée pour le recevoir, quoiqu’elle eût bien pû s’en dispenser. Le compliment de Damis fut court, mais galant & spirituel. L’Amour lui sourit, & Aminte le reçut avec des yeux animés par la joie la plus vive : elle embrassa son fils ; & après quelques discours vagues

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qui ne signifioient rien, elle ordonna à une de ses femmes de l’emmener.

Restée seule avec Damis & l’Amour, elle prit sa place sur une Ottomane. Damis avança une chaise auprès d’elle, & lui demanda avec timidité à quoi elle avoit passé son tems depuis qu’elle étoit à ..... J’ai presque toujours dormi, lui répondit-elle : car je regarde comme un sommeil de ne penser à rien ; & je serois en vérité fort embarrassée s’il falloit me rappeller depuis huit jours une seule idée qui en valût la peine. Ce que vous dites-là,

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Madame, reprit Damis, est bien humiliant pour ceux qui ont eu l’honneur de vous tenir compagnie. Vous avez raison, répliqua Aminte, & je vous avoue que j’ai rencontré peu de gens depuis que je suis au monde en état de suffire à des conversations suivies, & qui ayent assez de ressources dans l’esprit pour se passer du jeu, de la lecture, ou des affaires des autres. Mais continua-t’elle, en regardant Damis, je crois que vous me deviendrez nécessaire, non-seulement pour l’éducation de mon fils, mais aussi pour le genre de

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vie que je prétends mener à l’avenir. Je m’ennuye de ne trouver que des hommes futiles, sans principes & sans mœurs, qui peut-être parviendroient enfin à me rendre comme eux. Il y a long-tems, Damis, ajouta-t’elle, que je cherche le bonheur sans le rencontrer. Pourriez-vous m’aider à le trouver ? Dans ce moment l’Amour tira un trait dont il frappa vivement Damis pour Aminte, & du même coup il la blessa elle-même pour Damis. Madame, lui répondit Damis en balbutiant, il est permis de croire que l’on n’est pas bien

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évellé, quant don entend..... Non, Dams, non, ce n’est point n rêve, répliqua Aminte, montrez-moi le chemin de la Philosophie, dites-moi si vous croyez qu’il y ait une félicité durable, & ce qu’il faut faire pour l’obtenir. Aimez de tout votre pouvoir, répondit Damis attendri, & vous sentirez le bonheur. Ce n’est point assez d’aimer, interrompit Aminte, il faut que je trouve un Amant qui me soit aussi fortement attaché, & dont le mérite soit assez grand pour justifier les foiblesses que j’aurois pour lui.

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Pendant ces derniers mots Damis avoit les yeux baissés, & paroissoit dans la consternation la plus profonde : Voilà, lui dit Aminte, une modestie qui vous siéd à ravir. Pourquoi vous faites-vous un plaisir de me désespérer, Madame, reprit Damis ? ne connois-je pas assez la distance qu’il y a de vous à moi, sans m’imposer par vos plaisanteries un silence cruel ? Damis avoit les yeux remplis de larmes ; il se leva pour sortir du Salon ; mais l’Amour qui voyoit plus clair que lui, l’arrêta : Où voulez-vous aller, lui demanda Aminte ? Cacher mon

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trouble & ma douleur, répliqua Damis, en revenant doucement auprès d’elle. Pourquoi ce désespoir, lui demanda-t’elle encore ? Ah Madame répondit Damis, vous avez trop d’esprit pour n’en pas pénétrer la cause : n’en doutez pas, si vous continuez à vouloir vous divertir de mes peines, je vous supplierai de me permettre de me retirer. Quoi, Damis, vous voudriez me quitter, lui demanda Aminte un peu allarmée ? Aimeriez-vous mieux Madame, lui dit Damis, me voir expirer à vos yeux......? Que je me voudrois de mal, dit A-

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minte, si j’étois capable de vous causer le moindre chagrin ! Non, Damis, mes questions sont d’accord avec les sentimens de mon cœur ; c’est à vous mériter par votre attachement & votre respect les bontés que j’ai pour vous. A ce mot de respect, l’Amour sourit encore.

Damis passa de l’excès de la douleur à celui de la joie. Il s’étoit mis à genoux vis-à-vis d’Aminte ; il laissa aller sa tête sur un des carreaux de l’Ottomane, & se livra à ce silence délicieux dont tant de gens ont entendu parler, sans peut-être l’a-

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voir jamais éprouvé.

Aminte jouissoit pour la premiere fois de la victoire la plus complette ; son amour propre triomphoit : elle faisoit pendant l’yvresse de Damis comparaison de la conduite que ses Amans avoient tenue avec elle, & de celle que Damis alloit prendre. Tout étoit neuf pour elle ; les réserves, l’attendrissement, le respect, les larmes & le silence de Damis, tout étoit devenu l’objet de ses plus sérieuses réflexions : son état étoit si doux, que pour cette fois elle oublia le plaisir qui l’avoit occupée jusqu’à

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ce jour pour ne songer qu’aux douceurs que l’Amour lui procuroit. C’est donc vous, dit-elle à Damis, en soulevant doucement sa tête, c’est donc vous qui m’avez le premier fait sentir que j’avois une ame ? Damis à ces tendres paroles leva les yeux, & les fixant sur Aminte ; Que mon sort est digne d’envie, lui dit-il ! qu’il est glorieux ! Asseyez-vous, continua-t’elle, & raisonnons un peu. Dites-moi franchement qui vous êtes, quelles ont été vos liaisons ; je verrai par vos réponses ce que je pourrai faire pour votre fortune

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& votre bonheur. Il est bien juste que, si vous contribuez au mien, je travaille au vôtre. Ha que vous êtes cruelle, lui dit Damis, de vouloir par des détails qui n’ont rien d’intéressant troubler des momens si précieux pour moi ? Ces momens ne seront pas perdus, lui répondit Aminte, & il est important pour vous que je n’ignore rien de ce qui vous regarde.

Madame, continua Damis, je suis né en Provence : mon pere étoit Gentilhomme, & ma mere est d’une des meilleures Maisons du pays. Mon pere

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mourut il y a quelques années, & laissa à ma mere quatre enfans, & cent pistoles de revenu. Un oncle qui avoit pris soin de mon éducation, me sentant beaucoup de goût pour l’étude des Belles Lettres, me fournit les moyens de suivre mon inclination, & je m’y suis livré entierement. J’ai un frere dont j’ai fait l’éducation, une sœur mariée décemment, & une autre qui est une fille fort aimable, & qui demeure dans la Province avec ma mere. Mon intention n’étoit pas de faire des Eleves ; mais ayant en-

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tendu parler de vous, Madame, & de vos desseins sur l’éducation de Monsieur votre fils, je me suis fait introduire chez vous. Voilà ce que je puis vous dire par rapport à mes affaires : à l’égard de mes liaisons, j’ai cru devoir me tenir en garde contre la passion de l’amour ; les femmes ordinaires sont trop mal élevées pour me plaire ; & celles d’un certain rang sont trop fières pour daigner jetter les yeux sur moi. Quoi, lui demanda Aminte, vous avez été jusqu’à ce jour sans sentir de l’amour ? Oui, Madame, répondit Damis. J’ai bien connu

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ce qu’on appelle le Plaisir ; mais il m’a paru ne pas valoir la peine d’interrompre mes occupations pour m’y livrer. J’ai quelquefois rencontré ce qu’on nomme des bonnes fortunes, & j’en ai profité sans qu’elles affectassent mon ame. Je suis donc la premiere, interrompit Aminte, qui ait fait sur vous une vive impression ? Oui, Madame, lui répondit Damis, vous êtes la seule à qui j’aye offert des hommages réels. Que votre esprit & vos charmes devroient vous en attirer, si tout le monde étoit en état comme moi de connoître votre mérite !

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Depuis quand m’aimez-vous, lui demanda encore Aminte ? Madame, répondit Damis, je pourrois vous dire, depuis le premier moment que je vous ai vû : mais je ne me suis apperçu de ma passion, que du jour que vous eûtes la bonté de me faire avertir d’aller causer au chevet de votre lit. Vous étiez indisposée alors ; cependant je ne vous avois pas encore vûe si belle ; le désordre qui regnoit autour de vous me fit entrevoir des charmes qui me parurent au-delà de toute expression. Cent fois je fus sur le point de vous dire que la

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tête m’en tournoit ; mais le respect me retint. Cependant j’éprouvois une grande douceur à être auprès de vous. Chaque mot que vous prononciez, augmentoit le trouble de mon ame. Que je vous trouvois d’esprit ! & que j’attachois de gloire à pouvoir vous entretenir sans que vous en marquassiez l’ennui ! Chaque fois que votre sourire me faisoit appercevoir que j’avois dit quelque chose d’agréable, je sentois un doux frémissement, qui approchoit du plus grand plaisir que j’aye jamais goûté avec les autres femmes. L’après-dîner s’é-

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coula comme une minute, & je m’arrachai d’auprès de vous avec un regret.... ha quel regret ! il ne falloit pas moins qu’un ordre de votre part pour m’éloigner ; & je crois que je serois encoredans [sic] la même situation, si je n’eusse suivi que les mouvemensde [sic] mon cœur.

Je ne fus pas plûtôt retiré dans ma chambre, que Monsieur votre fils vint m’y trouver. Je lui devois tous mes soins ; mais un seul m’occupoit alors tout entier, celui de penser à vous. Cependant cet aimable enfant, que j’avois devant les yeux, étoit le

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vôtre : je pouvois, sans manquer au respect que je vous devois, l’accabler de caresses. Ce fut le parti que je pris. Je lui fis mille questions tendres, ausquelles il me répondit avec une naiveté si ravissante, qu’il fallut encore, pour m’arracher à cette douce occupation, qu’on vînt nous annoncer que l’on avoit servi. Je vous avois promis de venir lire après le souper. Vous sçavez, Madame, comment je m’en acquittai. Vous eûtes la bonté de me dire que je lisois très-mal,& [sic] que si je n’avois pas eu les yeux bien ouverts, vous

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auriez crû que le sommeil venoit me saisir : je vous embarquai ensuite dans une conversation qui vous fit oublier que je m’étois chargé de lire, & je ne me retirai que bien avant dans la nuit.

Mais, lui demanda Aminte, dans une pareille situation de cœur, auriez-vous pû prendre le parti du silence ? Oui, Madame, répondit Damis ; & si je vous eusse laissé entrevoir quelques marques de ma passion, ce n’eût été que par les soins surprenants que j’aurois donnés à l’éducation de Monsieur votre fils. Ma résolution étoit prise ; quand

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il auroit été au point où je le desirois, je vous aurois demandé une heure d’entretien particulier. Je vous aurois déclaré les motifs qui m’avoient fait agir avec tant de zéle ; & sans attendre votre réponse je me serois éloigné, non-seulement de Paris, mais encore de toute la Province. Voilà quelles étoient mes intentions. Ah ! Damis, s’écria Aminte, que je me sçai bon gré d’avoir rendu justice à votre mérite, & qu’il est flatteur pour moi de contribuer à la félicité d’un homme tel que vous !

On peut juger à cette conver-

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sation de la différence qu’il y avoit entre Damis & Lisis. L’Amour, content de ses nouveaux sujets, lança tous ses feux dans leurs ames, & disparut pour aller chercher le Plaisir afin de le ramener près d’Aminte. Pendant ce tems Damis redoubla de soins, & la mit dans la disposition de souhaiter autant que lui la présence de ce Dieu. Laissons-les filer de si belles amours, & revenons à mon sujet.

L’Amour avoit déja parcouru différens pays, quand il rencontra son frere le Plaisir, qui lui demanda des nouvelles d’Amin-

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te. L’Amour lui raconta tout ce qui s’étoit passé, & dont il avoit été le témoin. Ils se promirent bien de s’y retrouver ensemble : ensuite le Plaisir quitta l’Amour & poursuivit ses avantures. Il grandissoit à vûe d’œil depuis qu’il étoit oisif.

Un jour il apperçut deux jeunes filles, qui conversoient ensemble, en revenant d’un Temple. Toutes deux étoient jolies, vives & folâtres. Ah ! dit le Plaisir en lui-même, je veux essayer d’habiter chez elles. A peine se fut-il présenté, qu’elles le saisirent avec avidité. Ha, ma sœur,

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le bel enfant, dit la plus jeune ! il faut l’amener au logis, il fera notre amusement. Le Plaisir se laisse conduire sans résistance ; il sourit à l’une, embrasse l’autre. Enfin ils arriverent : ma Mere, dit l’aînée, voilà un enfant admirable que nous avons trouvé ; la pitié nous a déterminées à lui donner azile & à avoir soin de lui, jusqu’à ce qu’on vienne le reclamer. A la bonne heure, répondit la mere, mettez-le coucher avec vous. Dès le même jour le Plaisir, qui avoit fait l’enfant jusqu’à ce moment, se fit connoître à elle pour ce qu’il

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étoit réellement. Le deux sœurs étoient toutes fieres de posséder un Dieu dans leur appartement : & elles se garderent bien d’en parler, dans la crainte que leurs compagnes ne le dérobassent, si elles en avoient connoissance.

Cependant, à la longue, le Plaisir s’ennuya de ses Hôtesses, & prit le parti de continuer son chemin. Il arriva de nuit dans la cabane d’un Berger ; il connut bien que l’on ne feroit pas beaucoup de cas de lui chez ces bonnes gens, qui n’en avoient jamais entendu parler, & trop délicat d’ailleurs pour s’accom-

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der [sic] de leur façon de vivre, il quitta promptement cette habition [sic] champêtre.

Il continua sa route, & arrivant à la.... il s’imagina qu’il alloit y fixer pour jamais sa demeure ; mais helas ! qu’il se trompoit ! Au lieu d’y trouver les amusemens qu’il espéroit, il y manqua périr d’ennui. Il y étoit totalement étranger ; on ne l’y connoissoit tout au plus que de nom. Tout le monde le cherchoit ; souvent on l’examinoit de fort près avec des lorgnettes d’Opéra. Chacun convenoit qu’il étoit beau garçon, &

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cependant on le laissoit passer sans lui faire aucun accueil. Ce qui acheva de le désespérer, sur l’empressement que tout le monde marquoit pour un de ses freres, fils de Venus comme lui, mais enfant désavoué de sa mere & banni de Cythere. Ce frere étoit le Libertinage. Il y avoit peu de jeunes gens à la Cour qui n’en eussent fait un ami ; il ne pouvoit suffire aux parties continuelles qu’on lui proposoit. Il vit le Plaisir ; mais il étoit si peu accoutumé de se rencontrer avec lui, qu’il ne le reconnut point. Le Plaisir se détermina enfin à quit-

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ter un pays où il ne trouvoit aucune occupation : il revint à Paris pour y borner ses courses ; & à l’exception d’un voyage qu’il fit à la Terre d’Aminte, il s’y fixa pour quelque tems.

Nous avons laissé Aminte & l’aimable Damis, tous les deux pénétrés de l’amour le plus tendre. Damis ne pressa point son bonheur ; il vouloit laisser à la passion & aux desirs le tems de croître. Il y avoit déja trois mois que ces Amans vivoient à la campagne dans la plus intime confiance, quand un jour le Plaisir apparut à leurs yeux. Ils le saisi-

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rent avec ravissement ; il resta quelques jours avec eux, & ne les quitta qu’après leur avoir laissé les instructions nécessaires pour faire durer leur bonheur.

Le Plaisir voltigea pendant quelque tems de maisons en maisons. Il parcourut tous les états, & trouvoit par tout des raisons pour s’en éloigner plus ou moins vîte. Chez les uns c’étoit l’avarice, l’intérêt, la mauvaise foi & sur-tout le défaut de délicatesse. Souvent il se rencontroit avec le Libertinage à qui il cédoit bientôt la place.

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Enfin, il étoit prêt à retourner à Cythere, quand il fut arrêté par l’Amour.

La Volupté, fille de l’Opulence & du Goût, s’offrit à ses yeux dans une fête à laquelle ils avoient été invités. La voir & l’adorer ne fut pour le Plaisir que l’affaire d’un moment. Depuis ce jour il chercha la Volupté partout où il croyoit pouvoir la rencontrer. Son empressement à lui plaire, ses charmes & son pouvoir toucherent cette fille divine ; bien-tôt les mêmes sentimens les proterent à se rechercher mutuellement. Ils en vin-

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rent au point de ne se quitter presque plus. On ne pouvoit avoir l’un sans inviter l’autre.

On ne parloit plus dans l’Olimpe que de cette nouvelle union. La Volupté avoit dabord [sic] résolu d’éviter le Plaisir qu’elle trouvoit dangereux ; elle étoit encore naïve & timide ; mais bientôt, cédant à son penchant & au charme secret qui l’arrachoit à lui, elle paya l’ardeur de son Amant par le plus tendre retour. Comblez mon bonheur, lui disoit l’impatient Plaisir ; unissons-nous par les nœuds les plus doux ; que l’Hy-

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men & l’Amour joignent à jamais nos ames. Un soupir de la Volupté servit d’aveu aux sentimens dont son cœur étoit pénétré.

Ces Amans passerent quelque tems dans les transports d’une passion naissante. Quelle félicité ! Elle étoit trop grande pour ne pas exciter l’envie : aussi les Dieux en devinrent-ils jaloux. Ils observoient du haut de l’Olimpe la conduite de ces Amans, & attentifs à procurer le bonheur de l’Univers, ils parlerent ainsi.

Les mortels sont trop vicieux

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pour fixer auprès d’eux le Plaisir & la Volupté. Qui les dédommagera donc des peines qu’ils se donnent, si le Plaisir les abandonne ? depuis que le Plaisir est amoureux, il ne songe qu’à l’objet qui le captive, tous les autres lui sont devenus indifférens ; il les a perdus de vûe. Combien de tendres Amans qui languissent loin de sa présence ! Combien de mortels se livrent au chagrin, parce qu’ils se voyent privés de son secours ! Combien de Philosophes, que rien ne dédommage plus de l’austérité de leurs travaux ! Que d’innocen-

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tes filles se consument dans l’impatience de le revoir ! Que de jolies femmes voyent éclipser leur beauté par la douleur d’en être abandonnées ! Il faut, si vous m’en croyez, prendre des moyens efficaces pour remédier à un si grand malheur.

Le Conseil des Dieux se trouvoit fort embarrasé : l’Amour prit la parole & ouvrit son avis en ces termes : Mon empire est détruit ; le Plaisir est le seul Dieu qu’on revere aujourd’hui ; mon frere l’Himen n’est pas plus fêté que moi : il ne paroît plus qu’à la cérémonie ; & si-tôt que

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les Epoux ont fait vœux de s’aimer toujours, il ne fait plus que languir. Que l’Himen dnoc unisse ensemble le Plaisir & la Volupté ; vous les verrez bientôt ne plus se plaire, & mécontents l’un de l’autre chercher dans la dissipation de quoi exercer leur inconstance ; ils reviendront d’eux-mêmes à leurs premieres occupations.

Les Dieux applaudirent à cet avis, & d’une voix unanime il il [sic] fut arrêté que ces Amans seroient Epoux pour les séparer de leur consentement. Les nôces devoient se célébrer dans l’O-

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limpe ; & l’Amour fut député de la part des Dieux vers la Volupté pour lui annoncer l’ordre du destin.

La Volupté frémit en apprenant cette nouvelle. Quoi, dit-elle en pleurant, les Dieux veulent m’enlever mon Amant ! & par quelle raison prétendent-ils me priver de mon bonheur ? Ah ! cruel Amour, c’est toi qui vient troubler ma félicité : sans toi, sans ta funeste jalousie, les Dieux m’auroient laissée jouir en paix des douceurs d’une passion divine : j’aurois filé mes jours dans les bras du Plaisir ; mais je le

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vois, ton fatal conseil ne tardera pas à nous désunir.

L’Amour à ce reporche fit un sourire malin ; la Volupté alla trouver le Plaisir, & lui annonça d’un air triste que les Dieux avoient ordonné leur hymen. D’où vous viennent ces allarmes cruelles, lui dit le Plaisir ? votre ame me paroît troublée : une nuance de douleur obscurcit vos beaux yeux ! Craindriez-vous d’être unie à votre Amant par des nœuds indissolubles ? La Volupté, pour toute réponse, le regarda tendrement, & jetta un soupir profond. Le Plaisir,

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plus ardent & moins délicat, la pressa de combler son bonheur par un aveu charmant. Il ne la quitta plus. Les desirs formoient autour de lui une Cour brillante. La Volupté étoit accompagnée des Graces qui l’environnent toujours. Nos Amans arriverent dans ce pompeux appareil au Temple de l’Hymen. La cérémonie fut célébrée ; l’Amour présida à la fête, resta trois jours avec les Epoux, & disparut ensuite.

Le Plaisir étoit d’un caractere trop impétueux, sa passion ne pouvoit pas durer longtems. Dès

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qu’il se vit contraint, l’ennui le gagna : les devoirs d’un Epoux ne lui convenoient pas ; il s’accoutuma à la possession d’un bien si précieux ; & l’habitude le lui rendit bientôt insipide. Ce n’est pas que la Volupté parût moins belle à ses yeux ; mais elle n’étoit plus si picquante. Il ne craignoit plus de la perdre ; depuis qu’elle étoit devenue son bien, il sçavoit qu’il la retrouveroit toujours. La Volupté s’apperçut des changemens qui se passoient dans le cœur de son Epoux, la premiere fois par deux baillemens qu’il fit de suite auprès

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d’elle, & une autre fois par une distraction très-déplacée, puisqu’elle arriva dans un instant, où pour l’ordinaire le Plaisir est fort occupé. Ensuite il fit de mauvaises connoissances, & s’associa avec le Libertinage, les Excès & le Dégoût. La Volupté, qui ne pouvoit souffrir ces objets, gémissoit des déréglemens de son Epoux. Elle lui fit d’abord de tendres reproches : le Plaisir revenoit à elle pour quelques instans ; mais bientôt, entraîné par le Libertinage, il abadonna la Volupté pour suivre son penchant. Elle en étoit tombée dans

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une mélancolie noir qui lui foit chercher la solitude. Elle quitta toutes ses amies, & ne vécut plus qu’avec les Graces, qui étoient devenues aussi rares qu’elle. Il y en eut une cependant qui se hasarda de lui donner un Conseil. Vous aimez, lui dit-elle, un inconstant, un volage qui vous néglige, qui vous quitte, & qui s’est uni intimement au Vice votre ennemi. Croyez-moi, montrer à votre Epoux tout le mépris qu’il vous inspire ; peut-être que l’amour-propre le raménera auprès de vous. Si cet expédient ne produit aucun ef-

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fet, il n’y a plus de reméde. Un cœur insensible au mépris des autres, le devient à tous. Il vous reste une derniere ressource ; c’est de vous plaindre à Vénus des déportemens de son fils, & d’exiger d’elle qu’elle l’en punisse. Ah ! dit la Volupté, que me conseillez-vous ! le Plaisir, tout infidéle qu’il est, m’est cher encore ; pourrai-je jamais me résoudre à lui montrer des dedains, quand je ne sens pour lui que des desirs ? Lui ferai-je voir de l’indifférence, quand je brûle de la passion la plus ardente ? Pourrai-je m’en plaindre à sa mere sans m’expo-

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ser à le perdre pour jamais ? Me pardonnera-t’il mes rigueurs ? Est-ce par la sévérité qu’on peut rappeller le Plaisir ? Non, essayons plûtôt encore par des caresses vivess, par des empressemens redoublés à le ramener dans mes chaînes : ensuite appellant les Graces, elle leur ordonna de la parer de tous leurs charmes.

Jamais la Volupté ne fut si séduisante. Le Plaisir de retour en fut enchanté. Deux jours lui suffirent à peine pour lui prouver tout l’effet que produisoient sur lui ses attraits éclattans. Mais

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cette ardeur se ralentit bientôt : le Plaisir redevint indolent ; ensuite il alla retrouver ses indignes amis, & recommença à mener la même conduite.

La Volupté, désespérant de ramener jamais son infidéle Epoux, outrée de douleur, prit enfin la résolution de se plaindre à Venus. Elle part pour Cythere, arrive, & allant trouver la Déesse, elle lui tint ce discours : Mere des Jeux & des Ris, Divinité puissante, ayes pitié de ta fille affligée. J’adorois ton fils, je faisois mon bonheur de lui plaire, je croyois que ses feux dureroient

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toujours : mais depuis le moment que le Conseil des Dieux ordonna que je fusse unie au Plaisir par les nœuds de l’himen, j’ai vû cet Epoux perfide me quitter sans regrets. Je languis loin de lui, bien loin d’être sensible à mes tendres reproches, il me fuit & court chercher ses détestables sociétés. Ton fils n’est plus ce Plaisir aimable qui faisoit ma félicité : c’est un forcené qui ne cesse d’attirer de nouveaux sujets au Libertinage. Il ruine son empire pour grossir celui de son indigne frere. Je le cherche vainement ; il se montre

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quelquefois ; mais bientôt il m’échappe, pour ne plus revenir. Ah ! Venus, punis mon infidéle Epoux, je t’en conjure. Imagine quelque supplice qui puisse égaler sa noirceur.

Venus, touchée de la tristesse d’une fille si chere, la consola de son mieux ; & lui ayant fait rendre à sa Cour tous les honneurs qu’elle méritoit, elle lui promit qu’elle puniroit le Plaisir d’une maniere proportionnée à son crime, & qu’il seroit parlé à jamais de sa vangeance.

L’Amour, qui n’avoit pas

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de grandes occupations, étoit retourné depuis long-tems auprès de sa mere : c’étoit lui qui avoit été cause des chagrins de la Volupté ; il entreprit de la consoler & d’adoucir ses peines par divers amusemens. Si la Volupté y prit part, ce fut avec les distractions qui firent croire que les fêtes bruyantes n’étoient point de son goût. On lui donna des conceils. Il y avoit à Cythere de jeunes adolescents qui ne demandoient pas mieux que de dissiper sa douleur & faire diversion à sa mélancolie.

Elle se trouvoit dans une Cour

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trop galante pour ne pas profiter des exemples qu’elle y voyoit. Plusieurs fois on s’apperçut que ses couleurs reprenoient leur vivacité. Ses yeux, qui pour l’ordinaire étoient languissans, devenoient d’une folie surprenante : & cela n’étoit jamais si remarquable, que quand elle sortoit d’un tête-à-tête. Cependant, au milieu de tant d’amusemens, le volage Plaisir revenoit quelquefois se présenter à son imagination. Il est seul, disoit-elle à sa confidente, il est unique : tout perfide qu’il est, puis-je me dissimuler qu’il posséde les plus

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grand avantages. Qu’il est vif ! Qu’il est touchant ! Que de graces ! Que de charmes ! Cette forte simpathie qui m’attache à lui, je ne la retrouverai jamais pour un autre. Il n’est qu’un seul objet pour moi, & cet objet me fuit. Quel sort ! Cependant il m’aimoit : sa passion étoit violente. Peut-être lui reste-t’il encore dans le fond de son ame un penchant secret pour moi malgré sa legéreté. Ah ! cruel Hymen, c’est toi qui m’a fait perdre le cœur de mon Amant.

C’est ainsi que la Volupté exhaltoit son mortel chagrin. Jam

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mais ses beaux yeux n’avoient versé de larmes que celles que l’excès de sa joie lui faisoit répandre dans les bras du Plaisir. Mais celles qui en couloient alors étoient ameres, elles laissoient sur son visage divin des traces profondes de douleur. Ses charmes en perdoient de leur éclat. Enfin elle se détermina à partir de Cythere, pour aller vivre dans sa solitude, jusqu’au tems où le Plaisir reviendroit auprès d’elle amoureux & répentant. Avant que de quitter cette Isle, elle voulut consulter l’Oracle sur ce qu’il lui restoit à es-

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pérer. Elle se rendit secrétement au Temple de Venus ; mais elle ne put être longtems ignorée. Les Prêtres de l’Amour lui rendirent tous les honneurs qui lui étoient dûs : & après avoir consulté le Dieu qu’on y adoroit, ils lui firent entendre cet Oracle.

« Retourne à … tu y trouveras deux Amans, qui rassembleront par leur mérite & leur tendresse le Plaisir & l’Amour ; alors ton Epoux te sera fidéle. [sic pour l’absence de guillemet fermant]

La Volupté soupira, & croyant qu’il étoit impossible de rencontrer deux mortels assez aimables

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pour fixer le Plaisir, elle s’imagina que cet Oracle étoit encore une malice de l’Amour. Elle s’en revint triste & ayant pris congé de Venus & querellé l’Amour des tours qu’il ne se lassoit point de lui jouer, elle reprit le chemin de Paris.

Arrivée dans cette Ville, où elle tenoit sa Cour, elle attendit quelque tems l’effet des promesses de Venus. Le Plaisir ne paroissoit point. Enfin, lassée de l’attendre inutilement, elle partit pour .... soliture charmante qui lui appartenoit. Tout la respiroit dans ce séjour enchanté, la

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situation, les jardins, le Palais, les meubles, tout enfin : on y voyoit cette noble simplicité si propre à l’Amour, des peintures délicieuses, des glaces qui ne répétoient que des objets agréables, des vases prétieux, des meubles voluptueux, des lits de jasmin & de roses. On y respiroit un air pur & serein ; mille oiseaux mélodieux y portoient à la tendresse ; des Grottes, des Bosquets obscurs, des Cascades, tout retraçoit le Plaisir absent, tout le desiroit ; la Volupté trouvoit à chaque pas dans cette demeure charmante l’image d’un Epoux qui lui étoit si

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cher. C’est pourquoi elle s’y plaisoit uniquement.

A peine la Volupté étoit-elle partie de Cythere, que Venus se souvenant des promesses qu’elle lui avoit faites, rappella le Plaisir à sa Cour. Il arrive & se présente devant sa mere avec des airs singuliers, des façons étudiées & un langage si pitoyable, que Venus en fut surprise. Quoi, mon fils, lui dit-elle, est-ce ainsi que le Plaisir est affecté ? Où sont ces graces simples & naïves qui vous accompagnoient jadis ? Qu’est devenu ce langage tendre & naturel, cette expression touchante que vous aviez reçue de

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moi ? Ah ! fils ingrat, quels gens avez-vous fréquentés ? Alors Vénus irritée fit trembler tout Cythere, &, d’un ton de voix terrible, elle dit au Plaisir de sortir du Temple & d’aller attendre ses ordres.

Le Plaisir mortifié, comme un fat, à qui l’on a fait un affront, sortit, & tout confus, alla hors du Palais, attendre que sa mere daignât lui dicter ses volontés.

L’Amour n’avoit jamais vû Venus dans une si grande colere. Qu’ordonnerai-je, lui dit-elle, à un fils si peu digne de moi ? Je ne connois point de châtiment

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assez fort pour le punir de ses déportemens. Vous pouvez, lui répondit l’Amour, punir le Plaisir par des endroits sensibles. Commandez-lui, par exemple, d’aller habiter pendant quelque tems chez de vieux libertins, chez des coquettes surannnées. Vous avez raison, dit Venus ; qu’il revienne, afin que je lui prononce son Arrêt.

Le Plaisir parut avec une contenance soumise & craintive. Venez, lui dit Venus ; écoutez bien ce que je vais vous commander, & exécutez mes ordres sans délai. Depuis long-tems je différe de vous punir de votre

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mauvaise conduite. Mais ma patience est à bout : il n’y a qu’un seul moyen de fléchir ma colere. Demain, sitôt que l’aurore annoncera le Soleil, partez pour Paris ; vous y trouverez de vieilles coquettes & de vieux libertins ; vous habiterez chez eux jusqu’à ce que je vous rappelle. Telle est ma volonté. A ces mots le Plaisir se jetta à ses pieds ; quoi, ma mere, lui dit-il humblement, vous avez donc juré ma perte ? Rien ne peut-il vous adoucir & changer votre arrêt ; je me soumettrai à tout. Partez, lui répliqua Venus ; je suis inexorable ; votre obéissance

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seule peut abreger votre supplice. Le Plaisir obéit en gémissant ; & Venus eut soin de lui donner avant qu’il partît une liste des personnes qu’il devoit servir les unes après les autres.

La premiere, à qui il rendit visite, fut la vieille Dorise. Il y avoit un an qu’elle retenoit auprès d’elle un jeune Officier. Ses bienfaits n’empêchoient pas qu’il ne regardât Dorise comme la plus cruelle de ses ennemis. Forcé de chercher à tous momens les moyens de lui plaire, il n’étoit pas toujours sûr de les rencontrer. Dorise alors l’accabloit de reproches, & cet infor-

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tuné ne trouvoit de dédommafement [sic] à son ennui que dans un jeu excessif où il cherchoit à s’étourdir sur la triste nécessité de dépendre de Dorise. Le Plaisir parut fort à propos pour tous les deux : mais il s’y trouva si mal, il y restoit si fort à regret qu’il trouva bientôt le moyen de s’échapper pour aller chez Artemire, la plus vieille, la plus horrible & la plus dégoûtante de toutes les coquettes.

Artemire cherchoit depuis long-tems le Plaisir, & ne faisoit pas beaucoup de chemin pour le trouver ; elle ne sortoit jamais de sa maison. Tout ce qui l’ap-

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prochoit étoit bien fait. Elle aimoit les belles figures & n’épargnoit rien pour s’en procurer. Le Plaisir fut condamné à passer quelques jours auprès d’elle ; mais on lui donna tant d’exercice qu’il y pensa succomber. De-là il passa chez Dorimon.

Dorimon étoit un de ces vieux favoris de la fortune dont l’âge & l’habitude de la débauche avoit émoussé tous les sens. Le Plaisir avoit eu ordre de Venus de tâcher de ranimer cet être presque anéanti. Quelle corvée ! Aussi rien ne lui parut si douloureux que le tems qu’il passa auprès de lui : encore s’il eût

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été permis de reconduire les jeunes & jolies créatures qui venoient chez Dorimon pour lui tenir compagnie, il eût pris son mal en patience : mais il lui étoit expressément défendu de quitter un moment ceux qu’il avoit une fois entrepris.

En sortant de chez Dorimon, le Plaisir entra au service de Lucie. Le rang de cette Dame sembloit lui promettre un séjour plus décent ; mais ce fut précisément où il se trouva le plus mal. Lucie avoit fait entendre ses volonté à Alceste, jeune homme de distinction, qui n’osa pas rejetter cette bonne fortune, dans

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la crainte qu’un pareil refus ne lui attirât un sort plus fâcheux. Dans le même tems il étoit passionément [sic] amoureux d’une jeune & belle personne, qu’il fut contraint de sacrifier aux jalousies de Lucie. Alceste avoit vainement appellé le Plaisir à son secours. Il avoit été sourd à sa voix jusqu’à ce moment : enfin il arriva, mais si fatigué, si exténué, qu’a-peine le reconnut-il. Le Plaisir, voyant qu’Alceste en avoit pour la vie dans ce pénible esclavage, prit le parti de s’éloigner.

Le Plaisir, plus triste que jamais, courut chez la vieille Araminte, qui manqua le faire périr

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par le long & pénible exercice qu’elle lui donna : ensuite il vint habiter chez la respectable Ismene, mais il n’y rencontra que des figures graves & mortifiées, qui l’effrayerent si fort, qu’il changea bientôt de logis, & s’enfuit chez la prude Philis. Son extrême propreté lui fit supporter ce séjour un peu plus patiemment. Cependant sa laideur étoit révoltante, & tout l’art qu’elle employoit pour retenir le Plaisir ne l’empêcha point de s’échapper.

De-là il passa chez Eraste, qui a trente ans, en étoit réduite à chercher dans une passion tendre de quoi se consoler de son

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insuffisance. le [sic pour la minuscule] Plaisir fut étonné des ressources d’Eraste ; sa délicaresse [sic] le fit rougir ; il sentit que sans la Volupté il seroit déplacé auprès de lui : ainsi la honte lui fit abandonner un séjour qui lui reprochoit sans cesse ses désordres.

Il fut ensuite chez Dorimene : sa réputation de bel esprit l’avoit mise en crédit ; mais ses ressources épouvanterent le Plaisir. Elle ne recevoit chez elle que de vieux Auteurs, dont tout le feu avoit quitté les autres parties du corps pour se retrancher au cerveau comme dans sa derniere demeure. Quel emploi

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pour le Plaisir, de ranimer ces êtres presque éteints ! il lui en coûta toutes ses forces. Venus ne vouloit point la ruine entiere du Plaisir ; elle ne cherchoit qu’à le corriger. Elle ne sçut pas plûtôt la fâcheuse extrémité où il étoit réduit, qu’elle lui envoya dire de revenir dans sa Cour. Les Zephirs & l’illusion lui porterent la nouvelle de son rappel, ou plûtôt ils le rapporterent eux-mêmes. Il étoit si changé, que Venus eut peine à le reconnoître. Il ressembloit à une ombre. Son embonpoint avoit disparu ; sa couleur paroissoit d’un verd naissant. Ses yeux autrefois si vifs, n’avoient plus de feu : presque

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toutes les plumes de ses aîles étoient arrachées. Enfin la Plaisir étoit devenu un très-vilain Plaisir. Venus ne voulut pas le laisser retourner en cet état auprès de Volupté. Elle lui fit une severe reprimande sur ses égaremens passés, & manda Esculape pour lui rendre sa premiere santé.

Le Plaisir ne se vit pas plûtôt rétabli dans son premier éclat, qu’il pria l’Amour de ne plus le perdre de vûe, de peur qu’il ne retombât dans se anciennes habitudes. L’Amour y consentit bien volontiers : il avoit pris depuis long-tems sous

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sa protection deux Amans dont il avoit résolu de faire le bonheur ; & il ne pouvoit rien pour eux sans l’aide du Plaisir. D’ailleurs l’oracle qu’il avoit fait rendre à Cythere, touchant le sort de la Volupté, lui revenoit sans cesse dans l’esprit. Il crut ne pouvoir mieux choisir que ces Amans pour reconcilier & réunir à jamais le Plaisir & la Volupté. L’Amour fit connoître à sa mere quel étoit son dessein ; & Venus applaudit aux projets de son fils.

En effet, l’Amour & le Plaisir partirent ensemble de Cythere pour se rendre à.... ils y trouverent Eglé, occupée à écrire

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une Lettre tendre. Quelle étoit touchante en effet ! les sentimens les plus délicats y étoient exprimés : ce n’étoit point l’esprit qui parloit, quoique Eglé en eût beaucoup : mais la tendresse qu’elle avoit pour son Amant la dominoit entiérement. Quel Amant aussi ! Qu’il étoit bien digne d’elle ! Pour faire comprendre combien il étoit aimable, je vais en tracer le portrait.

Théagene avoit passé cet âge si contraire à l’Amour & si favorable aux passions voluptueuses : il étoit dans celui où l’on peut raisonner ses penchans, & connaître le prix du mérite. Sa

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taille étoit haute & majestueuse, sa phisionomie faite pour plaire, & ses traits étoient charmans. Avec ces agrémens extéreurs, rien ne manquoit à son mérite pour le rendre éclatant. Un esprit pénétrant, vif & délicat, une ame ferme, beaucoup de grandeur & de générosité, le caractere solide, de la douceur dans le ton ; voilà quel étoit Théagene, quand l’Amour se détermina à faire son bonheur.

Eglé, l’objet de tous les vœux de Théagene, étoit en femme ce qu’il étoit en homme ; beauté de figure, graces, esprit, talens,

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bonté de caractere, grandeur d’ame, vivacité, enjouement ; la Nature n’avoit rien oublié pour en faire un prodige. Elle avoir vécu ignorée jusqu’au moment où elle avoir connu Theagene. Il en avoit été frappé ; & le mérite d’Eglé lui valut le cœur & les soins empressés de Théagene.

Ces deux Amans s’aimoient de si bonne foi, que l’Amour fut touché d’une passion si belle. La vertu d’Eglé avoit combattu long-tems cnotre les transports de son Amant ; & elle ne céda à sa tendresse que quand l’A-

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mour eut amené le Plaisir avec lui. Le moyen de pouvoir résister à sa présence ! A son aspect un jeu subtil se glissa dans l’ame d’Eglé. Elle quitta sa Lettre pour se livrer au Plaisir. Elle étoit dans cette douce rêverie, quand Théagene arriva : un mouvement aussi tendre que vif la fit voler dans les bras de son Amant ; une rougeur aimable se répandit sur son teint. Que Théagene la trouva belle ! & qu’elle l’étoit en effet ! Ah que j’ai souffert de votre absence ! lui dit Eglé. Quoi, deux jours sans vous voir ! quelle éternité ! Je ne les

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ai pas passé plus tranquillement que vous, repliqua Théagene ! Ah ! charmante Eglé, que ne puis-je vivre uniquement pour vous ! mais vous sçavez qu’il ne dépend pas de moi de passer ma vie à vos pieds. Quelle félicité pour moi, si j’étois le maître de disposer d’un tems qui m’est devenu si précieux depuis que je vous aime ! Que je verrois avec ravissement que c’est vous qui faites ma dertiné !

Cette conversation conduisit insensiblement Eglé sur sa duchesse. Théagene, animé par la présence de deux Divinités, dont

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tout le pouvoit [sic pour pouvoir] agissoit sur ses sens, pressa son bonheur. Eglé, la tendre & sensible Eglé oublia la vertu, & céda à son Amant, dont les qualités suffisoient pour la justifier dans l’esprit de ceux dont les ames ne sont sensibles qu’au mérite, & qui ont éprouvé des passions semblables à celle qui les animoit.

Il y avoit deux heures que ces heureux Amans goûtoient leur félicité, quand l’Amour crût qu’il étoit tems d’aller chercher la Volupté. Ces Amans avoient été trop occupés de la présence de Plaisir pour songer aux fines-

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ses & à toute la délicatesse qui accompagnent la Volupté. Il commencoient [sic] à la desirer, quand elle parut à leur yeux. Quels momens pour Théagene & pour Eglé ! Quelle joie pour la Volupté de retrouver en bonne compagnie un Epoux, un Amant si tendrement aimé ! Elle se précipita dans les bras du Plaisir, qui, saisi d’un mouvement aussi délicieux, répondit aux transports de la Volupté par toutes les marques du plus ardent amour. Le Plaisir revit la Volupté avec toutes les graces qu’elle avoit avant qu’il devint son Epoux.

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Une longue absence & les femmes maussades qu’il avoit vûes lui rendirent son Epouse charmante. L’Amour qui vouloit, réparer leurs malheurs, les embrasa de nouveaux feux, & accomplit son Oracle. Nuls reproches, aucuns éclaircissemens ne vinrent troubler des instans si doux ; ce ne furent que soupirs tendres, que louanges flatteuses, que caresse délicates, que sentimens voluptueux, que transports, que soins assidus, que finesses soutenues, qu’égaremens, qu’yvresse, que douces fureurs.

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Enfin, l’Amour, après avoir épuisé tous ses traits sur Théagene & sur Eglé, & fixé pour jamais le Plaisir & la Volupté auprès d’eux, leur laissa son pouvoir & s’en alla voltiger & faire ailleurs de ses malices ordinaires. Trop heureux qui peut saisir au moins une de ces divinités ! Combien de gens ne les ont jamais connues, & ne s’en croyent pas pas [sic] plus malheureux pour cela ! ont-ils vécu comme des hommes ? c’est ce que je n’ose croire.

 

FIN.

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Titre                LE PLAISIR / ET / LA VOLUPTÉ, / CONTE ALLEGORIQUE, / [estampille] /

                         A PAPHOS / [double rule] / M DCC LII.

Description    120 p. en 1 vol. in-8°

Plusieurs exemplaires de cette édition (1752) figurent à la Bnf

( Cotes : Y2-9816, Y2-59416, Y2Z-61, MFICHE Y2-9816, Tolbiac - Rez-de-jardin - Magasin )

 

 

 

 

 

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