Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793) - Epître de La Chandelle d'Arras

 

Épître dédicatoire extraite de :

 

 

La Chandelle d’Arras

 

( texte daté de 1765 )

 

 

Reproduction d’après l’édition (partielle) de 1963 par Kurt Schnelle.

 

► L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées. Merci de nous pardonner ou de nous signaler les fautes qui nous auront échappé.

 


 

 

LES PHILOSOPHES LAPONS,

EPITRE DEDICATOIRE

A MONSIEUR DE VOLTAIRE, COMTE DE FERNEY.

 

 

Monsieur,

J’étais à Constantinople quand j’eus l’honneur de vous dédier mon premier Poëme.

Quelque-temps après je quittai cette Ville, je passai par la petite Tartarie, à Novogrod, à Moscou, à Kargapol, delà j’entrai dans la Laponie Moscovite. Les Lapons couraient alors sur la neige, avec autant de mauvais goût & de fureur, que tout Paris courut à la soi-disante Tragédie du Siege de Calais * , que les sots ont trouvé si belle.

Je tombai dans une Horde qui parlait Français. J’y vis jouer votre Piece de l’Ecossaise, elle plut infiniment à ces Peuples à cause des mouches qui les incommodent. Ils virent dans le caractere de votre Frélon, la méchanceté de leurs mouches. Qu’ils s’amuserent délicieusement, Monsieur, en voyant écraser le Waspe de l’Écossaise !

Je passai les nuits perpétuelles de ces climats dans des conversations à peu près philosophiques ; elles n’étaient pas, à vous dire vrai, aussi parées que celles de notre Frere Jean-Jacques ; mais aux sophismes près, les Lapons étaient aussi Philosophes : cependant le croirez-vous ? ils n’avaient point lu les Anciens, éduqué les belles filles du Vallais, ni servi la Messe des Prêtres Savoyards.

Dans mes conversations avec les Lapons, je leur demandais : Ne mettez-vous point en prison ceux qui font des vers ? Ne les banissez-vous point de vos Hordes ? Ne faites-vous point des divertissemens d’Autodafé de ceux qui raisonnent ? Nous ne tuons personne me dirent ces bonnes gens, nous ne connaissons pas encore l’assassinat, nous n’avons point de loix qui défendent d’assassiner, ni de point d’honneur qui nous oblige à nous assassiner. Etonné du mauvais ton de ces peuples, je m’écriai : comment, malheureux ! vous n’avez point de Maréchaussée, vous ne connaissez point Emery, qui est un grand homme, le Bourreau de Paris, qui est un grand homme, M. le Lieutenant de Police, qui est un grand homme ; & les Tuteurs de nos Rois, qui sont de grands hommes. Ces gens ne m’entendaient point. Vous êtes bien barbares, leur dis-je : comment barbares ? est-ce à cause que l’assassinat & l’injustice nous sont inconnus, que tu nous traites ainsi ? Frere, nous valons mieux que toi. Nous ne portons pas à trente ans les marques de notre incontinence ou de notre caducité, nos cheveux ne blanchissent point, le ruban d’or ne se retire point, & nous poussons notre carriere par delà les cent ans. L’avantage d’exister cent ans, vaut bien celui de tes assassinats & d’être les Tuteurs de tes Rois ; tu vis rapidement, nous autres lentement ; & si l’insecte qui n’existe qu’un moment est heureux, par le plaisir qui anime sa poussiere, combien le sommes-nous davantage, puisque notre poussiere dure plus long-temps que la tienne.

Je visitai plusieurs Hordes de ces peuples. La premiere était instruite de la sainte Religion Romaine, & l’observait comme les honnêtes gens de Paris & de nos grandes Villes. Je passai dans une autre, dont la croyance stupide me parut fort ancienne : ils me présenterent la législation d’un certain Merlin, dont ils racontaient des choses merveilleuses, ils me montrerent mêmes les affiches pour la Province, dont Merlin avait composé une partie après sa mort. Je ne puis concevoir comment des hommes sensés se repaissaient depuis si long-temps de pareilles chimeres, & pourquoi ils se battaient les uns contre les autres pour se persuader ce qu’ils ne pouvaient concevoir.

Les loix de Merlin n’ont point un caractere de divinité, ni rien qui puisse satisfaire la Vérité ou un Philosophe.

La femme, dit-il, qui aura ses… sera impure : pourquoi le Dieu de la Nature trouverait-il impur ce qu’il a fait ? Est-on impur pour avoir de la barbe au menton ? Pourquoi ajouter à cette impureté ridicule ; que si dans ce temps critique, Madame s’assied à la Cour sur un tabouret, le tabouret sera impur ; si son Excellence Madame la Duchesse, touche un service de porcelaine de Saxe, la porcelaine de Saxe sera impure, il faut casser la porcelaine.

Vous ne médirez point des Dieux étrangers. Cette rubrique était bien politique ; si elle venait de l’Etre suprême, elle prouverait que tous les cultes lui sont indifférens jusqu’à l’idolatrie, si cette loi ne vient que de la politique de Merlin, elle décele la prudence du Législateur & l’intérêt de conserver son culte en respectant celui d’autrui.

Quand vous ferez vos ordures vous le cacherez comme les chats. J’ai toujours admiré cette propreté & cette rubrique dans les chats, & sur-tout dans le barbouillage de Merlin.

Vous n’ordonnerez point de Prêtres qui aient le nez court, ou le nez tors ; je veux des nez droits comme la rue de Richelieu. Un grand nez sur une face Sacerdotale fait plaisir. Le Dieu que j’adore est le Dieu au long nez. Vous n’admetterez pas les châtrés à la Prêtrise, je n’aime point les châtrés, parce que les femmes ne les aiment pas ; il faut toujours être du goût des Dames.

Vous ne mettrez pas un bœuf avec un âne pour labourer la terre, quoique ce couple mal assorti fasse votre besogne. Cet arrangement me déplaît, en revanche, vous pourrez marier un homme de soixante & dix ans avec une fille de quinze, cela me paraît assorti, & moins conséquent que d’unir le bœuf & l’âne pour cultiver vos terres.

Si une Vierge violée n’a pas crié vous la lapiderés, si elle a crié elle ne sera pas lapidée ; que les filles fassent attention quand on voudra les violer dans les bois ou à l’écart, de dire à leur amoureux : finissez s’il vous plaît… j’appellerai ma mere… je vous cracherai au nez. Cette loi n’était point difficile à remplir : il n’y avait qu’à crier tout bas.

Un homme qui aura épousé une méchante femme, une diablesse, une Madame Honesta pourra la renvoyer, & bien fait à lui. Si cette femme passe dans les bras d’un autre, le second mari la gardera ; si la répudie ou la renvoie, il sera pendu. Merlin ne raisonne pas. Le second mari a les mêmes sujets de plaintes que le premier. Pourquoi n’a-t-il point le même droit ?

Les pendus ne resteront point accrochés au gibet, on les ôtera le même jour : parce que tout ce qui est pendu à l’arbre est maudit. Merlin avait des attentions pour les pendus, que cette loi est petite !

Si la fille d’un Prêtre fait un enfant, elle sera brûlé. Cette loi est violente. La fille d’un Prêtre a autant de foiblesse que celle d’un Laïque. Cette loi est contre la Nature.

Vous ne porterez point d’habit de deux couleurs, je n’aime pas la bigarure. Vous ne couperez point vos cheveux en rond, vous ne vous raserez point la barbe. Que tout cela est mince pour un Etre aussi grand que Dieu !

Un jeune marié n’ira point à la guerre, ne fera aucune fonction dans l’État la premiere année de son mariage, pour lui laisser le loisir de se gaudir avec sa Margoton. Cette loi est un bon conseil qu’un Poëte célebre a donné un peu trop tard à un S. Roi.

Celui qui composera du Galbanum pour en savourer l’odeur sera mis à mort : le Galbanum est pour mon nez seul, je suis jaloux du Galbanum.

Si une chauve-souris, un rat tombent sur votre four, vous ferez démolir le four, parce que ce four est impur. Que cela est beau ?

Si votre pot au feu n’a point de couvercle, ipso facto il sera impur, il faudra rompre le pot au feu : celui qui ne couvrira pas son pot au feu sera impur. Ce commandement est bon pour la soupe.

Ces loix ne disent rien au cœur ni à l’esprit, & n’apprennent point aux hommes à être meilleurs : l’Etre suprême pouvait-il faire de pareilles niaiseries.

Une troisieme Horde me sembla plus extraordinaire, elle était opposée à tous les Chefs de Religion, qu’elle traitait de fourbes, d’imposteurs, selon la coutume ancienne & charitable des Religions, de s’insulter les unes & les autres. Un Lapon de cette Horde éclairée, me dit, je ne sais pourquoi l’on brûle tant de livres en France ? Pourquoi les Hollandais, qui veulent aussi faire les grands garçons, brûlent aussi les livres ? Pourquoi les petits Prédicans de Geneve, qui font aussi les entendus, brûlent aussi les livres ? Pourquoi l’Archevêque de Paris, qui n’est point du tout entendu, brûle aussi les livres ? on ne voit qu’incendie & malheur dans ton Europe éclairée. On nous assure ici qu’on fait tous ces feux d’artifice pour ta Religion, il faut donc que ta Religion soit bien méchante ou bien craintive.

Je voudrais savoir, continua le vieux Lapon, qu’elle est cette Religion pour laquelle les sots ont brûlé tant d’hommes autrefois, & pour laquelle ont [sic] brûle encore tant de livres aujourd’hui. Nous raisonnons quelquefois en Laponie, parce que la raison est comme l’Etre qui nous a créé, une & point trois. Le premier homme qu’on devait brûler a été incontestablement le premier qui a eu l’audace de dire aux autres hommes, qu’il avait parlé à Dieu, qu’il avait vu le derriere de Dieu, qu’il était le bien aimé de Dieu & l’envoyé de l’Éternel. Assurément Mahomet méritait un Sanbénito, si les Jacobins avaient pu l’attrapper ; mais Mahomet était trop sage pour se mettre de la Confrairie du saint Rosaire.

Tous les inventeurs des Religions pour n’être crus de personne, on prit la sage précaution de heurter le sens commun & la raison, car tous leurs systêmes dégradent la Vérité & le Créateur. En regardant la lumiere, il est aisé de voir qu’un Etre supérieur s’est peint dans ce grand univers, qu’il a donné à tous les êtres qui l’habitent un instinct propre à les conduire.

L’instinct ou la raison, est une lumiere que Dieu nous a donnée pour nous mener à nos fins & remplir le miracle de notre création. Cet instinct est comme une chandelle dans une lanterne, qui donne plus ou moins de clarté à mesure que la corne, le verre ou la toile sont plus nets. Les animaux ont la même chandelle que les hommes, mais elle donne moins de clarté à cause que leurs organes sont moins déliés & moins nets que les nôtres : cependant cette clarté est proportionnée au besoin qu’ils ont de remplir comme nous les desseins de la création.

Les animaux n’ont point d’autre Religion que celle de l’instinct ou de la chandelle qui les conduit sûrement à leur fin. Dieu n’a parlé aux hommes & aux bêtes que lors que sa Tout-puissance leur donna l’être. Voilà la révélation que la Nature & l’homme on dû écouter.

Tous les êtres sont les enfans de Dieu, & dès qu’ils les a créés, ils doivent tous également intéresser sa tendresse. Un chat, un chien, un rinoceros, un âne, un Archevêque de Paris, un Capucin du Fauxbourg S. Jacques, une huître sont ses créatures, ses enfans, il les aime tous d’un amour d’égalité, s’il aimait davantage un chat qu’un chien, un homme qu’un ciron, il m’ôterait l’idée que j’ai de sa justice. L’amour de préférence est un vice dans la créature. Je crois que tu n’es pas assez bête pour le recevoir dans le Créateur ; autrement il faudrait te lier.

Effrayé des mauvais raisonnemens du Lapon, je lui dis : je vois bien que vous ne connoissez pas les bons ni les mauvais livres. Comment, ne savez-vous pas que l’homme est fait à l’image de Dieu, & que les animaux sont fait à l’image de rien ? Que l’homme s’éleve jusqu’à Dieu & se rend quelquefois semblable à lui. Qu’appelles-tu fait à l’image de Dieu & semblable à lui ? Tu es plus bête que les Rennes qui nous traînent sur la neige. Le ciron, le cloporte n’ont-ils pas le même droit en leur qualité d’enfans de Dieu, & comme tes freres, de se dire aussi fait à son image ? conviens avec moi que la distance de Dieu à toi, ou de Dieu au cloporte est la même. Vois si ton frere aîné le cloporte, car les animaux, à ce que tu dis ont été fait avant toi, ne peut point également se flatter d’être l’image de son Créateur aussi-bien que toi : tu lis avec le flambeau de l’amour-propre dans tes livres, laisses tes livres, ne consulte que celui de la Nature ; il est ouvert à ton intelligence, c’est le seul que tu doit lire, & tu ne le lis point.

Dis-moi, continua le Lapon, comment peux-tu avoir tant d’orgueil, croire à tes idées, quand au milieu de mille & mille especes de créatures sorties du sein du même pere, une seule veut avoir une Religion à sa mode, contraire ou tout au moins étrangere à la Nature dont toutes les especes observent si inviolablement les loix. N’est-tu point insensé de croire des singes présomptueux & pétulans, qui semblables aux Titans de la fable veulent rejetter la loi éternelle que Dieu leur a donné pour suivre l’Écriture des hommes & les songes de Merlin.

Toujours étonné de la mauvaise logique du Lapon, je lui dis : cette vie est un passage à une vie meilleure, le monde une anti-chambre où il faut nous ennuyer, nous manger, nous dévorer souvent avant que d’entrer dans la gloire. Bon, répondit le Lapon en souriant, je vois d’ici l’Isle de Robinson ; c’est pour les parfaits dis-tu qu’on a bâti ton séjour éternel de gloire ? Crois-tu que l’homme soit la plus parfaite de toutes les créatures, voilà une de ses croyances impertinentes qui gâte ton monde policé. De tout ce qui existe je ne vois rien de moins parfait que l’homme. Si l’Ange Gabriel aida Mahomet à composer son Roman du Paradis, il devait au moins destiner ce lieu de délices aux chiens plus dignes de récompense que toi. Quel caractere de bonté dans cet animal ! Quel oubli des offences ! on le frappe, on l’appelle, au moment il vient avec transport baiser la main qui l’a frappé. Tes Dervis sont-ils capables de cette charité ? Le Mouphti voudrait-il suivre cet exemple ? Il le prêche & fait le contraire.

Mahomet remplit son Paradis de belles Ouris aux yeux bleus, de brûlant Séraphins ; il faut bien des ingrédiens comme tu vois, pour te rendre heureux, il ne faut point tout ce tintamarre aux chiens ; des os, du pain, de l’eau, une femelle, les voilà contens. Si ta récompense est le fruit du mérite, oserait-tu militer avec le chien ? il vaut mieux que l’homme. La bonté de son cœur doit effrayer la méchanceté du tien.

Las d’écouter cet homme qui déraisonnait si profondement, je passai dans une Horde où tout le monde se déchirait à belles dents, se persifflait, s’épigrammatisait : c’était des Auteurs Lapons. En entrant un Poëte me demanda, si j’aimais la Poésie ? Non, lui dis-je, je n’ai point de goût pour les vers, lorsque j’en rencontre dans un livre de prose, je les saute à pieds joints pour recourir plutôt à la prose, tout le monde fait comme moi…

 […]

Malgré le dégoût naturel que j’ai pour les vers, j’en fais quelquefois de détestables, et j’ai la cruauté de les montrer aux gens. Je pourrais peut-être en faire de meilleurs si j’avais du pain, mais mon libraire ne me paye que trois livres pour chaque feuille in 12, vous qui connaissez la marchandise, jugez si je puis en conscience lui fournir du bon à ce prix. (Ce poème est le désordre de l’art et la preuve du mauvais goût qui commence à régner en France. J’ai commencé cet ouvrage le 2 décembre 1765. Le 17 du même mois il était sous presse. En fait de poème je fais vite, parce qu’un poème n’est autre chose qu’une saillie, comme celle d’une chanson. Je compte donner encore au public soixante et quelques poèmes sur des objets à peu près pareils.) Au reste, Monsieur, agréez-les tel que je vous les présente, je serai flatté s’ils peuvent vous servir dans ce petit endroit de votre comté de Ferney, où les Romains auraient adoré la déesse Cloacine. Vivez longtemps, éclairez l’humanité, soyez le triomphe des lettres. Je serai toujours votre admirateur.

 

Modeste-Tranquille Xan-Xung

 

 

 

* Par Debelloy

 

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[Texte original daté de 1765, d’après Frantext.]

 

Selon la reproduction figurant dans la thèse de Kurt Schnelle (réf. note ci-dessous), reproduction dite conforme à l’édition originale de 1765 :

 

                                La Chandelle d’Arras, poëme héroï-comique en XVIII chants,

                        1765, Berne, aux dépens de l’Académie d’Arras

                        In-8°, XVIII-183 p., front. grav.

 

Note :                     Ce texte est reproduit selon celui de Kurt Schnelle dans sa thèse Aufklärung und klerikale Reaktion, Der Prozeß gegen den Abbé Henri-Joseph Laurens Ein Beitrag zur deutschen und französischen Aufklärung, Berlin, Rütten & Loening, 1963.

                                Notons que cette reproduction par Schnelle comporte peut-être quelques coquilles : on en trouve dans cette thèse qui aurait mérité une relecture avant publication.

 

Deux exemplaires de l’édition originale (1765) figurent à la Bnf

( Cotes : 8-YE-7596  &  FB-7560, Tolbiac / Rez-de-jardin / Magasin )

 

 

La Chandelle d’Arras numérisé (uniquement les XVIII chants, éd. 1881)

est disponible en ligne au département Gallica de la Bnf :

http://gallica.bnf.fr/

 

 

 

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