Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793) - Epître du Compère Mathieu

 

“Avis de l’éditeur” et Chapitre 1er, vol. I :

 

 

Le Compère Mathieu

ou

les Bigarrures de l’Esprit Humain

 

( texte daté de 1766 )

 

 

Reproduction d’après l’une des éditions de 1766.

 

► L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées. Quelques « [sic] » posés çà et là rappelleront au lecteur notre souci d’éviter les fautes de frappe. Merci de nous pardonner ou de nous signaler celles qui nous auront échappé.

 


 

 

AVIS DE L’EDITEUR

 

CHAPITRE I

 

 


 

 

AVIS

DE

L’EDITEUR.

 

 

 

l importe fort peu au Public d’apprendre par quel hazard cet Ouvrage m’est tombé entre les mains. Mais il doit savoir que j’ai été plus de quatre ans dans l’irrésolution de le mettre au jour. Je puis conter sur une douzaine d’Amis vertueux & éclairés. Quatre d’entr’eux vouloient que je le fisse imprimer ; quatre me poussoient à le brûler, & le reste me disoit d’en faire ce que je jugerois [saut de page] à propos. Un coup de [sic] détermina l’affaire : & ce coup fut pour l’impression.

Voici donc cet Ouvrage tel que je l’ai reçu ; non seulement quant au Texte, mais aussi quant aux Notes, qui sont de différentes mains, & assez souvent mal en ordre. Si cet Ouvrage est bon, je prie le Lecteur Bénévole de savoir gré à la Fortune de sa publication : S’il est mauvais, & qui pis est, méchant, je suis le prémier à joindre ma voix à celle des Hommes zélés qui le décrieront. [saut de page]

 

 

 

 

LE COMPERE

MATHIEU,

OU

les Bigarrures de l’Esprit Humain.

 

 

CHAPITRE I.

 

 

 

ecteur, tu vas lire l’Histoire de Mon Compere Mathieu, la mienne, & celle de quelques autres Personnages fameux par les différentes aventures de leur vie. Si tu ne t’intéressois qu’au sort de ceux qui, grace aux vertus de quelques Ancêtres Illustres, portent un Nom Respectable dans le Monde, je te dirois que nous comptons parmi nos Ayeux des Tancredes & des Bayards : mais si tu regardes tous les Hommes pêtris du même morceau [page 2] de boue, & tous également dignes de ton attention, je ne t’en imposerai pas : je t’avouerai franchement qui nous sommes : je ne te déguiserai aucun de cette multitude d’événemens singuliers qui nous touchent, & dont cette Histoire est remplie.

Tu me reprocheras peut-être qu’il n’y a ni plan ni méthode dans cet Ouvrage ; que ce n’est qu’une rapsodie d’aventures sans raports, sans liaisons, sans suites : que mon style est tantôt trop verbeux, tantôt trop laconique ; tantôt trop égal, tantôt raboteux ; tantôt noble & élevé, tantôt plat & trivial. – Quant aux deux premiers articles, je te répondrai que je n’ai pu décrire les événemens dont il est question que dans leur ordre naturel, ni avec d’autres circonstances que celles qui les ont accompagnés. Quant à mon style, je l’abandonne à tout ce que tu pourras en penser. J’ai toujours été un ignorant ; & je le serai vraisemblablement toute ma vie. [page 3]

Mon compere Mathieu & moi naquîmes à Domfront, petite ville de Normandie, le premier dimanche d’août 1709. Son Pere & le mien étoient Cordonniers, mais de ces Cordonniers aisés qui sans se reposer uniquement sur le revenu du métier, trouvent, par quelque industrie secrete & particuliere, le moyen de fournir amplement à la dépense du ménage, & de donner une éducation honnête à leurs Enfans.

Lorsque nous eûmes atteint l’âge de 10 ans, nos Parens nous envoyerent chez les Jésuites de la Flêche pour faire nos études. Le Compere y fit plus de progrès les six premiers mois que je n’en pus faire en 6 années. Cependant mon Pere me laissa continuer, estimant que puisque je n’avois aucune disposition aux études, j’en aurois encore moins aux emplois, aux arts, au travail ; & que j’en saurois toûjours assez pour être Moine.

Pendant les neuf années, que nous demeurâmes à La Flêche, le Compere [page 4] Mathieu fit des progrès étonnans dans le Grec, le Latin, les Mathématiques, l’Histoire, la Philosophie, la Théologie ; en un mot, dans toutes les Sciences qui peuvent orner l’esprit, & former le cœur : il donnoit encore une partie du temps de la récréation ou à la Musique, ou au Dessein, ou à la lecture des Livres excellens & rares, qu’il se procuroit avec l’argent que son Pere lui envoyoit pour ses menus plaisirs.

Il y avoit un Irlandois du cours du Compere, qui ne contribuoit pas peu à piquer ce dernier de la plus vive émulation. Cet Irlandois, qu’on nommoit Wiston, aimoit l’étude, s’y appliquoit avec toute l’ardeur possible, & y faisoit de très-grands progrès : mais le Compere Mathieu l’emportoit sur son Emule par la vivacité de l’esprit, par la force de l’imagination, par sa profonde pénétration dans les Sciences ; ainsi que par la grace & l’adresse du corps dans les Exercices auxquels ils s’adonnoient l’un & l’autre. En revanche, l’Irlan-[page 5]dois passoit chez les Jésuites & ses Condisciples pour avoir le cœur bon, l’esprit solide, le caractere sociable & docile ; & il s’en falloit beaucoup que l’on pensat de même sur le compte du Compere : sa vivacité, sa naïveté, ses saillies, ses opinions, sa fermeté, lui avoient attiré beaucoup d’ennemis : les Régens, qu’il contredisoit à tout propos, n’en étoient pas les moindres, & surtout le Préfet, qu’il avoit convaincu d’avoir cité à faux dans un Sermon. Enfin trois choses acheverent de le perdre dans l’esprit de ses Maîtres : 1° il se moqua ouvertement de certaines pratiques pieuses auxquelles Wiston s’accommodoit, ou par foiblesse, ou par bienséance ; 2° il ne voulut plus répondre aux Litanies ; 3° il fit un Enfant, (a) dont je fus le Parrain. En conséquence de ses crimes, on le chassa. Comme j’aimois mon Compere, je partis avec lui.

 

 

(a) Le Lecteur saura que c’est là l’origine de notre compérage.

 

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[Texte original daté de 1766, d’après Frantext.]

 

Selon l’édition :    LE / COMPERE / MATHIEU, / OU / LES BIGARRURES / DE / L’ESPRIT HUMAIN. / [filet] / Tout ce qui est au dessus de l’intelligence du / vulgaire est à ses yeux, ou sacré, ou pro- / phane, ou abominable. / Tom. I. pag. 298. / [filet] / TOME PREMIER / [filet] / [fleuron] / A LONDRES, / Aux Dépens de la Compagnie. / [double filet] / M. DCC. LXVI.

 

Publication            A Londres, Aux Dépens de la Compagnie, 3 vol. in 8°, 1766 (a).

Description         3 vol. in-8°

Contenu              Tome I : 1 p. de titre [1 bl.] 2 p. Avertissement + 400 p. ([chap. 1er] : « LECTEUR, tu vas lire l’His- / toire de Mon Compere Mat- / hieu… »)

                              Tome II : 1 p. de titre [1 bl.] + 434 p. ([chap. 1er] : « DIEGO avoit assez parlé pour/ prendre un nouveau restau- / rant : aussi… »)

                              Tome III : 1 p. de titre [1 bl.] + ? p. ([chap. 1er] : « J’EUS à peine reconnu le / Révérend que je me jettai / à… »)

 

Un exemplaire de cette édition (a) figure à la BM de Châlons-en-Champagne

( Cote : Gt 4829-1, -2 et –3, ancien Garinet )

 

Un exemplaire d’une autre édition de la même année (b) figure à la Bibl. Méjanes d’Aix en provence

( Cote : C. 5172, Impr. 1500-1900 )

 

 

L’intégralité du texte numérisé (chapitres sans notes uniquement, éd. 1831)

est disponible en ligne au département Gallica de la Bnf :

http://gallica.bnf.fr/

 

 

 

 

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