Numérisation SP

 

 

Les Abus

dans les Cérémonies & dans les Mœurs,

Développés par M. L***,

Auteur du compère Mathieu.

 

Trouvés en manuscrit dans son porte-feuille après sa mort.

 

par l’abbé H.-J. Dulaurens

(1765/67)

 

 

Reproduction d’après l’édition de 1788.

 

► L’orthographe et la ponctuation d’origine ont été respectées. Quelques « [sic] » posés çà et là rappelleront au lecteur notre souci d’éviter les fautes de frappe. Merci de nous pardonner ou de nous signaler celles qui nous auront échappé.

 


 

Épître dédicatoire

 

Ma confession. Préface.

 

LES ABUS

 

  Histoire du grand Polichinel & des Marionnettes Chinoises.   (texte intégral)

 

  Sermon prêché par Mr. l'Abbé de Prades, à la Profession de Mlle. de Haute Ville-Tancrede aux Religieuses Carmelites de Paris.   (texte intégral)

 

  Les Etudes.   (texte intégral)

 

  Histoire du Révérendissime & illustrissime pere Christophe Choulaamba, Curé de la Villette-auxAnes.   (texte intégral)

 

  Les mauvais Raisonnemens de ma Grand-Mere.   (résumé avec extraits)

 

  Les Empêchemens Dirimens.   (résumé)

 

  Noël.   (texte intégral)

 

  La Bibliotheque.   (résumé avec extraits)

 

  Histoire merveilleuse & surnaturelle de mon Cousin Homvu.   (résumé)

 

  Histoire de le Procession & du Grand Géant de Douay.   (texte intégral)

 

  Histoire du Révérend Pere du Plessis, Missionnaire de la Compagnie de Jesus.   (texte intégral)

 

      Envoi à Monseigneur Christophe de Beaumont.   (texte intégral)

 

      Bouquet à mon Epoux, M. Duplessis.   (résumé)

 

 


 

 

EPITRE

 

DEDICATOIRE

 

A MON FRERE

 

JEAN-JACQUES ROUSSEAU,

 

CI-DEVANT

 

CITOYEN DE GENEVE

 

 

FRERE,

 

Je suis un petit Polichinel de la Littérature Française, & toi le plus grand Ecrivain de ton siécle : je suis un pauvre Auteur en tous sens, mais je ne vole personne ; tu es riche en tous sens, & dérobes les vivants & les morts. Frere Jacques, cela n’est pas honnête, tu veux corriger ton prochain ; tu es un insensé, si tu ne te corriges toi-même. [iv→]

Après avoir lu ton contract-social, je m’écriai : Voici le triomphe de la maison d’Adam. Oui, depuis la fondation du premier homme, ce Contract est incontestablement le plus beau, qui ait paru sur la terre : c’est mon Frere Jacques qui a composé cet immortel Ouvrage ; je ne connais point de garçon dans les Treize Cantons Suisses qui fasse mieux un Contract ; il ferait la barbe à tous les Notaires de Vire & du Pays Manceau.

Je chantais ta gloire dans toutes les rues d’Amsterdam ; j’accablais d’injures & d’impertinences ceux qui étaient assez bêtes pour flétrir, brûler ou mépriser tes écrits. J’allai un Dimanche à la Paroisse des Quakers, où le saint Esprit me conduit quelquefois ; à la sortie de cette assemblée, je rencontrai un Quaker de mes amis, qui venait de faire un long discours sur la charité, plus beau, plus onctueux, plus pressant que tous ceux que j’avais entendu dans l’Eglise Romaine. [v→]

Pierre, c’était le nom de ce bon Quaker, m’aborda le chapeau sur la tête : Frere, me dit-il, es-tu toujours le panégyriste de notre frere Jacques ? Pourquoi non. Depuis Demosthenes, trouverais-tu un homme, qui ait tant fait d’honneur à la raison par des paradoxes ; suis-moi, me dit Pierre ; & sans me questionner davantage, il me conduisit à la Bibliothèque, où nous montâmes par un grand escalier de marbre noir, couvert, selon l’usage Hollandais, d’une fine toile de Frise [1].

Je fus surpris de l’arrangement de cette superbe Bibliothèque & du rare choix des livres. Aucun insecte n’y rongeait les respectables morts qui habitaient ce sejour. L’Abbé Trublet, Palissot, & Fréron, qui [vj→] tombent par lambeaux sur nos quais, n’avaient pas la moindre égratignure de cette vermine qui par-tout ailleurs s’attache à leurs productions. Ils devaient cette faveur à la poudre contre les vers que Pierre, avait répandus sur leurs écrits.

Nous nous promenâmes quelques temps dans ce lieu si agréable pour les personnes qui cultivent les Lettres & les Sciences ; nous nous plaçâmes à côté d’une Mappe-Monde, où Pierre rompit le silence, & me dit : Vois-tu, Frere, cette ingénieuse machine ? Tu sçais qu’elle contient en petit, l’immensité du monde : prends un compas, mesure la hauteur & la largeur de ton incapable figure ; approche ta courté étendue de la plus petite Province de ce globe ; compte les degrés, tu verras que tu n’es qu’un point infiniment petit dans ce grand tout.

Après cette effrayante expérience, la Quaker me dit, succomberas-tu encore à l’orgueil de barbouiller du papier ? Le mau-[vij→]vais succès de tes ouvrages ne t’a-t-il pas encore corrigé, est-ce à cause que tu n’as, pas assez de tête pour faire un bon livre, que tu continues à en faire de mauvais ? Tiens, regarde toutes ces parties isolées du monde ; vois-tu ces Lapons qui vivent long-temps, & ne font point de livres ! Ces Pongos, qui ignorent encore s’ils pensent ou s’ils existent ! Ces peuples innombrables ne connaîtront jamais ton nom, ni celui de Jean-Jacques, quoiqu’il fasse beaucoup de bruit à l’Opéra, à Géneve, à Montmorenci, & dans les Montagnes de la Suisse.

Le Contract-Social, dont tu parais toujours enchanté, n’est point de ton Genevois : Jacques, avec sa façon tranchante de raisonner, n’as pas ce que tu appelles en France un genie créateur ; va à la troisième planche, prends le livre, numero H., ouvre-le, tu verras que ton Frere Jacques a été le plus effronté voleur du Vallais. [viij→]

Ne sachant trop ce que Pierre voulait me dire, j’exécutai machinalement ses ordres ; j’allai prendre le livre qu’il m’indiquait : je l’ouvris, ô Ciel ! quel étonnement de voir, ô frere Jacques ! que tu avais pris ton systême, tes pensées, tes arguments d’Ulric Hubert ! [2].

J’ai pâli de rage en voyant ton crime, les larmes de désespoir coulerent comme deux fontaines de mes yeux. O douleur ! mon Frere Jacques, quels vernis honteux as-tu jeté sur notre maison ! je te croyais le plus joli garçon de la famille d’Adam, & tu n’es qu’un misérable brigand [3], [ix→] enrichi des dépouilles dérobées au pauvre Hubert. O mon Frere ! tu es dans la littérature, ce que Le Kain est sur le théâtre ; on peut te comparer à cet acteur adoré des étourneaux de Paris ; ainsi que lui, tu as jeté du sable dans les yeux du public. On peut bien être aveuglé pendant quelques instants ; mais insensiblement le mouvement de l’œil écarte le sable : on apperçoit peu-à-peu la lumiere, qu’on supporte d’abord avec peine ; l’œil débarrassé de tout ce qui le gêne, revoit le jour avec d’autant plus de plaisir, que la privation qu’il a soufferte, le lui fait revoir plus pur, plus serein & plus brillant.

Pour t’engager à devenir honnête homme, & ne plus voler les Anciens, ni glaner parmi les plus habiles des modernes, je t’offre l’image de mon Livre, puisse-t-elle te servir d’exemple pour faire le bien ; tu ne verras aucun larcin dans cet ouvrage ; je n’y brillerai point, comme le Geai de la Fable, d’une parure volée à autrui : content de mon simple plumage, [x→] j’y paraîtrai pauvre ; une honnête pauvreté est préférable aux richesses acquises par le brigandage & la fraude. Puisse le Grand Architecte de l’Univers t’accorder force, sagesse, prospérité & santé ; ce sont les vœux les plus ardents de

 

TON FRERE ;

 

Modeste & Tranquille

Xan-Xung

 

 

page V :

[1] Les Hollandais respectent infiniment les marches de leurs escaliers, & les planches de leurs appartements, qu’ils ont la coutume de couvrir d’une toile, d’un tapis de Turquie, le tout surmonté d’une natte ; par cette heureuse invention, ils conservent la propreté de leurs planchers & de leurs escaliers.

 

page VIII :

(2) M. Rousseau a pris son Contract Social, mot pour mot : d’Ulrici Huberti de Jure Civitatis, Lib. III. Imprimé à Francquer en Frise en 1684, & réimprimé à Franccfort en 1718. Ce livre est dans toutes les grandes Bibliotheques : on peut vérifier cette accusation,

 

[3] Les partisans du Philosophe Genevois diront peut-être : peu importe que M. Rousseau ait volé Hubert le Frison ; c’est Promethée, qui dérobe pour nous le feu sacré. Mauvaise comparaison Jacques ne doit point aspirer à la gloire du Fils de Japhet & de Clymene, il n’a point pris son feu dans le Ciel ; mais dans une Bibliotheque. On trouve dans le même endroit le canevas de tous ses Ouvrages.

 

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[1→]

 

 

MA

 

CONFESSION

 

PRÉFACE.

 

 

Javais envie de faire mes Pâques ; je voyais de vieilles Dames de la bonne compagnie aller à confesse : l’exemple est séduisant, il entraîne. Madame la Marquise de la R***. qui avait été très-jolie, m’assurait qu’elle ne trouvait rien de plus agréable, ni de plus rafraîchissant à soixante & dix ans que de faire des Pâques. Le P. Barbarigo de la Villette-aux-ânes (1), me dit-elle, confesse comme un Ange. Curieux de sçavoir comme les Anges confessaient, j’allai trouver le Capucin : il me demanda d’abord : y a-t’il long-temps que vous avez été à confesse ? [2→] Depuis le premier jubilé de Benoit XIV. Ce n’est point d’hier, répondit le Capucin ; non assurément, il y a près de dix huit ans. Je vois de suite que vous n’avez pas l’habitude d’aller à confesse ; qu’avez-vous fait depuis ce temps-là ? Autant de bien à mon prochain qu’il m’a été possible, & beaucoup d’indulgence pour ceux qui ont fait du mal. Cela n’est rien, me dit brusquement le Pere ; n’y a t’il pas un peu de filles dans votre affaire ? De temps-en-temps j’ai trouvé de jolies filles, comme je ne les aime pas mal, votre Révérence pense bien que je leur ai dit des douceurs : des douceurs ! il n’en faut dire qu’à la bienheureuse Vierge & aux Saints, les douceurs ne sont pas pour ce monde... voyons quelles étaient ces douceurs ? Je les trouvais belles &... belles ! Voilà de Plaisantes épithètes à donner à des, filles ; si vous voulez voir du beau, régardez le Crucifix, c’est une chose pleine de beautés. Je suis persuadé, mon Pere, qu’on peut faire de très-beaux Crucifix & qu’un habile artiste..... Qu’appellez-vous artiste ? Il ne s’agit pas ici d’art, ni d’habileté, je dis & je soutiens qu’un Crucifix de bois, de cuivre, de plâtre & de plomb, fut-il aussi mal-fait qu’on puisse le faire, est toujours beau, vous devez croire cela sous peine de damnation.

Pour appaiser le Capucin, qui commençait à s’échauffer, le lui dis : je crois donc qu’un Crucifix mal-fait est toujours beau. Bon, bon, je vous convertirai ; mais laissons les Crucifix, revenons aux filles ; avec vos complimens, vos douceurs, n’avez-vous rien fait à ces filles ? Mon Pere, je les ai embrassées : Ah ! mon cher frere, il vaut mieux embrasser les cinq-plaies, relique de St. Ovide, elle a deux jambes gau-[3→]ches, les cornes de St. Jean Goule (2) & toutes les chemises de la Ste. Vierge : mais n’avez-vous fait qu’embrasser les filles ? Quand on est [4→] proche du feu on se brule... N’avez-vous pas fait autre chose ? En causant avec elles j’ai glissé quelque fois la main sous des fichus qui m’embarrassaient. Que disaient ces filles ? Monsieur finissez donc. Que disiez-vous ? Qu’elles avaient tort de dire, finissez donc. Que faisiez-vous ? Je devenois plus entreprenant, elles me disaient, Monsieur pour qui nous prenez-vous ? Savez-vous que l’honneur... Elles avaient raison.... N’aviez-vous pas de mauvaises pensées sur ces filles ? Ne faisiez-vous pas des jugemens téméraires en pensant mal du prochain ? Non, je m’imaginais que l’honneur étant un peu loin de leur yeux, elles ne pouvaient.... Aviez-vous l’habitude de patiner ainsi les filles ? Oui, comme ça ; Tant pis, mais puisque l’habitude est chez vous une seconde nature & que la nature peut être aussi elle-même une habitude, car que savons nous ? Je vous ordonne de ne plus toucher les filles qu’avec des gants, en mémoire des gants, dont Jacob s’est servi pour tromper son pere & voler son frere & à cause de l’Ecriture, qui dit : periculus, pericula, periculum, pericule [5→] peribit. N’avez-vous pas couché avec quelques filles ? Dans le temps que j’étais à Pékin.... Pékin, est-ce du côté de Vaugirard ? A peu près, mon Reverend Pere, à quelques mille lieues, cependant un peu sur la gauche : vous avez vû du pays : eh bien, qu’a t’on fait dans ce Pékin ? Une jeune fille, belle comme la Vénus de Praxitelles, avait peur des revenans, son pere & sa mere étaient allés à une foire ; elle profita de leur absence pour me faire coucher avec elle : Je suis sûr que vous lui avez taillé plus de matière pour sa confession que tous les revenans du monde ; non assurément : comment cela ? C’est qu’elle ne va point à confesse, ne croit point au Pape & ne suit que les sages loix de Confucius : Ce Confucius est peut-être un Janséniste, oh ! il n’y a point de mal ! on peut coucher avec une fille hérétique, elle n’est point de l’église ; hors de l’église point de salut, Et prœvalebunt adversùs eam partes infériores, comme dit St. Mathieu dans l’Apocalypse.

Voilà assez d’histoires de filles, parlons de femmes, n’avez-vous pas fait cocu votre prochain ? Non, dans tous les pays où j’ai été, je les ai trouvé tout faits : Tant mieux ; vous avez moins offensé le Seigneur ; n’avez-vous pas assisté à quelques sortileges ? Oui, j’ai vû souffler sur l’eau, plonger un cierge dans cette eau, jetter cette composition vers les quatre parties du monde ; j’ai vû à St. Médard des sorciers, qui sautaient en l’air, j’étais à côté d’un Conseiller fort quarré d’esprit & de nom, il assurait que c’était des vrais sortilèges ; j’ai vû dans la rue Quinquempoix un magicien Ecossais, qui avait la magie de donner à l’argent dix fois sa valeur ; j’ai vû des gens, qui n’étaient point sorciers, courir dans cette fameuse rue, troquer leur or & leur argent [6→] contre du papier pour avoir des mouchoirs. Ces bonnes gens avaient peut-être envie d’être Capucins ; c’est une salutaire pensée que de mépriser l’argent ; je n’ai pas entendu parler que nos peres en eussent porté dans la rue Quinquempoix. Qu’avez-vous encore vu ? J’ai vû à Paris, ou le génie & les contradictions brillent par-tout, des hommes envoyer de l’argent au delà des monts pour avoir des bulles, des indulgences & du papier : l’Indulgence est une bonne affaire, cela vaut de l’argent ; n’allez pas au moins écrire contre les indulgences, vous nous couperiez la gorge ; c’est une merveille que l’indulgence ! le Pape, qui a trouvé cette invention d’or, étoit plus habile que votre Ecossais ; la premiere sottise est passée, l’indulgence dure encore ; vous voyez que l’église est fondée sur la pierre ferme & sur l’indulgence, super hane petram.

Après une petite pause le Capucin me demanda, si je n’avois point assisté au Sabat, ou à d’autres fêtes des sorciers : oui, j’ai vû les Saturnales, les processions Ambarvales, la fête de Céres, la naissance de Cybelle la mere des Dieux, l’assomption de Fatime, épouse favorite du Pere des croyans, la naissance d’Adonis, la mort du grand Pan & la fête des flambeaux. Où avez vous vû ces impiétés ? A Constantinople, à l’Opéra, à Vienne, à Madrid & à Rome ! il n’y a point de mal, c’est le Pape, qui le permet, sans cela il n’auroit point d’argent ; mais dame ! vous avez vu beaucoup de superstitions, la superstition est défendue par l’église, sur-tout quand elle n’apporte point de profit ; n’avez-vous pas quelquefois troublé l’ame des morts dans le cimetière ? J’ai fait chanter sur la tombe de mes amis : ô Ciel quel crime ! quelle abomination ! sçavez-vous que le cimetière est béni ? Mais qu’avez-vous fait chan-[7→]ter ? Le De Profundis par les Prêtres : Oh ceci une bonne chose, rien n’est mieux imaginé, que le Purgatoire, c’est le Perou de l’église ! n’avez-vous point eu d’amour-propre ? Comme une femme, un prédicateur, un poëte : la dose est bonne. Le Capucin reprit encore haleine, puis continua ses interrogations.

N’avez-vous pas lu de mauvais livres ? Si ; j’ai lu l’histoire du peuple de Dieu par le P. Berruyer : j’ai entendu parler de cet ouvrage, je ne l’ai pas lu, cela n’est-il pas tiré des Contes  de Marmontel ? Oui ; à peu près. Continuez ; Il me tomba l’autre jour un livre latin, je suis bien aise de vous consulter, car il me paraît que vous connaissez les livres... Oui, dit le R. Pere, en m’interrompant selon sa coutume, j’ai été quatorze ans bibliothécaire émérite de notre couvent du Marais, j’ai les ouvrages de notre sœur la Révérende Mere d’Agréda & une bonne édition des litanies des onze mille Vierges [3]..... Eh bien voyons ce livre ? Mon Père, il a pour titre : Consilium tridentinum : Jesus Maria je le connais ! c’est un livre de sortilège, Tridentinum ! le Diable vous torderoit le cou, si vous le lisiez, nous en avions un exemplaire dans notre bibliothéque, le P. Gardien le fit bruler [4] Tridentinum ! Saint [8→] François, le nom est épouvantable ! c’est assurément l’histoire de quelque sabat ancien, il est rempli de mystères & de secrets pour nouer l’éguillete. N’avez-vous pas fait de mauvais livres ? Madame la Marquise de la R... qui est venue se confesser ce matin, m’a dit que vous composiez des ouvrages pitoyables, pourquoi faites-vous de méchants livres ? Il me faut du pain : Ne pourriez-vous pas en gagner en faisant de bons ouvrages ? La Passion, par exemple, est une matière très fertile, il y a d’excellens morceaux, elle commence tendrement par un baiser ; ne pourriez-vous point faire de jolies choses sur ce commencement ; vous avez encore le Curé de Jérusalem, qui déchire sa soutane ; avouez que cela est sensible ; un Magistrat qui se lave les mains, vous pourriez dire des choses fort agréables sur la propreté, enfin un Coq qui chante, des soldats qui jouent aux dez, cela n’est-il pas divertissant ? Mon Pere, la justice en France juge des intentions, on trouverait peut-être dans le choix de ces morceaux quelques mauvais desseins contre l’Etat ; car les Philosophes, dit Abraham Chaumeix, sont dangereux dans un Royaume Oui, oui, cela est dangereux.... C’est l’intention, qui fait le larron, dit Jean Scot, intentia proxima & remota faciunt intentiones malos & laronibus.... Vous me faites perdre ce que j’avois à vous dire... où en sommes-nous ? Attendez, je m’en souviens, nous étions sur les livres ; quels livres lisez-vous ? Bayle, l’Encyclopédie, l’Esprit des Loix, J.J. Rousseau, & M. de Voltaire. Voilà en vérité de bons livres ! vous êtes damné, ces livres sont défendus par Mr. l’Archevêque. Cependant tous les honnêtes gens les lisent, ils sont donc damnés ? Mr. l’Archevêque se donne bien de soins apostoliques pour peupler [9→] l’enfer. Eh bien, eh bien ! n’y a t’il point de quoi vous plaindre, quand tous les honnêtes gens seraient damnés, le pain en serait-il plus cher ? Monseigneur a le pouvoir d’envoyer au Diable ceux qu’il veut, il est payé pour cela. Et il a assez de charité pour damner ceux qui lisent de bons livres & qui n’ont point de billets de confession... Pardi, Monseigneur ne peut-il pas user de ses droits ? Vous êtes plaisant de censurer les plaisirs d’un Archevêque ! croyez-moi, attachez-vous au solide, lisez l’Almanach de Liége, Marie à la Coque ; & les Mandemens de Monseigneur, cela fait rire ; avez-vous encore envie de lire de bons livres ? Oui certainement : eh bien si vous êtes encore dans cette disposition, je ne vous donnerai point l’absolution : eh bien, mon Pere, vous n’avez qu’à la garder. Ecoutez, vous êtes bien vif, vous prenez les gens au mot, ne pourriez vous pas exister sans livres ? Avez-vous besoin de tant lire ? Vivez tranquillement, ne cherchez point à corriger les hommes : faites comme nous, nous disons toujours du bien du P. Gardien & du Couvent, par ce moyen nous sommes toujours bêtes... Mais enfin, mon très cher frere, songez-vous à la mort ? Que penserez-vous de ce moment terrible ? je pence comme les voleurs, ils disent que c’est un mauvais quart-d’heure, mais qu’il est bien-tôt passé : voilà qu’il est édifiant d’imiter les voleurs ; suivez notre exemple & celui des P.P. de la Trappe : pour nous occuper salutairement du moment de la mort, nous ne faisons rien pendant tonte la vie. Comment mon pere, dois-je perdre le temps précieux de mon existence pour m’occuper d’un instant où la raison ne me servira plus à rien ? Ne trouveriez-vous pas ridicule qu’un homme se levât à cinq heures du matin pour s’occuper toute la journée [10→] du moment ou il doit dormir à dix heures du soir ? La mort est semblable au sommeil, nous nous couchons, nous rêvons un moment, nous tournons la tête une ou deux fois sur l’oreiller, puis nous sommes endormis : mais ce n’est pas le tout de mourir, savez-vous où vous irez après cette vie ? non : voilà justement ce qu’il faut sçavoir & dont il faut toujours s’occuper.

Comment pourais-je me remplir d’un objet dont je n’ai aucune connaissance ? Tout périt dans la nature, les hommes, les chapons, les moutons, tout ce qui respire, disparaît & personne ne revient.

Vous avez toujours de plaisantes comparaisons, pourquoi voulez-vous que les chapons, les moutons reviennent dans ce monde ? Pour être encore plumés, chatrés, écorchés & mangés ? Ils ne sont point assez bêtes de retourner dans un pays où ils ont été si maltraités ; pour nous c’est une différence, nous marchons à deux pieds, nous avons des dents, des ongles, nous pensons peut-être moins qu’une huître, mais nous faisons plus de bruit ; & après cela l’homme est le Roi des animaux, quoique sa Majesté soit mangée dès son vivant pas [sic] les poux & après sa mort par les vers ; cela ne fait rien, sa Majesté a toujours l’Empire sur les animaux : les oyes, les dindons n’oseraient lui disputer le titre. Sa Majesté, un couteau à la main leur couperait le cou : mon Pere si les tygres & les ours étaient supérieurs en nombre, croyez-vous qu’ils ne donneraient pas quelques coups de dent a sa Majesté ? Bon, bon, les tygres, ne prouvent rien, nous sommes le maître des plus faibles, cela prouve toujours que nous sommes les plus forts.

Au reste nous n’avons pas besoin de preuves physiques pour croire à la vie future, n’avons-[11→] nous pas le Purgatoire ? En quittant ce monde nous descendons dans cet endroit ; par votre confession, je vois que vous aurez de la peine d’atrapper le Purgatoire : mon pere, je serais bien fâché d’y aller. Vous êtes un impie, comment, refuser d’aller en Purgatoire ? Et pourquoi ne vouloir point aller en Purgatoire ? C’est que je n’aime pas la brùlure : mais aussi quand vous aurez été brûlé, vous jouirez d’un bonheur accompli ; votre Purgatoire est de trop, manquer de pain dans ce monde, avoir la fievre, mourir & brûler pour être parfaitement heureux, votre révérence à des notions bien originales du honneur, il faut être incursé de desirer la felicité à ce prix.

Après plusieures autres difficultés avec le Pere Barbarigo de la Villette-aux ânes, je vis qu’il falloit renoncer au tendre espoir de faire des Pâques : je quittai le Capucin, je ne fis point de Pâques, je ne fus point incommodé.

 

 

 

 

(1) Les Capucins ont l’usage de prendre le nom de la terre, ou de la ville où ils sont nés  On n’entend dans leurs cloîtres que les noms majestueux de la Cour : le Frere d’Orléans, le Frere de Condé, le Frere de Clermont, le Frere de Soubise &c. &c. &c.

 

(2) Les RR. PP. Gyri & Ribadeneiria, légendaires Jésuites, assurent que le ciel a signalé ses merveilles sur le postérieur de la femme de St. Jean Goule : Madame à l’exemple de plusieurs femmes se mêlait de coëffer son mari, sa conduite amoureuse l’avait séparée de Jean Goule, on vint lui dire que son époux opérait des prodiges : oui, dit-elle, il fait des miracles, comme mon cul pète ; à l’instant elle péta & ne fit que péter continuellement le reste de sa vie. La ville de Cambrai fait tous les ans une procession en mémoire de cette faveur miraculeuse, où l’on traîne dans un char de triomphe le bienheureux Jean Goule, patron de Cambrai, le Saint est figuré au haut du char par un polisson d’écolier, qui tient un grand cartouche, où sont écrits ces beaux vers

 

J’avais cru que ma femme

Aimait la chasteté é é é

Je vois bien que Madame

Aime la volupté é é é

Pour en perdre la mémoire

Dans le fleuve de l’oubli

Biribi

Je vais boire, je vais boire.

 

Madame Jean Goule est au milieu du char représentée par une jeune fille chargée de gros tétons flamands, qui font la beauté & le saillant de la procession ; elle tient en main l’Histoire des sept péchés mortels, révue & augmentée par un Janséniste & imprimée à Liége : à ses pieds sont deux tuyaux de fer blanc, artistement construits, où passe le vent de deux soufflets qui imitent le bruit du postérieur de Madame Jean Goule ; un chœur de musique toujours discordant l’accompagne en chantant ces vers pleins d’esprit.

 

Triomphez, ô grand Saint

Madame pette, ô quel destin

Ce bruit sournois

Annonce votre gloire,

Et dans l’histoire

On dira mille fois

Ce bruit vaut mieux que le son des hautbois.

 

(3) Les litanies des onze mille Vierges par Maître J : B : D : Blouze, Prêtre missionnaire, imprimées à Clermont, chez Pierre Roland. On trouve onze mille noms & autant d’orapro nobis dans ces sçavantes litanies.

 

(4) Un Couvent de sçavans Capucins en Champagne a brûlé capitulairement le Concile de Trente. Le titre avait effrayé l’intelligence de ces Révérends Peres.

 

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[12→]

 

HISTOIRE

 

DU

 

GRAND POLICHINEL

 

ET DES

 

MARIONNETTES CHINOISES.

 

 

Le Sage philosophe Oïaron bâtit à la Chine un Temple à la vérité, l’édifice fut l’admiration de l’empire. Le culte du Dieu de ce Temple était le pur Déïsme mêlé à quelques ablutions & au gâteau des Rois, qu’on devait manger en famille en mémoire de la fêve tombée à Oïaron dans ce monde & la raison pour laquelle il se disait Roi de Bramines. Les loix simples de ce Temple se deduisaient à ces courtes paroles ; tu aimeras le maître de la nature & les bêtes à deux pieds, qui auront un nez, deux oreilles, une bouche, comme sont placés ton nez, tes oreilles, & ta bouche.

La simplicité de cet ancien édifice subsista quelques siécles ; l’orgueil, l’avarice, & la superstition le jetterent bas  On bâtit avec des pierres liées & du marbre travaillé un superbe Panthéon, orné de niche, qu’on meubla de marmouset sortis des moules qui avaient formé les pénates des enfans de Numa. Non content d’avoir sémé les Magots çà & là ; on les a jumellés, groupés ; on [13→] a mis dans leurs mains tout ce que l’imagination à suggeré. Le Temple n’a plus été qu’un théâtre de Marionnettes dédié à quelques Polichinels qu’on a mis à la Place du sage Oïaron.

La canaille qui ne pense jamais, a trouvé le nouveau Temple merveilleux. Elle a rendue ses hommages aux Magots, leur a portée son argent. Deux Empereurs Chinois, des Colavo, & des sages se sont élevés contre ce nouvel édifice ; on s’est égorgé pendant quelques siecles pour conserver les Marionnettes dans le Panthéon, les gens d’esprit fatigués de voir la canaille se déchirer, lassés de se battre pour des morceaux de bois, ont joué au bilboquet comme les autres.

Pour affermir la gloire du nouveau Temple, la superstition a couronné celui, qui faisoit jouer les Marionnettes des Bramines, & des Cabalistiques ignorans se sont mis à crier : voici celui que vous devez croire :car voyez-vous il serait inutile que Polichinel fut immanquable, si la loi était immanquable : nous trouvons plus naturel qu’une machine de chair & d’os soit immanquable, qu’une loi qui n’a ni chair ni os. La Chine & le Japon crûrent ce galimatias.

Pour accompagner Polichinel, on lui donna un certain nombre de Scaramouches, & pour les distinguer des menuisiers, des garçons perruquiers & des juifs, on leur donna des feutres distingués.

Polichinel & les Marionnettes ont un pieux livre qu’Oïaron leur a laissé. Si ce livre est vrai, comme les Marionnettes le disent, les consciences de Polichinel & des Marionnettes, fussent-elles aussi larges, aussi profondes que l’esprit humain puisse les concevoir, elles n’accorderont jamais les maximes austères de cet ouvrage avec la vie [14→] qu’elles menent. Oïaron a défendu hautement les richesses de l’Inde ; & les Marionnettes sont les plus riches & les plus opulentes de la Chine. Oïaron n’avoit pas une pierre pour se réposer, les Marionnettes ont des palais audacieux & brillants ; les trésors du Pérou & du Mogol se perdent sur leurs murs somptueux ; les coursiers rapides qui les tirent dans des chars azurés, sont aussi superbes que leurs cœurs, les Marionnettes ne marchent que sur des chef-d’œuvres de l’art : Oïaron dans la pauvre boutique de son pere, marchoit sur la poussiere, manquant de tout ; & gagnant son pain à la sueur de son corps ; & quelle chere faisoit-il à la maigre cuisine de sa mere, parente aux Rois de la Chine, comme tous les pauvres Irlandois se disent alliés à la maison de Stuart ?

La table du grand Polichinel de la Chine & celle de ses Marionnettes sont servies délicatement : leurs repas sont plantureux, l’oiseau de Phase, le coq de Bruyere, le gras Ortolan, les enfans des eaux viennent s’offrir à leur avide sensualité : la terre, l’air, l’océan s’épuisent pour elles ; ah ! si Polichinel & ses Marionettes lisoient quelquefois le livre d’Oïaron ! mais elles ne lisent point ; ces dames verroient autour de leurs palais mille malheureux qui desirent de ramasser les bonnes miettes qui tombent de leurs tables ; elles entendraient Lazarille de Torme crier plus haut que la musique qui accompagne leurs répas sensuels, & si elles mettoient à côté de leurs flacon [sic] de Lacrima christi, le livre d’Oïaron, elles trouveraient leur sentence, car elles s’engraissent de la substance de Lazarille de Torme, elles laissent amaigrir les membres d’Oïaron, & consument dans l’oisiveté & les plaisirs le patrimoine des pauvres Chinois.

Oïaron était humble, les Marionettes sont vai-[15→]nes, elles ont armé les Indes & la Chine pour soutenir l’orgueil de leurs droits ; l’histoire est chargée de guerres odieuses & éternelles, que leurs prétentions ridicules ont occasionnées. Oïaron n’était pas Roi de ce monde, son Royaume n’était point à la Chine, dans l’Europe, ni ailleurs ; l’un de ses domestiques faisait des paniers pour vivre, l’autre jettait les filets dans la mer du Japon, dans les lacs & rivières de la Cochinchine. Les Marionettes sont les Reines de la marche d’Ancon-bon-bon & de la marche d’ancule-si-si ; elles ont disposé en souveraines & en téméraires des Royaumes du monde. C’était bien vraiment aux successeurs des pêcheurs du Japon de distribuer les couronnes, de briser les Sceptres, d’ébranler les Trônes & d’attenter à l’autorité sacrée des Rois ; deux états puissants de la Cochinchine font des conquêtes, & ces conquêtes, dit-on, appartiennent à Polichinel ; les Rois & les simples ajoutent foi à ces prétentions à cause que leur Roi enseigne à Polichinel & ses Marionettes doivent être pauvres comme l’indigent Oïaron. Ces prétentions sur la Cochinchine & les Royaumes étaient bêtes ; la vérité qui éclaire, dit-on, le théâtre des Marionettes, n’éclairait alors que leurs sottises.

L’Empereur du Japon pour se captiver la bienveillance de Polichinel, doit tenir son étrier quand il monte à cheval, la Chine croyante doit se prosterner à ses genoux. Comment Polichinel, n’a t’il pas appris l’humilité, en contemplant celle d’autrui ? Car il y a bien des siecles qu’on met ventre à terre à l’aspect de ses pantouffes [sic] ; comment Polichinel souffre-t’il cette plate & orgueilleuse rubrique ? En vérité Polichinel n’imite point Oïaron ; il lavait les pieds à ses domestiques, il était humble, helas ! ce sage philosophe [16→] pensait-il de faire un jour de si grands Seigneurs ? Sa morale ne l’annonce pas.

La Justice de Polichinel est cruelle ; celle d’Oïaron était pleine de bonté, la miséricorde tenait son glaive, & s’il frappait, c’était pour corriger, il n’a jamais fait de mal sur la terre qu’à un marchand de cochons, à qui il a fait perdre, à propos de bottes, toute sa marchandise. Polichinel a fait brûler les sages, condamné les puissans, damné les histrions & donné au Manilou [sic] ceux qu’Oïaron en [sic] voyait à Xénoti. Le maître a pardonné à ses ennemis, Polichinel a maudi, calomnié un grand Empereur du Japon, mis les Princes & les mandarins sous les [sic] pieds, donné des coups de Gaules au représentant du meilleur Roi du Pérou ; il a fait déterrer le Polichinel son prédécesseur pour le brûler honteusement à la face de l’univers : un grand physicien, pour avoir eu raison, a gémi dans ses fers ; il a maudit ceux qui avaient cru aux premieres nouvelles de l’isle de Robinson, & ce jour-là Polichinel fut un sot.

Polichinel est souverain du grand feu, où il brûle & continue de brûler d’honnêtes gens, des gens d’esprit & des philosophes. Plusieurs Provinces de la Cochinchine ont tous les ans de ces feux de joie, où ils consument, en invoquant le nom bienfaisant d’Oïaron, de très belles femmes pour avoir couché avec les hommes, qui avoient donné par politesse un nom à leurs enfans. Polichinel & ses Marionettes ont fait couler des fleuves de sang, pour persuader aux Chinois que la voie de Polichinel étoit celle d’Oïaron. Les endroits où le législateur a signalé sa bonté, où il a pardonné à ses ennemis, ont été les théâtres de leur cruauté ; leurs mains coupables ont rougi le pavé où il nâquit : son tombeau a servi d’autel pour im-[17→]moler leurs victimes ; la montagne, où elles chantent le triomphe de sa philosophie, a été trempée du sang de leurs ennemis & du sang de leur maître : les champs d’Uxu-d’Ocquelauxion ont été couvert de cadavres à la voix d’un Bonze cruel ; la province de Xandreslan a milité deux cens ans pour conserver les marmousets de Polichinel ; Xurispa a vû ses rues Jonchées de ses fureurs. Polichinel se glorifie dans ceux qui ont défendu son Temple ; que leur nombre est petit en comparaison des peuples qu’il a fait égorger à ses prétentions, à son avarice & à son orgueil. Le prophête Mahomet dont Polichinel déteste la mémoire, a été moins coupable ; le législateur de la Mecque n’a fait que passer comme un torrent qui descend des montagnes : & Polichinel du haut de son Panthéon, où le sang & l’imbécilité l’ont affermi, continue à frapper la Chine & la Cochinchine.

Oïaron était sage, comment les Marionettes le sont-elles ? A l’ombre de leur indulgence intéressée, les filles commettent mille lascivité ; leurs palais sont tapissés des figures de l’Arétin, leurs lits sont meublés de la Docila Robba & des Signors Cuculli. Oïaron a toujours édifié ; les Bramines, les Marionettes ont rempli l’histoire & les climats de leurs scandales affreux pendant deux ou trois cens ans, elles avaient deux & trois Polichinels à la fois ; il fallait des batailles pour ranger l’esprit universel du côté du plus fort, la gazette, inconstante comme leurs victoires, annonçait aux peuples celui auquel ils devaient l’obéissance ; un ordinaire c’étoit Xuxi, parcequ’il avait battu Xixu ; quinze jours après, c’était Xixu, parce qu’il avait frotté Xuxi ; le fort triomphait du faible & le vaincu chargé de fers abandonnait l’infaillibilité à son camarade le plus fort.

Le Sang d’Oïaron a satisfait pour tous les cri-[18→]mes, l’avarice de Polichinel a taxé les foiblesses humaines : pour un écu Chinois, il passe au voisin la misere de faire son ami cocu. Ce commerce & bien d’autres ont enlevé de grands Pays à Polichinel ; il s’est faché d’avoir perdu tant de Provinces, il les a maudites à cause qu’il les avait perdues : il a fait le crime, il punit les innocens ; Polichinel à une logique, elle est à lui seul.

C’est par les fruits que vous rapporterez, dit le Philosophe Oïaron, que je reconnaîtrai que vous êtes Sages ; Polichinel & ses Marionettes n’ont imité que le faste, & n’ont moissonné que des vices. L’envie d’avoir un feutre différent de celui des meuniers leur fait imaginer des quittances pour l’autre monde & leur occasionne des sottises dans celui-ci. Tout le fruit que les Marionettes offrent à Oïaron, ou mieux le miracle qu’elles operent, c’est en montrant leur conduite & la loi de leur maître ; c’est du noir & du blanc, c’est le plus grand miracle de leur religion.

 

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[19→]

 

SERMON

 

Prêché par M. l’Abbé de Prades, à la Profession de Mademoiselle. de Hauteville Tancrède aux Religieuses Carmelites de Paris.

 

 

Je fus invité aux Carmélites de Paris à la profession d'une Demoiselle de condition ; j'y vis peu près le spectacle barbare que les Grecs donnèrent autrefois en Aulide. Le bucher était préparé ; mais Clytemnestre & Achiles n'y étaient ; Mr. l'Archevêque Christophe représentait le dur Calcas, la Victime couronnée de fleurs avança d'un pas lent vers l'autel. C'était une jeune personne de seize ans, d'une beauté éblouissante ; elle versait des larmes, se mit aux genoux du Grand Prêtre, prononça quelques mots, & dans l'instant, son cœur fut obligé de se fermer pour toujours. On ne vit point couler le sang de cette nouvelle Iphigénie, le genre de mort était plus effroyable, le supplice devait durer soixante & quelques années. L'ennui, le dégout, le desespoir, un cœur toujours tendre, des sens sans cesse revoltés, étaient les bourreaux chargés d'immoler à chaque heure la victime

On ôta les parures de cette belle fille ; on couvrit son beau sein d'un voile épais ; il était ému, il palpitait, Amour tu sais pour qui ! on enterra ses, appas dans les habits grossiers & ridicules. Monsieur l'Abbé de Prades monta en chaire & fit ce discours.

[20→]

” Que les saints habits, dont on vient de vous vêtir, sont beaux, ma chere Sœur ! les richesses de l'Inde, les coliers de Tyr, dont l'épouse des cantiques ornait son cou blanc, quand elle entrait dans la couche voluptueuse de Salomon, n'approchaient point de l'éclat de ces saints guénillons. Dieu le Pere, la Ste. Vierge, les Anges & les Saints le sont réjouis dans le Ciel au moment que Monseigneur vous a décorée du sacré scapulaire du Mont-Carmel ”.

 

” Vous avez quitté le monde pour entrer dans l'Arche de Noë, Arche fortuné, qui vous conduira sur les montagnes de l'Arménie heureuse ; tandis que les misérables mondains, semblables aux géans de la fable & de l'écriture seront accablés du poids de leur orgueil, ou submergés dans la mer tempêtueuse de leurs passions. Plus grande que la femme forte du Sage, vos mains pucelles ont brisé le fuseau & l’éguille ; vous avez généreusement méprisé la gloire d'obéir à un Mari, le bien précieux d'élever des enfans dans la sagesse, le bonheur d'être celui de votre maison & de vos domestiques. La femme forte de Salamon n'était belle qu'aux yeux grossiers des Israëlites, race de vipéres, enchaînée malheureusement par les mains de Dieu le Pere dans les fers d'une Religion de chair & de sang. La loi de grace, supérieure aux vains élemens de la loi ancienne, a inspiré à votre cœur d'arracher les sentimens du sang ; vous avez renoncé à des parens tendres pour obéir à une étrangere que vous ne connoissez pas, que vous n'aimerez jamais parce qu'elle ne se rendra jamais aimable, éternellement concentrée dans le vaste cercle de ses minuties, elle grondera perpétuellement, elle étudiera avec une application constante les occasions de vous contra-[21→]rier ; enflée d'un morceau de parchemin, qui l'aggrandit à ses yeux, elle exercera sur vous un despotisme sans bornes, une autorité sans relâche : son amour-propre ne perdra point une virgule de ses droits ; toujours au delà de la raison, ses décisions seront des oracles, vous serez contrainte d'adorer l'imbécilité humaine dans sa personne sacrée & bavarde ; enfin sa charité vous fera sentir pendant soixante & quelques années que le joug du seigneur est dur, que la superstition & le fanatisme ont rendu ses fers accablans ”.

” Quels secours ne trouverez-vous point dans vos cheres compagnes ? Ces chastes épouses de l'Agneau, qui fait germer les vierges, pour aimer davantage leur époux, sont dispensées de s'aimer entre-elles. Leur sensibilité s'attachera à vous tracasser, leurs yeux veilleront autour de vous pour vous trouver repréhensible, leurs langues legeres & venimeuses ne se remueront que pour vous prêter des défauts ou vous charger de foiblesses : votre beauté, ce sujet aujourd'hui de deuil & de larmes pour le monde, vous occasionnera souvent des chagrins : on trouvera que vous aurez tort d'être la plus belle & la plus jolie de votre communauté. Un minois sous le voile veut plaire, comme sous le cabriolet ; cet instinct est né avec votre sexe & les femmes ne s'en dépouillent point aussi aisément que de leurs habits. Votre esprit vous attisera le reproche usé & miserable d'irréligion ; dans le cloître & dans le siecle, les sots fachés d'être sans esprit se vengent de ceux qui en ont, en les accusant de matérialisme & d'indévotion ; perpétuellementobligés [sic] de vivre avec les mêmes masques, que votre vie sera délicieuse ! que vous aurez d'obligations à la tendresse paternelle de vous avoir fait malgré vous, un sort qu'elle n'enviera, jamais pour elle ”. [22→]

” Des devoirs petits & ennuyeux & toujours répétés pendant soixante ans, vous annéantiront chaque jour ; des offices longs, où un stupide Directeur exigera votre attention quand rien ne pourra la fixer d'ailleurs ; vous rendront les hymnes du Ciel aussi insipides que les œuvres de Caraccioli. Quelle faveur trouverez-vous de chanter les merveilles de l'Eternel en grec que vous n'entendez point ? Quel fruit retirerez vous de huit heures de chant, qui ne laisseront rien dans votre cœur, ni dans votre esprit ? Semblable aux orgues de votre église, vous aurez fait un vain bruit comme elles ”.

” O temps perdu consacré par les saintes rubriques de l'église, que vous êtes cher à ses yeux ! ô temps perdu relié dans quatre parties d'un bréviaire ignorant, que vous êtes respectable aux regards de l'Epouse militante de l'Agneau égorgé ! depuis la fondation du voile, depuis l'imagination des grilles & de la sainte stérilité, l'église, cette mere riche & éclairée n'a point cessé de vous entretenir parmi les vierges immolées à l'idole du célibat : oui par la durée de la sottise, on a formé au très-haut des peuples, qui semblables aux Dieux de Tyr & de la Babilone, ont des oreilles & n'entendent point. Hélas, mon Dieu ! ceux qui ont imaginé ces belles rubriques étoient comme eux, suniles illis qui sa ciunt ea ”.

” L'éducation sage, qu'on vous a donnée, ma chere Sœur, le bon exemple, qui a peut-être toujours marché devant vous, ont détourné de vos regards l'image d'un Dieu charmant & redoutable, vous ne le connoissez pas encore ; hélas ! il est dans vos yeux, dans l'air que vous respirez, il s'exprimera un jour par vos soupirs : s'il ne s'est pas encore montré à vous, il craignait votre âge, [23→] sa nudité aurait effrayé la timidité de vos jours naissans ; il se fera sentir à votre cœur, il entre aisément dans le solitude [sic], la retraite le nourrit ; hélas ! faut-il vous annoncer qu'un Dieu si beau gémira de vous être terrible ; semblable à la triste Héloïse vos yeux désespérés verront descendre Abelard avec Jesus & Marie sur l'autel ; vous les verrez tous trois dans le saint des saints & Abelard votre cher Abelard l'emportera assurément sur Jesus & Marie. Votre ame enveloppée de vos sens trouvera dans chacun d'eux un ennemi insidieux, vos efforts seront impuissans pour repousser les attraits du plaisir qu'ils vous offriront ; vous verrez derriere vous les mirthes que vous avez foulés, sous vos pieds un Océan de douleurs, autour de vous des amans heureux & couronnés de roses, qui chanteront les faveurs de leur maître ; & dans le cruel avenir, le desespoir & la mort comme les termes desirables de vos malheurs ”.

” Vos jours humectés de vos larmes se consumeront dans la tristesse : vous chercherez le bonheur, il n'en est pas sans l'amour ; ce Dieu adoucit les labeurs pénibles des paysanes, les soins inquiets des mères ; ce tendre enfant est leur récompense, il soulage le soir les travaux de la journée, un seul de tes regards leur suffit ; ô charmes du péché originel ! ô concupiscence, que feroit l'univers sans toi ”.

” La félicite que votre état vous présente est encore dans l'avenir ; quelle force d'esprit ne faut-il pas pour se pénétrer, d'un bonheur invisible, qui nous prive de la vie & des plaisirs les plus séduisans ? Que de secours ? Que de machines pour élever l'ame vers un pays inconnu, pays ingrat qu'il faut acheter aux dépens de ses sens, de ses gouts les plus simples & les plus naturels. Ce déta-[24→]chement du monde est une maladie de l'ame, ou le fruit de la vieillesse du sage, & vous vous flattes d'être vieille comme le sage, à seize ans ”.

” O maître de la nature ! est-ce en détruisant ton ouvrage qu'on devient cher à tes yeux ? Tu n'as jamais parlé à l'homme que par le plaisir, tu n'entretiens son existence qu'en flattant ses sens ; La concupiscence, cet appas attrayant, qui force la nature à se reproduire, est l'œuvre puissant de ta sagesse ; cette innocente vient de promettre d'effacer ce que ta main a gravé sur sa chair ; c'est une hypocrite trompée par d'autres hypocrites, qui en s'en imposant à elles-mêmes, se vantent de dompter la nature : tu es le Créateur, elle vient jurer à tes pieds d'anéantir ce que ta main feconde a formé ”.

” Entrez un moment, ma chere sœur, sous ces toits rustiques, où repose cette sensible mere entourée de soins, accablée de fatigues, elle dort, mais comment ? Avec un œil ouvert sur ses enfans, elle a fixé pendant la journée chaque heure du temps qui s'envole, par des travaux utiles. Si elle repose un instant, c'est dans les bras de l'amour & pour nous donner les hommes les plus nécessaires à nos besoins. Etes-vous, mes sœurs, aussi agréables au Seigneur ? Vous menez dans le sein de l'oisiveté une vie plate & inutile, vous n'avez ni les soins intarissables des meres, ni les travaux penibles qui les consument chaque jour. Quel bien faites-vous à l'humanité ? Vous surchargez la terre d'un poids massif, vos mains désœuvrées font des chapelets, des petits cœurs brodés & des confitures pour le cher Directeur.

” Pere calculateur, mere intéressée dont les mains avares ont traîné cette victime à l'autel, réjouissez-vous ! le Oui est prononcé, que vos cœurs s'épanouissent ! ah bourreaux barbares ! croyez-[25→] vous que le maître de la nature n'ait pas vôtre sacrifice en horreur ? Le poignard de la superstition, que l'église pour faciliter vos homicides a osé mettre sue ses autels, vous a servi utilement ! vous, venez de le plonger avec pompe dans le sein de cette innocente. O Dieu des temps ! ô Pere de la Vérité ! ô Dieu de Voltaire & le mien ! peux-tu voir d'un œil indifférent infecter dans le sein de cette fille les germes vigoureux de ta fécondé ? Tu crées sans cesse, tu commandes à l'homme de t'imiter, peux-tu voir briser tranquillement tes images ? Les loix sages du Royaume ont condamné à mort les filles qui détruisoint leur fruit ; la contagieuse superstition honore, respecte, sanctifie celles qui desséchent les sources de la génération [1].

” Chrétiens auditeurs, accourez à cette cérémonie pour vous édifier, que vous êtes bêtes ! quel sujet de gloire, de triomphe, d'édification tirerez vous d'une vertu stérile, qui ne produit rien ? Vous voyez chaque jour détruire l'humanité sur vos autels & vous bénissez le couteau éternel qui moissonne la société ; vos campagnes marquent de bras & vous les anéantissez encore dans les cloîtres. Ah ! malheureux ; non contens d'égorger au son des trompettes, de massacrer au bruit des timbales la moitié de votre espèce, vous venez encore avec la grosse harmonie de votre vieux chant grégorien chanter le Te Deum, à cause qu'une fille ne sera plus mere : que votre stupidité est gran-[26→]de ! vous êtes semblables à un seigneur de village qui mettrait six mille journaux de terre en jachere pendant soixante ans pour glorifier celui, qui fait germer la terre.

” O LOUIS ! ô mon Roi ! si semblable au maître de la nature par la beauté de ton cœur, si supérieur aux autres Rois par ton humanité, n'empêcheras-tu point ces sacrifices ? Ton ame, toujours éveillée au bonheur de ton peuple, ne défendra-t'elle pas à la jeunesse de prendre le couteau de la superstition avant trente ans ? Parle, ô grand Roi ! & ta voix, comme les trompettes de Jéricho, fera tomber ces murs grossiers, ou gémissent tant de malheureuses victimes si nécessaires au besoin de l'Etat ”.

L'orateur s'adressant à Monseigneur Christophe, lui dit : ” vous êtes incontestablement, Monseigneur, l'aigle des Visigots, l'Ambroise des Ostrogots, le Chrisostôme des Gaulois & l'Augustin de l'Isle de notre-Dame : la noble defense de la Bulle, la création des billets de confession & le refus constant des sacrements vous rendront toujours agréable au Dieu des misericordes ; ces passeports refusés si charitablement aux ames, qui ne peuvent aller, dites-vous, en Paradis sans ces passeports, feront l'éloge de votre discernement. Qu'il est grand, Monseigneur, d'obéir au P. Patouillet & à la Grace ! continuez d'entretenir cette sainte mésintelligence dans l'église, elle prouve, à l'univers que le fanatisme ne peut quitter nos autels, c'est à votre grandeur que Paul a remis l'épée, dont la superstition a décoré les tableaux, c'est de ce glaive qu'il faut frapper les enfans de Quesnel, de Jansenius & les Philosophes seuls adorateurs du vrai Dieu. Le Ciel prépare à vos victoires les honneurs, dont il combla le Révérend Pere Inigo ; oui, Monseigneur, vous coucherez en Paradis avec [27→] le P. Ignace, vous pourrez lécher les moustaches précieuses qu'il laissa sur l'autel de Monserrat, vous tiendrez en main cette immortelle rapière qu'il attacha à l'image miraculeuse de Marie ”.

Les prédicateurs pour se captiver la bienveillance des Couvens, sont dans l'usage de louer la Supérieure dans leur sermon ; l'Orateur, se tournant vers la Révérende Mere entonna ainsi son éloge.

” Le Cloître s'ouvre à mes yeux mon œil profâne ose pénétrer ce berçail impénétrable, uù [sic] gisent les vertus & le murmure ! ah chrétiens ! que vois-je ? Levez les yeux vers ce sanctuaire ; admirez cette sainte supérieure, le modèle parfait du bon Jesus & de la Sainte Vierge ! elle est tendre comme Marie, elle se fait enfant comme Jesus pour s'abaisser jusqu'à ses sœurs ; oui ! elle ne dédaigne pas quelquefois de causer avec elles dans les heures de récréation ; si elle ordonne des châtimens, c'est le zèle qui les dicte ; si elle donne des conseils c’est l'Ange-gardien du couvent, le P. Directeur qui parle ; si elle est sans cesse au parloir, c'est pour y étaler avec une modestie religieuse le petit orgueil de ses tîtres, édifier comme son frere Vert-vert les cadavres & les morts du siécle. Que de soins ne s'est-elle pas donnés pour embellir le couvent ! Madame a fait broder les nouveaux gradins de l'autel du sacré cœur, un habit couleur rose à notre Dame de la Compassion ; fait présent d'un beau colier de grénats au chien de St. Roch & des manchettes brodées au cochon de St. Antoine ”.

” Que votre merite est grand, Madame ! que vos vertus sont sublimes ! votre piété est celle de Jephté pour sa fille : la force de votre esprit, la main rude de Judith & le bras nerveux de Samson : votre voix, le son destructif des trompettes de Jericho : vos yeux, ce soleil que Josué arrêta sur le hameau de Gabaon : votre sainte allégresse, la joie [28→] du chien de Tobie, qui remuait si joliment la queue ; votre prudence, celle de David quand il coupe pendant la nuit un morceau de la chemise de Saül : votre zèle éclairé, celui du prêtre Joyada, quand il fit indignement massacrer la Reine légitime : votre discernement dans les châtimens, la fureur des enfans de Jacob, quand ils fûrent à Sichem égorger lâchement un peuple, qui s'étoit bêtement coupé son prépuce : enfin, Madame, vous êtes semblable aux vieux livres & les vieux livres sont semblables à vous ; c'est pour leur ressembler davantage que vous déraisonnez si souvent ; tout ce que vous dites sont des mystères, il en falloit au ciel pour se rendre compréhensible à la foiblesse humaine : vivez, Madame, mais ne bornez point votre gloire à vivre dans le cœur de vos sœurs, songez à vivre dans l'éternité. Les Anges apprendront vos vertus à la terre, le jour les racontera à la nuit & la nuit les redira au jour : dans le dernier instant du monde les Philosophes vous verront avec étonnement sur la chaire des douze Tribus pour juger encore le prochain & la terre. Claudite jam rivos sat prata bibere : c'étoit par ces paroles que l'Apôtre saint Jacques louait autrefois la mere superieure des Carmélites de Jerusalem ; Claudite jam rivos ; élevez, crioit-il, la voix pour annoncer la gloire de la mere Prieure ; Sat prata bibere : c'est le miroir de la sagesse & du bon exemple, Ainsi soit-il ”.

Le Sermon de Mr l'Abbé de Prades fut très censuré par les Rabbins de Sorbonne. Cette pièce me donna envie de courir les prédicateurs de Paris ; je savourois la manne filtrée & légère du P. de la Neuville, j'admirois l'arrangement de ses petites phrases, le choix de les jolis mots : je suivis les sermons galants de Mr. l'Abbé de la Tour-du-pin qui ne convertissoient personne. Des gens d'es-[29→]prit raisonnoient sur ces pièces, & disoient mille impiétés ; ils trouvoient ces discours offensant pour le maître de la nature selon eux ces grands orateurs chrétiens ne reconnoissoient point le vrai Dieu ; où ont ils été le chercher, aux enfers ? disoient-ils : le premier législateur, qui osa épouvanter les hommes en allumant le Tenare, étoit un monstre : il doutoit, sans doute de l'existence de Dieu ; ou vouloit porter les hommes à le détester ? Quelle idée vouloit-il donner du Créateur, en le dépeignant comme Saturne, qui dévore ses enfans.

Les hommes qui avoient existé, ceux qui vivoient encore, ne voyoient autour d'eux que des signes de la bonté de Dieu, le soleil se lever conssamment [sic], la terre germer ses fruits & le plaisir répandu sur-tout ce qui respire : tant de bienfaits pouvoient-ils faire éclore dans le cerveau des législateurs la penséo [sic] d'un Dieu terrible ? Un tyran gagne-t'il les cœurs ? Peut-on aimer celui qu'on craint ? Si Dieu signale sa bonté dans ce monde, s'il partage également ses dons à tous les hommes, pourquoi leur feroit-il du mal dans un autre monde ? Sa conduite dans celui-ci annonce-t'elle qu'il en tiendra une autre après la mort.

 

 

[1] II n'y a que les sots, les convulsionnaires, les fanatiques & les ennemis de l'Etat qui puissent croire ou prêcher que le célibat est préférable à l'état du mariage.

 

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LES ÉTUDES.

 

 

Qu'on prodigue bien inutilement les années d'Or de l'homme par les études, dont on l'amuse ! on use sans épargne le matin de la journée qu'il reste sur la terre à remplir sa tête de choses étrangeres à la vie usuelle & à son bien-être.

Dès les premiers cris de son enfance on fait taire la langue de la nature, qui voulait s'accentue sur ses levres naissantes, pour lui apprendre, je ne sais quel maussade idiôme qu'il ne saura jamais qu'imparfaitement. Jean-Jacques ; ce Philosophe, que la raison pourrait quelquefois réclamer, ne parait pas sur ce sujet plus conséquent que tous les hommes ses ennemis. Aux côtés de la mere d'Emile, je vois sa douce impatience hâter l'instant de l'accouchement pour se charger plutôt de l'éleve ou de l'homme qu'il doit donner à la nature ; mais tient-il l'enfant de son imagination dans ses bras, il en étouffe aussi-tôt les accent naturels & se presse, comme les autres, de lui développer l'inutile pauvreté de son idiôme.

L'homme doit naître avec un langage qui lui soit propre, ne pourrions-nous pas, sans nous arrêter davantage au merveilleux de la tour de Babel, retrouver la langue des hommes ? L'Academie, qui propose des prix & des lauriers à des antiquités grecques, ne pourrait-elle pas tenter de trouver cette premiere langue des hommes.

Les accens variés des oiseaux les distinguent [31→] autant que leurs différens plumages, tous les hommes ont un nez, des oreilles, je les reconnois à leur figure ; mais dès qu'ils parlent, je marche parmi mes semblables sans les entendre : chaque fois que je change de chevaux de poste, j'ai besoin d'un autre idiôme, ou d'un dictionnaire pour me rendre intelligible ; dans vingt-quatre heures il me faut dix volumes, & les entendre, pour demander les choses les plus nécessaires à la vie ; & si je tombe malade, je péris faute de sçavoir le Calepin Hollandois.

La premiere langue est-elle une de celles qu'on parle aujourd'hui dans l'Univers ? Cette question est celle d'un sot, ou d'une Academie ; il n'est permis qu'à un stupide Flamand de bâtir un in folio pour assurer que son détestable baragouin est le premier accent du monde.

Les hommes ont-ils un langage naturel ? Cette demande n'a pas besoin de réponse ; une société ne peut substituer sans langage. La langue de la nature doit être simple & lente à apprendre ; cette lenteur est nécessaire pour nous donner des notions plus claires des objets qui nous environnent & former plus solidement notre intelligence : avec cette langue nous serions peut-être moins agréables, moins étourdis & beaucoup plus tard des gens de l'extrême bonne compagnie : mais le bon sens vaut bien l'avantage d'être étourdi ; nos agrémens & nos bonnes compagnies sont cause que nous ne pouvons jamais être avec nous-mêmes ; il nous faut toujours des vivans ou des morts, cette nécessité est bien triste.

Si ces courtes réflexions, que je fais peut-être dans un moment où je déraisonne, n'apprennent rien à l'humanité, elles prouveront au moins l'inutilité d'apprendre aux enfans une autre langue [32→] que celle de leur pays & condamneront l'usage abusif d’user leur temps à des études inutiles à la Société.

Que de bêtises n'entassons-nous pas dans la mémoire des enfans ? A quoi leur sert notre métaphysique ? Ne vaudrait-il pas mieux leur donner une idée de l'anatomie ? On leur enseigne à connaître la carte, la sphère, le blason & on leur laisse ignorer la structure de leur corps, si necessaire à leur conservation & à la gloire de l'Etat. Pourquoi ne pas leur donner un précis des maladies, qui affligent plus ordinairement les hommes, leurs tableaux, leurs symptômes, les simples qui les guérissent, les soins que l'on doit prendre de la santé, comme il saut se conduire étant malade ? Car les infirmes sont presque tous des enfans : ils consultent le medecin, l'apothicaire & les sœurs du pot.

Dans ce cours d'étude nécessaire à la vie, on peindroit aux enfans avec les couleurs d'Esculape les suites facheuses de l'ivresse & de la débauche ; la crainte les rendrait sobres & continents. Ces connoissances ne. seraient-elles pas plus utiles que l'animal du côté de la chose ou de notre coté.

Les universités sont inutiles, les villes où elles sont établies sont la plupart sans commerce & sans action.

Les universités font tomber les bras du peuple ; l'aisance de faire apprendre le latin à bon compte aux enfans donne des idées riantes aux peres & meres ; les appointemens & le faste petit & comique des Docteurs achevent de leur faire tourner la tête.

Cent mille hommes organisés pour agiter la navette : ou robustement constitués pour fendre [33→] le sein ingrat de la terre, quittent le métier ou la charrue de leur pere pour augmenter les universités ou pour les servir. Un peuple immense de grédins ou de paysans sacrés, paraît tout-à-coup sur, les bancs des écoles & des gens nécessaires aux arts utiles deviennent les gargotiers & les valets de chambre des suppots des Académies.

La logique, ce petit sçavoir encore adoré dans nos universités de province, est la honte durable de l'esprit humain : a-t-on pu croire que l'art du sillogisme était le grand instrument de la raison ? ” Si nous faisons réflexions sur les actions de notre esprit, dit Mr. Locke, nous trouverons que nous raisonnons mieux & plus clairement lorsque nous observons seulement la connexion des preuves, sans réduire nos pensées à une régle ou forme sillogistique ; aussi voyons-nous quantité de gens, qui raisonnent d'une manière fort nette & fort juste, quoiqu'ils ne sçavent point faire de sillogismes en forme. Quiconque prendra la peine de considérer la plus grande partie de l'Asie & de l'Amérique, y trouvera des hommes, qui raisonnent peut être aussi bien que lui sans avoir jamais ouï parler de sillogismes. Si le sillogisme était le meilleur moyen de mettre notre raison en exercice, Dieu se ferait contenté de nous donner d'abord des pieds & des mains & eut laissé à Monsieur Aristote le soin de nous rendre raisonnables ”.

Cet argument de Locke, que la raison inspire aux hommes, n'a pas encore interrompu dans de certaines universités les plates questions & l'usage ridicule de disputer : si Pierre est Jacques, ou si Pierre n'est pas Jacques ? Si l'on peut être le même jour pendu à Rome & marié à Paris ? Si le mot Blictri hors ou dedans la proposition peut signifier quelque chose ? Si la nature angelique, specificè sumpta, est universelle dans l'hypotese de St. Thomas ? [34→] Si le desir inné de la connoissance de la Métaphysique a été la cause de la chute d'Adam ? Si l'arbre de Porphire est bien certainement l'arbre fameux de la connoissance du bien & du mal, que Dieu avait mis dans le jardin d'Eden. An præter esse reale actualis essentiae, sit aliud esse necessarium quo res actualiter existat ? Il est inutile de traduire cette question de Suarès, dit un Anglois, parce que ceux qui n'entendent pas le latin la comprendront autant que ceux qni [sic] l'entendent.

Le Jacobin, Thomas, docteur angélique & le bœuf de l'école, selon Albert le petit (1), est fort cité en logique : c'est d'après lui qu'on soutient : que la nature ne fournit des femmes que lorsque l'imperfection de la matière n'a pu parvenir au sexe parfait Que ce raisonnement est pitoyable ! la nature en travaillant à sa conservation n'auroit-elle pas pour but de produire l'être sans lequel elle ne peut se conserver ? On soutient encore d'après les SS. Peres, qu'Adam avant sa chute étoit avantagé d'une faculté générative confiante & non interrompue. Nous avons perdu cette continuelle faculté prolîfique, nous n'en voyons plus qu'une faible image dans les Cordeliers & les Carmes du grand couvent.

C'est avec ce profond sçavoir, appellé, la clef des Sciences, qu'un jeune homme ouvre la porte du temple du Gout. La théologie, qui jure toujours par son grand Thomas, soutient encore dans nos Universités borgnes les questions, dont ce docteur angélique & déraisonnable a déshonoré l'esprit humain. Nos Rabbins de Sorbonne, éblouis [35→] du compliment lâché d'un Crucifix de Naples, s'imaginent que Thomas a composé sous la dictée du St. Esprit. Il ne faut qu'entendre l'Angélique pour être convaincu qu'il cherchoit quelquefois à deshonorer le Créateur, Il demande : si Dieu aime mieux un Ange possible qu'une mouche actuellement existante ; si les Anges ont le matin une connoissance plus claire des choses que l'après midi ; si chaque Ange entend ce qu'un Ange dit à l'autre ; si les Anges passent d’une extrémité à l'autre sans passer par le milieu : si un Diable peut en illuminer un autre ; si la création du monde a été finie en six jours, à cause que six est le nombre le plus parfait ; ou si le nombre six est le plus parfait, parce que la création a été faite en six jours ; si les saints ressusciteront avec leurs intestins ; s'il y a un instant dans la génération divine ; cette proposition : Dieu le Pere hait son fils, est-elle possible ; Dieu a t'il pu s'unir personnellement à une femme, en cas que Dieu se communiquât à la nature cucurbite ; comment cette heureuse & divine Citrouille prêcheroit-elle, feroit elle des miracles ? Sera t'il permis de boire & de manger après la résurrection ? Le Paradis est il grand ? Les Anges ont-ils les aîles bien longues ? Que faudroit-il faire s'il tomboit une mouche, un bœuf, dans le calice après la consécration ?

 

 

[1] Le frere Albert, Jacobin, fut surnommé le grand dans un fiecle où tout étoit petit ; il a laissé aux Dominicains, ses héritiers, soixante in-folio, où il y a moins de bon sens, de gout & d'esprit que dans un Almanach chantant.

 

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[36→]

 

HISTOIRE.

 

Du Révérendissime & Illustrissime Pere Christophe Choulaamba, Curé de la Villette-aux-Anes.

 

 

Il y avait à la Villette-aux-ânes un Curé, qui faisait joliment des Almanachs. Les Anglais, toujours fiers, capricieux & brouillons, venaient manger nos pommes de terre jusqu'à Paris. Le Roi de France avait besoin de maledictions pour chasser de ses Etats les Dogues Britanniques. Dans ce temps-là on arrêtait une armée avec un anathème, on faisait taire le canon avec celui de la messe ; c'est un secret que les Papes ont perdu. Choulaamba avait les meilleurs [sic] malédictions du Royaume, le Roi était curieux de les avoir de la premiere main.

 

Sa Majesté s'ennuyait depuis long-temps d'avair [sic] à la Cour la plate figure d'un riche Butor ; pour s'en defaire, elle le nomma Ambassadeur extraordinaire à la Villette-aux-ânes. Le Butor devait représenter Sa Majesté ; pour annoncer l'opulence, la grandeur de son maître il fit acheter beaucoup de bêtes, prit les gueux les mieux tournés de Paris, fit galonner & barioler beaucoup d'habits. Le jour qu'il partit pour l'ambassade, la Cour vint voir passer les bêtes & examiner la beauté des gueux.

[37→]

La marche commençait par un Suisse, le plus gros des Treize-Cantons ; il avait une paire de moustaches à ravir ; les Dames convenaient qu'elles étaient du dernier mieux, de la bonne faiseuse & superlativement noires. Un Timbalier, quatre Trompettes, en habits bleux, paremens verds, gallonnés dessous & dessus toutes les coutures, précédaient cinquante Chevaux de mains, tenus par cent palfreniers, qui alloient a pied crainte de fatiguer les chevaux. Trois Fripons d'Intendans, habillés d'un fin drap Pompadour broché d'or suivaient les chevaux. Dix Pages de Son excellence, en habits de gala, escortaient quatre brillants carosses : le premier de ces carosses contenait dans la personne du Secrétaire, toute l'intelligence de l'Ambassadeur, le second étoit vuide, le troisieme étoit exactement rempli par la rotondité de son Excellence Elle-même, le quatrième avait cinq roues, encrustées de glaces : les cinq roues ne servaient à rien, non plus que le carosse ; mais seIon l'étiquette des Ambassadeurs, il faut toujours à leur suite des gens & des carosses inutiles.

 

La Cour trouva l'équipage merveilleux, divin ; certains courtisans assuraient que ce bon gout n'était pas de l'invention de son Excellence : on riait, en demandait comment Monseigneur s'acquiterait de sa commission ? Bon, disait-on, il se formera en chemin avec les chevaux, les bêtes s'entendent, au reste il a un secrétaire fort habile & ses instructions digérées comme çà. Cette procession arriva à la porte du Curé de la Villette-aux-ânes. L'Ambassadeur fût reçu par les marguilliers de la paroisse, le Magister à la tête & la servante du Curé à la queue. On conduisit son Excellence à l'audience ; le Curé fit ouvrir les deux battans de sa cuisine & l'Envoyé le harangua ainsi : [38→]

 

CHER & BIEN AMÉ. [sic]

 

” Le Roi, mon maître, a besoin de vos malédictions ; les Anglois viennent manger nos pommes de terre jusqu'à Paris ; Sa Majesté m'ordonne de vous conduire en triomphe à la Cour pour maudire les Anglois dans ce monde ici &dans l'autre ”.

 

Le Curé, sans répondre à l'Ambassadeur fit fermer à l'instant les deux battant de sa cuisine. Ce procédé étonna le représentant du Roi des Gaules. Les deuxSécrétaires [sic] conférérent ensemble ; celui du Curé se plaignit que son maître ayant le droit de porter un bonnet & des talons rouges, l'Ambassadeur dans toute sa harangue ne l'avoit pas honoré d'un petit mot d'Eminence ; il protesta qu'on n'aurait pas les malédictions du Curé, si l'on ne rendait à ses talons rouges les honneurs, qui leur étaient dûs. L'Ambassadeur fit répondre au Secrétaire du Curé qu'il n'y avait pas un seul mot d'Eminence dans son catéchisme d'ambassade, qu'il ne pouvait sans encourir les disgraces du Roi son maître, s'écarter d'une virgule de son catéchisme historique ; qu'il allait cependant en instruire sa Cour.

L'Ambassadeur dépécha un courier extraordinaire. On fut six mois à chercher les moyens d'accommoder la Cour de Versailles, & le presbytère de la Villette-aux-ânes ; on consulta le méchant dictionnaire de Trévoux, le méchant dictionnaire de l'Académie & tous les méchans dictionnaires pour trouver un mot qui ne fut, ni figue, ni raisin. Pendant qu'on fouillait dans les dictionnaires, les Anglois mangeaient les pommes-de-terre & dévastaient la France.

[39→] Pressé d'avoir des malédictions, on tint un conseil extraordinaire. Un commis du bureau de la guerre, qui connoissait le protocole de la vanité, les petites étiquettes & les simagrées des Cours, dit qu'il fallait pour accorder le titre d'Eminence au Curé de la Villette-aux-ânes, sans compromettre la majesté du Trône, obliger Sa Révérence à donner à ses talons une ligne & demie de hauteur plus qu'aux talons ordinaires des Curés & que les susdits talons seraient couverts d'une peau de maroquin rouge ; que l'Ambassadeur vérifierait la hauteur, la couleur des talons, en prendrait acte, dresserait un manifeste qu'on enverrait à toutes les Cours Souveraines de l'Europe ; qu'alors on prodiguerait sans risque & avec plus de fondement le titre d'Eminence à Mr. le Curé des la Villette-aux-ânes.

L'Ambassadeur, ayant exactement rempli les vûes de sa Cour, mesuré avec la derniere précision les talons du Curé, vérifié leur couleur, il lui donna de l'Eminence. Le Pasteur, enflé comme un balon & satisfait de la France, assura l'Envoyé que ses malédictions étaient au service du Roi son maître.

L'Ambassadeur déploya les présens que la Cour envoyait au Curé. Il lui donna entr'autres un beau bréviaire de veau, doré sur tranche, en lui disant ; comme Sa Majesté est très persuadée que vous ne dites pas votre bréviaire à cause qu'avec quatre cens mille livres de bénéfices, il n'est pas naturel que vous eussiez la faculté & les moyens d'acheter un bréviaire ; elle vous prie d'agréer celui-ci de sa main royale & bienfaisante. Voici deux lits jumeaux pour Votre Emminence & sa gracieuse gouvernante. Le Roi, mon maître, est un souverain trop galant pour oublier les Dames, voici encore une belle paire de cor-[40→]nes d'un cerf, que Sa Majesté a pris dans la forêt de Fontainebleau. Ces cornes indisposérent la maîtresse de Mr. le Curé ; mais le sécrétaire de l'Ambassade, qui étoit d'une très jolie figure, raccommoda cette affaire en couchant avec elle.

Son Eminence fit de beaux présens à l'Ambassadeur ; elle lui donna un des cailloux, qui avoit assommé saint Etienne ; un morceau de la corde, qui avoit étranglé le bon larron ; une dormeuse & un cabriolet de la Ste Vierge ; un morceau de l'oreille de la vraie croix, & deux chaussoirs des onze-mille vierges.

Le Curé de la Villette partit avec l'Arnbassadeur & le cortêge. Son Eminence étoit montée ur un âne. En chemin saint George, patron de l'Angleterre, se présenta vis-à-vis de la monture du Curé, lui offrant deux bottes de foin. L'animal, qui avoit son libre arbître, arrêta au milieu du chemin, indéterminé, comme on dit dans l'école, laquelle des deux bottes il choisiroit : son maître l'accablait de coups de fouet. L'âne pour prouver l'excellence, la vérité du libre arbître & faire triompher la Sorbonne, lui dit d'un ton vraiment doctoral, pourquoi me frappes-tu ; J'ai mon libre arbître St George apparût alors au Curé & lui dit : ne t'avises point de maudire mes Anglois, tu sais que j'ai coupé le bout du nez à mon confrere, Denis ? Tu n'es pas mon confrère, je te le couperois tout entier pour faire enrager ta gouvernante. Ce colloque de l'âne & de St. George, se tint, dit l'histoire, au milieu du cortège, devant l'Ambassadeur, & personne ne l'entendit ; cela paraît incroyable ; cependant celui, qui a fait cette histoire a de l'esprit, on assure même qu'il ne ment jamais.

Le Curé de la Villette-aux-ânes arriva à la [41→] Cour ; il avait encore un pied dans l'étrier, qu'on commençait déjà à tirer sur lui. Ce Prélat, disait-on, vient-il résider à la Cour ; n'avons-nous pas assez ce ces résidents à cheveux plats ? Quel mauvais gout ! le Roi va t'il donner dans les prêtres ? Ces gens-là ne sont point bons à faire des amis, disait Mr. le Comte de Tourné, gentil'homme ordinaire la chambre [sic] : Sa Majesté, disait un autre, a beaucoup d'intelligence, un bon sens droit, elle voit aussi bien & mieux que ses ministres, mais elle n'a pas assez de confiance en ses talens ; la bonté de son cour l'empêche quelquefois de suivre les lumières de son esprit ; avec autant d'humanité qu'elle en a, elle se passerait bien de Ministres, si elle le voulait & encore mieux de prêtres.

On conduisit Mr. le Curé sur l'observatoire, orné ce jour-là des plus belles tapisseries des Gobelins. Choulaamba, dans la crainte de déplaire au fier Saint George, combla les Anglois de bénédictions. Le Roi & la Cour se moquérent du Curé ; ses almanachs furent décriés ; les libraires, qui vendaient ses guides-ânes, n'y perdirent-rien, ils débitérent en revange cent mauvaises plaisanteries, qui courûrent sur son compte. L'art de faire des garçons & des filles & de les baptiser chrétiennement, dédié à la servante de Mr. le Curé de la Villette-aux-ânes : Entretien de Mr. l'Abbé Griset, grand Pénitencier de Notre-Dame ; du Curé de la Villette-aux-ânes & de son âne ; sur la nécessité d'excommunier les Comédiens & de bénir les Anglois : l'Enfant trouvé, ou le tourne-broche du Curé de la Villette-aux-ânes : l'Art de porter son bréviaire, sans le dire ; ouvrage très-commode pour le Curé de la Villette-aux-ânes.

Le Curé honteux d'être hué, persifflé de la [42→] Cour, de la Ville, & de la Province, demande quelques jours après une audience particuliere des Ministres, à qui il tint ce discours ; ” si je n'ai point maudit les Anglais, vous devez en sçavoir gré à ma politique ; les malédictions des prêtres & les bénédictions des Demoiselles du monde, ont à peu près les mêmes succès ”.

” Vous avez cédé, Messieurs, aux Corsaires Bretons, certain pays où il tombe beaucoup de neige & où il croît beaucoup de poil. Pour dégéler le cœur des nouveaux conquérans de ces contrées glacées & les empêcher de manger vos pommes de terre, j'ai un expédient bien plus sûr que les malédictions, que vous demandiez : envoyez au Canada vos filles de théâtre ; la Gauthier, qui se panche en avant sur les planches, afin d'exciter l'admiration des spectateurs, coutume qu'elle observe encore en touchant à son douzième lustre, réussira mieux au Canada qu'à Paris ; où le soin d'étaler les charmes flétris de sa gorge, lui a rarement concilié la bienveillance du Parterre ; Madame Le Kain, qui fait cens infidelités par an en Europe, en fera trois cens en Amérique ; Madlle. Mouche, qui est honnête & qui commence lentement & voluptueusement sa fortune par la pièce douze-Sols, ne renchérira pas les denrées : Madame Préville, qui joue froidement ses rôles ; les rendra encore plus froidement sur un terrein plus froid ; son jeu la rapprochera encore davantage du gout Anglais ? Madame Favart, qui a fermé les yeux au Maréchal de Saxe, qui mourut dans ses bras, pourra régner sur les derniers soupirs de quelque Milord attaqué de consomption : Madlle. Clairon qui a ruiné des barons Allemands, ne consultera point les Avocats pour ruiner les Barons Anglais : La… qui se soule avant de rendre ses rôles : La… qui s'ennivre après avoir [43→] dansé sur les planches de l'Opéra. La.. La.. &c. &c. pourront tenter les honnêtes gens d'Albion, qui se soulent comme les honnêtes gens du Port au bled.

” Pour réussir plus aisément vous apprendrez à ces femmes à médire des Français, du Pape & à boire du Punch ; c'est la premiere éducation, qu'on donne aux Anglois Les nouveaux maîtres du Canada trinqueront du gout pour elles, se fixeront dans leurs conquêtes & ne viendront plus manger vos pommes de terre.

On suivit les conseils du Curé de la Villette-aux-ânes, & en sacrifiant de la neige, du poil & des filles nous conservâmes nos Topinambours.

Saint George fâché de l'invention du Curé de la Villette-aux-ânes jetta des hauts cris dans le Ciel : je suis un sot, disait-il ; fallait il me fier à un prêtre ? Avais-je besoin de faire la dépense d'un miracle ? De faire parler une bête ? mon pouvoir céleste appréhendait-il pour les Anglais les malédictions d'un homme ? Je n’avais qu'à rendre ces malédictions infructueuses ; mais dans le Ciel, comme sur la Terre, on ne s'avise jamais de tout.

 

 

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[44→]

 

LES

 

MAUVAIS RAISONNEMENS

 

DE MA GRAND’ MERE.

 

 

Résumé :

 

« La dure moitié de mon Grand’Pere avait des idées aussi extravagantes, aussi singulières que les Philosophes de nos jours ; elle prétendait que les hommes devaient nourrir leurs enfans : une lueur de raison persuadait la sienne ; en faut-il davantage à une femme belle et entêtée pour la persuader que c’est de la plus solide raison ! ma Grand’Mere était sans cesse entourée des amis que sa beauté avait fait à mon Grand’Pere. Ces jolis Messieurs assuraient que Madame pensait juste, deux ou trois gréluchons s’offraient même de démontrer son systême. Une jolie femme fait faire aux hommes autant de sottises qu’elle veut ; les plus sages-mêmes ne les empêchent guères d’en faire, parce que les sottises des hommes servent au triomphe de leur beauté. » (p. 45)

Ainsi, cette grand-mère (chinoise) pensait que les hommes pouvaient, en forçant un peu la nature qui leur avait donné des seins et avec un peu d’entraînement, produire du lait et allaiter leurs enfants. De même, l’on rendrait les hommes plus parfait en remplaçant les curés de village par des médecins. Les icônes de la superstition seraient alors remplacées par des images de probité, de travail et de respect au roi, un jour de la semaine serait consacré non pas à l’austère culte mais à la récréation utile où le médecin lirait quelque dissertation pragmatique, des récompenses académiques seraient distribuées chaque semaine à la fille la plus sage et au meilleur laboureur, une information ponctuelle serait donnée à la population sur la conduite à tenir face à la maladie, chaque village disposerait d’une maison vouée aux infirmes et enterrerait ses morts discrètement la nuit afin de ne point attrister l’élan de la vie…

L’article conclut par les vues « fort originaires » de la grand-mère sur la notion de vérité. « La Vérité ne connaît ni la douceur de la complaisance, ni les petits soins de l’amitié, son organe dur et rauque ne fait qu’étourdir notre bonheur ; le mensonge au contraire, fait pour aller terre-à-terre avec nous, s’accommode à nos caprices & sourit souvent à nos folies ; son air affable nous captive, ses complimens nous flattent & lui seul sait répandre adroitement des fleurs sur nos jours. » (p. 52)

 

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[55→]

 

LES EMPECHEMENS

 

DIRIMANS.

 

 

Empêchemens dirimans

Du très Saint Sacrement de Mariage,

par demandes & réponses.

 

Résumé :

 

Le récit met en scène un pasteur ignorant, maladroit et bouffon interrogeant un couple de jeunes gens le jour de leurs noces. L’énumération des questions (Mademoiselle n’est-elle pas votre sœur, votre tante ? a-t-elle déjà eu un enfant baptisé ? n’êtes-vous pas châtré ? etc.) donne lieu a un ridicule de l’attitude religieuse face au répondant du fiancé, jeune officier lucide et ironique.

C’est ce même pasteur qui, sans en comprendre le texte, fait chanter le poème ci-dessous le jour de Noël.

 

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[61→]

 

NOEL.

 

 

Javais promis dévotement,

Dans le Temple tenant un cierge,

Que je n’aurais jamais d’amant

Et que je serais toujours vierge ;

Je ne sais comment, ni pourquoi,

Un greluchon reçût ma foi ;

Mais c’est pour accomplir la loi. [62→]

Qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous dire ?

En voulez-vous rire ?

Mais c’est pour accomplir la loi ?

Que voulez-vous donc dire de moi.

 

Joseph est enfant du quartier

Même tribut, même famille ;

Il sait un fort joli métier,

Sa mine m’a paru gentille

Mais il se garde, comme il doit,

De me toucher le bout du doigt

Car c’est pour accomplir la loi.

Qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous dire ?

En voulez-vous rire ?

Car c’est pour accomplir la loi,

Que voulez-vous donc dire de moi.

 

Un jour en contemplation,

Les yeux baissés dessous un voile,

Me vint la salutation,

D’un Gas plus brillant qu’une étoile ;

Et dans ce moment je conçois,

Sans savoir comment ni pourquoi,

Mais c’est pour accomplir la loi.

Qu’en voulez-vous &c.

 

La loi du Dieu de Jéricho

Ne se démêle qu’avec peine ;

Je dois donner un populo

Sans le secours de l’œuvre humaine

Sans douleur, sans pleurs, sans effroi

Sans mettre l’honneur en désaroi ;

Mais c’est pour accomplir la loi.

Qu’en voulez-vous &c.

[63→]

Joseph, mon benin compagnon,

Dès qu’il s’apperçut de l’enflure,

Voulut me faire carillon

Et publier par tout l’injure :

Un Ange vint, lui dit : tais-toi

Je veux que tu demeures coi

Car c’est pour accomplir la loi.

Qu’en voulez-vous &c.

 

Nous cheminons dévotement

Quand de mal la nuit je fus prise,

Dans une étable promptement

Je fis le berceau de l’église :

Deux pauvres bêtes, deux harnois

Nous échauffaient faute de bois ;

Mais c’est pour accomplir la loi,

Qu’en voulez-vous &c.

 

Après huit jours accomplis,

Par une suite du mystère

Un vieux Rabbin à cheveux gris

Fit au poupon certaine affaire,

Il lui coupa, je ne sais quoi :

Ce n’était pas le bout du doigt

Mais c’est pour accomplir la loi,

Qu’en voulez-vous &c.

[64→]

Un matin l’on vint m’annoncer

Trois diseurs de bonne aventure

L’un d’eux fit l’enfant trémousser

Par sa noire & laide figure,

Ils portaient des présens tous trois,

On les appellera les trois-Rois,

Mais c’est pour accomplir la loi,

Qu’en voulez-vous &c.

 

Enfin après quarante jours

Au peuple pour donner l’exemple

Sans me parer de vains atours

Un Dimanche je fus au Temple

D’un air uni, simple & bourgeois

J’y portai deux pigeons cauchois,

Mais c’est pour accomplir la loi,

Qu’en voulez-vous &c.

 

Un vieillard nous accueillit,

Et caressant ma géniture,

Soudain son horoscope il fit

Et lui prédit mainte aventure :

Puis en sautant il dit : ma foi,

Je vais mourir content de moi.

Car j’ai vû l’auteur de la loi. [65→]

Qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous, qu’en voulez-vous dire ?

En voulez-vous rire ?

Car j’ai vû l’auteur de la loi

Que voulez-vous donc dire de moi ?

 

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[66→]

 

LA BIBLIOTHEQUE.

 

Résumé :

 

Revue critique des ouvrages suivants, mentionnés par leur titre :

 

  La Confession auriculaire : « La Religion Romaine exige d’un pécheur la confession de ses crimes. »

  La Religion naturelle : « aussi ancienne que le monde, elle date de l’an un de la création, les autres ne peuvent contester son antiquité. »

  Le Processionel : « livre fort inutile. »

  L’excellence du Jeune : « Cet ouvrage est digne d’un Fanatique : vous prêchez le Jeune, prêchez la Sobriété ».

  Le Pontificat Romain : « livre singulier avec lequel on fait des Evêques. […] Que d’impostures dans la consécration d’un Evêque ! »

  Catalogue des Tableaux de Paris : « L’indécence des Tableaux, exposés dans les Eglises, serait digne de l’attention des Evêques, si ces Seigneurs faisaient leur métier. »

  La mandrinade : « miserable poëme, détestable histoire. »

  Traité sur le Purgatoire : « Jamais je n’ai oui de si mauvais raisonnemens que ceux que l’on continue de faire sur le Purgatoire. »

  Le Martyrologue des Jésuites

  La poëtique de Marmontel : « ouvrage inutile ».

  Réflexions sur la physionomie : « La nature met-elle un cachet étranger sur la face d’un Grand ! »

  Traité sur la Resurrection : « Quelqu’avantageuse que soit la façon, dont mon cadavre sera glorifié dans le ciel, je renonce dès ce moment au Paradis, s’il faut y retrouver mon impertinente figure. Pourquoi faut-il que mon ame soit empâtée dans cette méchante boue ? »

  Les Hérésies : « Le sang que la religion a répandu a plus humecté la surface du globe que nous habitons, que les eaux abondantes du déluge. »

  Histoire de l’ordre de saint Dominique : « Les Dominicains ont été les moines les plus funestes à l’humanité ».

  Le spectacle de la Nature : « L’Abbé Pluche radote avec ses coquillages & son déluge ».

  L’histoire de Malthe : « en examinant de près les bourreaux de Malthe, j’ai trouvé la fondation de cette cruauté. [l’Ordre des Chevaliers de Malthe] »

  Gallien restauré : « Ce roman est original. »

  Les Confessions de saint Augustin : « Les personnes brisées  & anéanties dans la dévotion trouvent, dit-on, une manne cachée dans cette production »

  Le Trépassement de la Vierge Marie : « Ceux & celles, qui liront le Poëme du Trépassement de la Vierge, jouiront de quarante jours d’indulgence »

  Histoire des Suisses : « Nos portes seraient mieux gardées par un Français poli »

  Histoire de la Ville de Liége : où il manque quelques anecdotes.

  Histoire sur les reliques : « Rien ne fut plus brutal, ni plus stupide que les Guerres que l’on fit anciennement pour les reliques & le tombeau vuide de Jérusalem. »

  Les Œuvres de Jean Jacques Rousseau : « La rudesse magnifique des ouvrages & les pensées de ce célèbre Auteur sont pareilles aux richesses des sauvages. Ses duretés philosophiques ont du prix et je ne sais quoi qui brille & qui blesse. Jean Jacques ressemble en tout à l’or & aux diamants qui sortent des mines, ses livres en général ressemblent aux corps naturels, toujours plus lumineux que les Spectres que fait la magie. »

 

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[102→]

 

HISTOIRE

 

MERVEILLEUSE ET SURNATURELLE

 

DE

 

MON COUSIN

 

HOMVU.

 

Résumé :

 

Cette farce scatologique met en scène Jean-Jacques Rousseau, appelé comme précepteur au début du récit, afin de le mieux expédier.

Par un prodige de Chine, le cousin Homvu naquit en or massif  : « L’enfant pissait, chiait, suait, bavait de l’or » (p. 103) si bien que plus tard, « sa merde, sa sueur & ses crachats suffisaient à ses dépenses. » (p. 105)

Homvu voyagea mais il connut quelques déboires en raison de la valeur de ses déjections, jusqu’à être déclaré nouveau messie par un rabbin perspicace qui vit en lui la source de la reconstruction d’Israël : « L’Europe a pensé que le Messie était le fils de Marie, un de nos citoyens. Hélas ! comment a-t’elle pu croire qu’un homme, qui n’avait pas le sol, fut le Roi d’un peuple qui se donnerait au Diable pour avoir de l’or, ou la permission de rogner les ducats. » (p. 110) L’inquisition l’enferma ensuite dans un cachot distingué : « Sa précieuse merde lui mérita cette faveur chrétienne. » (p. 112) Son guichetier accepta sa louable corruption et s’enfuit avec lui. Des voleurs de grand chemin le gardèrent six mois, le temps de s’enrichir de ses productions et de rentrer ainsi dans le rang, l’or valant mieux pour cela « que les prières des Derviches & des Moines » (p. 114). A Paris, le cousin chinois suscite la suspicion de la police et l’intérêt sans pudeur des filles qui se disputent son urine. De ces insistances répétées, Homvu s’étonne et s’interroge sur la fascination pour l’or au détriment de l’homme.

« Homvu tomba malade. Les meilleurs Médecins de Paris vinrent en foule lui offrir leurs secours meurtriers. Mon cousin, par complaisance pour nous, suivit quelques unes de leurs ordonnances & les Médecins l’assassinèrent. » (p. 119) La famille, qui espérait au moins hériter du cadavre, en fut déboutée au profit du fisc malgré un procès en règle. En effet, le tribunal décida qu’en l’absence de législation sur un tel cas, le corps serait dépecé et partagé entre les institutions et le peuple. Ainsi, « On légua le cul de mon cousin à St. Sulpice pour faire une belle Notre-Dame d’or. [Bien que] Quelques critiques ne manquérent point de représenter au Curé Languet, qu’un derrière n’était point décent pour faire une bonne vierge. » (p. 120)

Beaucoup d’auteurs profitèrent de ce décès pour inonder la place de brochures sur « les vanités passagères de ce monde » (p. 120) mais n’enrichirent que les libraires ; la famille ruinée par le procès ne put offrir que sa bénédiction au cousin restant qui eut l’idée suivante : « pour gagner du pain, je songeai à composer de mauvais vers. » (p. 121) Toutefois, « La méchante police de Paris ne voulut point me permettre de rimer. » (p. 121)

 

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[122→]

 

HISTOIRE

 

DE LA

 

PROCESSION

 

DU GRAND

 

GEANT DE DOUAI.

 

 

La Procession du Grand Géant se fait tous les Ans le premier Dimanche après le 16 de Juin. L'origine de cette fête se perd dans l'antiquité. Les Auteurs, qui ont écrit sur cette matière, ont, comme les Théologiens, donné leurs doutes & leurs conjectures pour des lumières.

Buzelin, dans ses annales écrites sur le ton de nos vieilles légendes, lui donne deux origines, qu'il attribue au secours merveilleux de saint Maurant, Patron de Douai. Il assure qu'en 1556. Gaspard de Colligny, voulant surprendre cette Ville, avait exprès choisir la Veille des Rois, sçachant que les habitans étaient cette nuit ensévelis dans la bierre & le vin. Le Saint, qui tremblait pour ses fidèles ivrognes, alla trouver le sonneur de la collégiale de saint Amé, à qui il ordonna par trois fois de sonner les matines. Cet homme, qui n'avait point cuvé son vin, & qui sentait le danger d'éveiller trop-tôt les Chanoines, mollement en-[123→]veloppés dans leurs toiles & encore anéantis dans les fatigues de la veille, refusa d'obéir. Après un débat ridicule, que Buzelin rapporte, il se leve & va sonner les Matines ; mais par un miracle de la grace, au lieu de sonner en branle, il sonne le tocsin & l'allarme. Ce bruit effrayant éveille le peuple, on court en foule sur les Remparts, & l'on trouve saint Maurant, vêtu d'un habit de Bénédictin, sémé de fleurs de lis d'or, qui défendait la porte de la ville. Le Saint fleurdelisé voulait, sans doute, faire paroli avec les étendarts Français.

 

Le même historien raconte cette même avanture & la donne comme une ruse des ennemis pour surprendre les Douaisiens ; il dit que les Français, cachés dans les bleds, avaient amenés d'Arras deux machines roulantes, fort épaisses, faites en forme de pieds de chèvre, qu'ils devaient lancer dans la porte, ou sous la herce aussitôt qu'on l'ouvrirait & pour mieux amorcer les Flamans, ils avaient lâché vers la porte un cheval sans bride pour les engager à courir après.

 

St. Maurant, à qui l'historien donne toujours le soin de protéger les Flamans, alla tirer un coup de canon sur le Rempart ; le bruit fit connaître aux ennemis qu'ils étaient découverts, ce qui les obligea de se retirer. En considération de ce miracle, on institua une procession solemnelle, où l'on traîna les deux machines, dont on fit après deux figures gigantesques. Cette avanture a été mise en rimes plates & enchassée dans un cadre que l'on exposait sur l'Autel de saint Maurant, où le peuple venait la lire aussi respectueusement que le saint Evangile.

 

Cette procession commence par les corps de [124→] métiers. Chaque corps a quatre torches, ce sont des grands bâtons où pendent Les hyéroglyphes de leur métier : les Savetiers ont de vieux souliers ; les Bouchers une pièce de lard, des andouilles, des têtes de veau ; les poissonniers des harangs & des queues de morues. Chaque corps a sa croix d'argent & le patron attributif du métier. Les Tailleurs, gens de précaution, ont Saint Homme-bon & le Sauveur du monde, par ce qu'ils ont besoin de toute la Rédemption pour se sauver, & cela depuis que l'on s'habile [sic] dans les Pays-Bas. Les Maîtres, les Compagnons, les Apprentifs marchent sur deux lignes le chapeau sur la tête & la canne à la main. Cette façon leste d'assister aux processions est particulière à ces peuples.

 

Après cette tirade de corps de métiers, un enfant habillé, en Ange, monté sur un cheval bénédictin ; superbement enharnaché ; porte l'étendart de la moinerie, où est écrit en grandes lettres rouges ce verset du Pseaume.

 

ETIAMSI FUERINT SATURATI, ET MURMURABUNT.

 

L'ange de la moinerie est suivi d'un gros frère Capucin, porteur d'une croix de bois, où pend une verge & une discipline. Ce triste étendart annonce dix Peres Capucins bien nourris ; les Révérends indignes marchent sans manteaux & dans un honnête négligé. La décence & la modestie, qui conviennent à des Capucins, accompagnent leurs pas.

 

A leur suite vient une compagnie de cent hommes, appellée les grands Carmes, qu'on distingue de leurs freres Cadets par la fierté de leur marche. Ces moines du Vieux Testament portent l'i-[125→]mage de Notre-Dame du Mont-Carmel. Les Flamans saluent profondément ces Bonzes, en leur disant : voilà des Serviteurs de Dieu. Suivant la liste des indulgences du Carrnel, il est dit : que si quelqu'un, de quelque condition & qualité qu'il puisse être, rencontre un Carme, & le salue en lui disant, voilà un serviteur de Dieu, il gagne cent ans d'indulgence. Les Flamans, qui sont friands des trésors de l'Eglise, ne manquent jamais de saisir l'occasion favorable de leur procession pour gagner cent mille ans d'indulgence in globo.

 

A la suite de la Reine des cieux & des scapulaires, on voyait Notre-Dame du Rosaire, entourée de chapelets & de la famille de saint Dominique. Suivaient après Notre-Dame de Lorette, Notre-Dame de Bonne esperance, Notre-Dame de la consolation, Notre-Dame de Grace, Notre-Dame de la bonne joie, Notre-Dame des Sept Douleurs, Notre-Dame de la Paix & Notre-Dame de Remede, escortées des freres de l'hôpital des incurables de la Trinité, ayant à leur queue le Grand Seigneur le Turban sur l'épaule.

 

Une boutique ambulante de croix annonce les deux Chapitres, deux cens Reliquaires & le glorieux saint Maurant ; des Chantres gagés dégoisent avec distraction en l'honneur du Patron ce verset.

 

Sicut unguentum quod descendit in barbans Aaron.

 

Dix Bedeaux annoncent le Magnifique (1) ; les [126→] Docteurs des quatre facultés, les Bacheliers en Droit & en Médecine, vêtus de rouge, tiennent d'une main des éventails & de l’autre jettent des dragées à la tête du beau sexe. Cette cérémonie passepour [sic] une grande politesse, tant les Flamans ont de courtes idées du sçavoir vivre.

 

Un Timbalier, six Trompettes, précédent une cavalcade d'Ecoliers, conduite par les R. R. P. P. Jésuites, qui marchent à pied. Les étudians, vêtus de Robes de chambres de Callemande de différentes couleurs, représentent les peuples de l'Asie ; & pour augmenter l'éclat de la fête, la cavalcade fait de moment à autre des décharges de pistolet.

 

A la queue de cette cavalcade paraît un char de Triomphe ; il représentait l'établissement de l'Université de Douai. Philippe II Roi d'Espagne siégeait au haut sous un Dais de cuir doré. Sa Majesté, figurée par un écolier, était vêtue d'un casaquin d'étamine noire, galloné de papier blanc. Le prix du vêtement était réhaussé par des paremens de papier, où restait l'empreinte des Macarons qu'on avait façonnés dessus : La coëffure d'un pain de sucre, artistement rangée sur un feutre repassé à neuf, lui servait de couvre-chef : un manteau noir, où l'on avait peint des Lampions, tenait lieu de manteau royal : une toison de fer blanc paraissait de loin un des plus beaux bijoux de la Couronne d'Espagne : des manchettes de papier, découpé en forme de dentelles, relevaient encore l'air majestueux du Prince ; en un mot cette cérémonie figurait à peu près un Auto-da-fé, dont Philippe II. orné d'un San-bénito, représentait la victime.

 

Un grand enfant de Chœur, vêtu de rouge, fi-[127→]gurait à côté du Roi, Son Eminence le Cardinal de Granvelle. Le Prélat donnait la bénédiction à l'Université & par ricochet aux filles enceintes, qui se trouvaient sur son passage. Au pied du Roi on remarquait le génie de la ville de Douai ; d'une main il ténait l'écusson des Armoiries de la Ville & de l'autre le caducée brisé de Mercure. Ce génie était exécuté par une fille de quinze ans, extrêmement jolie ; sa coëffure, semblable à celle de la Déesse Cybelle, était ornée de Tours, de Bastions de Forteresses, pour signifier peut-être que la tête des flamans est une place fortifiée d'ouvrages à cornes ; elle était dans un déshabillé jaune, garni de rubans verds & de barbeaux qui jettaient un éclat furieux sur l'Université.

 

Au milieu du char on voyait le Prince détroné des Philosophes ; le grand Aristote tenant un éteignoir ; un peu plus bas l'arbre fameux des Catégories ; à son côté le R. P. Bougant ; la robe pleine de Chats, de chiens, de Hannetons & de Rhinoceros ; il levait une bannière ou étaient ces vers.

 

De cent Questions que voici,

L'une est médiocre, l'autre est bonne ;

Beaucoup ne valent rien : mais qu'on ne s’en étonne

Nos Questions sont ainsi.

 

La Medecine était représentée par une Déesse vêtue de noir, qui tenait d'une main les ciseaux des Parques & de l'autre ces vers pour rémorer [sic] aux Flamans la merveilleuse recette d'Hippocrate.

[128→]

Armons-nous tous de la bouteille

Car sans le vin

Le corps humain

Est en langueur

Le Jus de la treille

Le met en vigueur.

 

La Chirurgie était figuée [sic] par un Squelette, qui tenait un rasoir avec ces mots : Je rase proprement. La Pharmacie avoit sur la poitrine une médaille d'or, où était gravée l'image de la Déesse Cloacine, elle tenait précieusement un pot d'Albium graecum. La Morale habillée par les Jésuites tenait d'une main un grand cartouche, où on lisait ces mots : La phisionomie de la Foi varie à l'infini : & de l'autre un thermomêtre avec cette devise ?

 

Les vents de Loyola, font monter toute ma liqueur.

 

La Théologie était représentée par une fille Espagnole ; deux Jesuites lui bandaient les yeux, elle tenait toutes les lettres du faux Arnaud. Ce faussaire était sous ses pieds, le front couvert de plumes de chats huants. Le Droit était symbolisé par une vierge couronnée de clouds de géroffles ; de canelle & de poivre concassé ; le tout bien & dûment collé sur de vieilles lettres de provisions : Deux Jesuites lui offraient la Bulle du P. Tellier qu'elle baisait respectueusement ; alors les Inigistes criaient : bene, bene ; digna, digna es intrare in nostro nigro corpore.

[129→]

Vers le bas du char on voyait le vieux Despautere, vêtu d'un antique parchemin rempli de scolion. Il portait une Thiare de papier gris, où étaient écrites en abrégé les régles de l'ablatif absolu. On avait attaché à la ceinture de sa culotte cette régle du Rudiment, où il est dit : qu'il faut accorder le substantif avec l'adjectif en genre, en nombre & en cas. Despautere tenait un grand carton, où étoient deux colonnes ; dans la premiere on avait mis tous les génitifs du genre féminin ; dans la seconde tous les nominatifs du genre masculin ; au bas on lisait ; le nominatif masculin ne doit point enjamber sur le génitif féminin, à cause que le génitif est le créateur du nominatif & que tous les cas dérivent de lui.

 

Le second Char représentait le Temple de la Déesse Vesta ; onze filles, aussi pucelles que leurs meres, étaient les gardiennes du feu sacré. Ces vierges étaient superbement décorées ; on avait choisi exprès celles qui avaient plus de gorge ; ce Char avait l'air d'une boutique de tetons Flamans. Ces onze vestales figuraient la stérilité du pays. Un chœur de Musique couronnait cette cérémonie, en chantant, dans la langue sçavante du pays, le cantique suivant.

 

A la fête sous l’ormiau,

Dansant avec les fillettes ;

Nous n’avions mi de capiau,

De coches, ni de Brayettes ;

Et quand nous faisions des sauts, [130→]

Nos kemises étaient trop courtes,

On voyait nos assutiaux.

 

Les jeunes filles, en dansant,

Faisaient un peu la nitouche ;

En lorgnant par devant

L'iau leur venait à la bouche

Et quand nous faisions des sauts &c.

 

Nous leur disions en riant

Ne penses point à malice

Lorgnés belles hardiment

Tout ça se porte à l'Eglise

Et quand nous &c.

 

Jacques Tonniau ce gros rioux [2].

Leur disoit d'un air de goualle.

Tenés fillettes pour vous [131→]

Ca va mieux qu'un quart de toile

Et quand nous &c.

 

Ces deux chars étaient suivis d'un vaisseau de ligne ; il représentait l'Arche de Noë. Ce conservateur de la mauvaise espèce humaine était figuré par un faiseur de mords, qui embouchait les quatre Facultés. Sa tête était couronnée de pampre ; à ses pieds on lisait ces vers.

 

Dans les couvens cette liqueur vermeille

Nourrit la paix, entretient l'amitié

Sans vos charmes puissans secourable Bouteille,

Les Saints Fakirs seraient sans charité.

 

On avait habillé deux cens Flamans en bêtes. Leur air naturel ne rendait pas la métamorphose sensible. Le Bœuf était représenté par un Docteur en Médecine ; le Renard par un Procureur ; le Cocq par un Carme du grand Couvent ; l'Ane par un Mathurin. Un Jésuite, habillé en Corbeau, précédait l'arche ; il portait à son col ces vers.

 

Un moine ! ô Dieux, quel animal ;

Jamais la signistre Corneille,

Ne fut d'augure plus fatal.

 

Venait ensuite une roue, appelée la roue de fortune. Un homme vêtu en Pantalon, avec un nez postiche, était le conducteur de cette espèce [132→] de voiture, Doue roues, qui servaient à conduire la machine, donnaient le mouvement à une roue de rencontre, qui faisait tourner là quatrième. Sur cette dernière on avait rangé des figures de grandeur naturelle, qui représentaient les différens Etats de la vie, caractérisés par chaque personnage. Au milieu de la rouë on voyait la fortune. Cette machine traçait la vicissitude des fortunes humaines, en montrant les personnages tantôt en haut, tantôt en bas.

 

Le fameux Géant & son épouse marchaient, en dansant au son du tambour un menuet en. grand, tandis que leurs enfans l'exécutaient en raccourci. Ce Géant est de là hauteur de vingt pieds : sa femme de la même taille ; leur troisième enfant est en béguin & tient un hochet ; il a huit pieds de haut ; les meres le font baiser à leurs enfans, qui pleurent si cette faveur ne leur est accordée. Cette attention des parens allume, de bonne heure dans le cœur des Flamands, l'amour qu'ils ont pour cette famille ; car le plaisir ; qu'ils ont de voir danser leur grand Géant les chatouille trois mois d'avance.

 

Cette Procession, sainte & ridicule, est entourée d'une multitude innombrable de Flamans, dont les chapeaux sont décorés de branches de buis béni, d'une image du saint Suaire & d'un billet, qui a touché à la tête des trois Rois [3]. Cet-[133→]te fête s'exécute encore tous les ans ; & à la honte de la Religion, que les Flarnans ne connaissent point encore, on voit dans la même cérémonie les reliques des Saints, les prêtres & le chant de Pseaumes confondus avec les mascarades, les pantalons, & l'indécence. Tout ce qu'il y a d'édifiant dans ce carnaval ambulant, c’est qu'il retrace chaque année l'injurieux parallelle de Dieu & de Barrabas.

 

 

[1] Titre qu'on donne au Recteur de cette petite Université.

 

[2] Railleur

 

[3] Les Flamans sont fort superstitieux & très dévots à la messe, ils achalandent avec soin les Eglises, où les prêtres expedient plus vitece [sic] sacrifice. Le moment, où ils paroissent plus recueillis, est celui où le Ministre dit ces paroles sursum corda ; alors ils font avec le pouceune [sic] croix sur leurs cols ; ils prétendent que cette cérémonie les empêche d'être pendus ; cependant malgré leur dévotion au sursum corda, on en pend plus chez eux, proportion gardée qu'a Paris, où cette tendre dévotion n’est point connue.

 

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[134→]

 

HISTOIRE.

 

DU RÉVÉREND

 

PERE DU PLESSIS.

 

MISSIONNAIRE

 

DE LA

 

COMPAGNIE DE JESUS.

 

Pourquoi les Dieux m’avoient-ils fait si bête ?

 

 

Les Auteurs de la défunte Compagnie de Jesus ont été partagés sur le lieu de ma naissance. Le grand confesseur Berthier, facteur d'un journal qui n'était plus lisible, me fit naître à la Martinique ; le Pere Bougeant dans l'Isle des Houynbumus ; le P. Corvette, mauvais Auteur, dans le pays désert, où François Xavier a converti six mille ames.

 

Mon éducation fut remise à Monsieur & madame Duplat de Quimpercorentin. Mr. Duplat était un homme crédule & le mortel le plus propre à être attaché au char de la foi ; le bandeau de l'évangile semblait être fait exprès pour ses yeux. Madame était une femme dévote, qui citait [135→] Dieu à chaque parole, le prenait envain à chaque instant. Un domestique avait-il la gale, ou quelqu'autre infirmité, parente à cette maladie ; c'était une punition du Seigneur, qui se vengeait de la négligence de son service ; le châtiment venait de la servante d'un Chanoine, elle le tenait de son maître, qui l'avait apporté du Séminaire.

 

Cette Dame, fort superstitieuse, avait vu tous les défunts minois de Meilleurs ses Grand-Peres ; appercevait-elle à son reveil une tâche sur son linge, ou quelques marques sur les bras occasionnées par une mauvaise attitude, la famille allarmée croyait aussitôt qu'un Trépassé était venu la châtouiller, ou la pincer pendant la nuit ; une salière renversée, des couverts ou des couteaux croissés, un pain mis à rebours la faisaient trembler.

 

La première éducation qu'ils me donnèrent, fut de m'apprendre à baiser la main, lorsqu'on me présentait quelque chose. La main, dans l'esprit de Mr. Duplat, avait les prérogatives des reliques. Le premier sçavoir qu'on m'inculqua, fut la distinction de la droite & de la gauche, la premiere sous le nom de belle main & la seconde sous celui de laide main. Je ne pûs atteindre qu'avec beaucoup de difficultés à ces dégrés de perfection. Mr. Duplat désespérait de mon éducation, il disait souvent à sa femme ; Madame : Duplessis sera gauche des deux mains.

 

Mes précepteurs, voyant que je ne pouvais discerner la main gauche de la droite, s'avisérent de mettre, dans la poche droite de mon habit, un morceau de fromage, & un morceau de pain dans la poche gauche ; alors Mr. Duplat me disait : [136→] Duplessis, présentez la main du coté du pain ? Cette industrie lui réussit, à moins de trois mois, je présentai les deux mains comme un Ange & j'appris la distinction parfaite de la droite & de la gauche ; ce qui me donna une connaissance très-intime de mes deux mains.

 

Brisé, anéanti dans la connaissance de mes deux mains, je passai aux élémens de Mathématique. Mr. Duplat, chargé de mon instruction & de celle de ses filles, me donna les premières notions de la perpendiculaire, en me montrant à faire l'arbre : cette figure consiste à se tenir sur la tête les Jambes en l'air. Mon Précepteur concluait, de cette image, que tout homme décrivant une pareille perpendiculaire ne pouvait perdre sa culotte. Les Demoiselles Duplat n'eurent aucune connaissance de cette figure, on les bornait aux idées des surfaces & des corps.

 

De cette premiere leçon, je sautai à la connoissance du cercle & l'utilité du rouage. Mr. Duplat m'enseigna l'art de faire la rouë : cette science consiste à se renverser sur les mains, se redresser sur les pieds, retomber successivement, se relever de même & parcourir de la sorte uncertain [sic] espace assez considérable. Les Demoiselles Duplat ne fûrent pas encore éduquées de cette partie de Géométrie ; les filles ont apparemment moins d'égalité que les garçons ; peut-être aussi que la pésanteur des Corps les ferait tomber sur le dos : posture honnête, dit Mr. de Voltaire, où toute fille doit tomber.

 

La connaissance du levier vint à la suite de ces instructions ; elle consiste dans la théorie de la culbute. Le méchanisme de cet art se réduit à poser les mains par terre, jetter le cul en avant ; de sorte [137→] que les pieds passent perpendiculairement au dessus de la tête & de se relever du même coup droit sur les pieds. Les filles de Mr. Duplat n'apprirent point à faire la culbute ; le Pere la regardait comme science infuse dans le beau sexe.

 

L'expert Duplat, pour conserver chez lui la simplicité du jeu & nous continuer ses leçons de Mathématique, avait imaginé un jeu appellé, lachez-tirez. Ce jeu, sans contredit, le chef d'œuvre de l'esprit humain, s'exécutait avec les jarretières des joueuses & des joueurs : Une des Demoiselles Duplat en tenait tous les bouts, chaque joueur avait son bout, & dès que celle, qui tenait tous les bouts, criait tirez, nous devions lâcher notre bout, & tirer lorsqu'elle disait lachez. Il y avait des jours de dévotion, où les Demoiselles Duplat ne voulaient point jouer à lâchez-tirez, de peur que leurs jarretières n’eussent scandalisés le prochain.

 

Notre Mentor nous avait appris à jouer avec intelligence le jeu de la main chaude. Mon esprit à ce jeu sortait de tous côtés, pétillait comme un feu d'artifice : jamais les Auteurs de l'Encyclopédie n'attraperont comme moi le talent d'appliquer une main sur une autre. Ce jeu m'a donné d'abondantes notions des surfaces & le moyen de les multiplier à chaque instant aussi promptement que l’éclair.

 

Comme tous les ridicules devaient entrer dans ma tête, je donnai dans la poësie, surtout dans les méchans vers. Ce fut la sainte Vierge & l'Enfant Jesus qui développérent mes talens poëtiques. Madame Duplat avait une Notre-Dame dans sa cuisine, qui avait un petit Enfant Jesus doré : le poupon me donna l'idée de faire une pièce de vers à la Mere. Je composai une balade sur ce [138→] refrein : Vierge, l'enfant Jesus est un enfant doré.

 

 

BALADE.

 

Fille Auguste des Rois, ô vierge incomparable !

Qui faites dans le ciel la pluie & le beau temps,

Faites luire à nos yeux vôtre sceptre adorable,

Entendez nos soupirs, nos vœux & nos accens.

Nous périssons sans vous, & la main criminelle

De l'ennemi commun, dans la nuit éternelle,

Va plonger, sans retour, vos enfans malheureux ;

Présentez au Seigneur votre fruit précieux ;

Que votre sein fécond a formé sur la terre.

De la gloire des cieux son visage est paré.

Ah, qu'il est bien joli ! qu'il ressemble à son Pere !

Vierge, l'enfant Jesus est un enfant doré.

 

Ses cheveux sont mêlés d'argent fin, d'or potable ;

Ses beaux yeux sont plus clairs qu'un beau jour du Printemps ; [139→]

Sa bouche est un corail, & son front agréable

Invite le pécheur & gronde les méchans.

Son cœur tendre & sensible est un cœur paternel (1).

Il est né de bon lien. Votre sein maternel :

Autrefois l'allaita du pur nectar des cieux,

Ciel ! qu'il apprit à vivre en imitant sa Mere !

Des [sic] ses plus jeunes ans Jesus fut adoré,

Ah, peuple ! répétons aux pieds du Sanctuaire

Vierge, l'enfant Jesus est un enfant doré.

 

Ah descendez des cieux, Princesse sécourable !

Ecartez loin de nous les Démons ménaçans.

Auprès du Tout-puissant soyez-nous favorable,

Ecoutez les soupirs, les vœux de vos enfans :

Au trône de la gloire, où l'honneur vous appelle,

Le ciel va couronner cette vertu fidelle,

Qui fit jadis pâlir les astres radieux.

O Reine de nos cœurs ! dans ces Augustes [140→] lieux,

Où le clergé Français récite son bréviaire,

Où votre Auguste nom est toujours honoré.

Nous dirons tour-à-tour & cela sans nous taire

Vierge, l'enfant Jesus est un enfant doré.

 

 

(1) Licence poëtique.

 

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[141→]

 

ENVOI

 

A MONSEIGNEUR

 

CHRISTOPHE DE BEAUMONT.

 

 

Vous, qui dites la Messe, ô Prélat tonsuré !

Dont le nom à Paris dans l’Isle est révéré ;

Célébrez avec nous ce glorieux ministère,

Et gravons sur l’airain & le papier timbré

Le refrein que le ciel vient de mettre en lumière,

Vierge, l’enfant Jesus est un enfant doré.

 

Cette pièce fut très applaudie des Capucins de Quimpercorentin & de la Ban-lieue. Le Gardien : le P. Vicaire, vinrent complimenter Monsieur & Madame Duplat sur la beauté de mon gbnie [sic]. Hélas ! disaient ces Révérends Peres, si le Ciel nous donnait un sujet avec un esprit aussi terrible que celui de Monsieur Duplessis, notre ordre serait illustré. Ces Peres me prièrent de composer des vers sur les stigmates de saint François, en m’avertissant de ne pas citer la broche de saint Dominique. Madame Duplat, qui aimait les Capucins, [142→] m’ordonna de rimer leur Patron. Je fis cette chanson sur l’air des folies d’Espagne.

 

Tremblez pécheur & faites pénitence,

Du Ciel fâché désarmez les courroux,

Et par vos pleurs évitez la sentence

Que l’Eternel va porter contre vous.

 

Le vieux François, tout farci de stigmates,

Offre pour vous des soupirs en ces lieux,

Frappez, frappez sur vos poitrines plates

Crachez du sang en l’honneur du bon Dieu.

 

Et vous sur tout, renaissantes pucelles,

Ne faites plus sécouer vos jupons,

Songez toujours aux flâmes éternelles,

Où le Seigneur réchauffe les Démons.

 

Un seul instant peut vous ravir la grace, [143→]

Pour se damner il ne faut qu’un desir,

Mettez ; mettez votre cœur à la glace,

Si vous sentez la flâme du plaisir.

 

Ces vers me firent une grande réputation dans toute la Basse-Bretagne. Les Chanoines, qui s’entretiennent souvent du Portier des Chartreux, de Margot la Ravaudeuse, à cause qu’on ne peut pas toujours..... furent éblouis de mon esprit. Un de ces Messieurs, qui faisait la Cour à l’ainée des Demoiselles Duplat, vint me complimenter, assurer la famille que c’était un meurtre de laisser un joli garçon comme moi végéter dans la province ; Monsieur Duplessis est fait pour la cour, il faut l’envoyer à Versailles, ou tout au moins à Paris ; L’Abbé Trublet est vieux, l’Académie ne pourrait mieux le remplacer que par Mr. Duplessis : l’Académie est comme les bons chevaux, elle a bon pied, bon œil.

 

Duplat, flatté de la pensée riante de voir son éléve Académicien, m’envoya à Paris avec une lettre de recommandation pour le P. Hayer Recollet, qui travaillait alors à son libelle, la Religion vengée, où il prenoit la défense de ce qu’il n’entendait pas. Il assurait que lemystère [sic] de la Trinité était uni, comme la main, que la raison trouvait très possible que trois ne fissent qu’un : figurez-vous, écrivait-il, un triangle régulier, qui a trois côtés, & n’a qu’un côté ; ce triangle est possible, puisque j’en ai l’idée ; ergo le mystère de la Trinité est uni comme la main.

 

Mon ami le P. Hayer me gâta la tête ; il me prouva par cent vingt deux propositions que les hommes devaient être parfaits, comme le Pere -[144→]leste est parfait. J'étais à l'âge du fanatisme ; je fus touché de ces cent vingt deux propositions ; tous les extrêmes & toutes les perfections vinrent se présenter en foule à mon imagination, les vuides de mon ame se meublèrent subitement des idées les meilleures possibles de la perfection : c'en est fait, m'écriai-je ! je vais être parfait, comme le Pere céleste est parfait ; ne nous amusons pas à imiter les gens raisonnables, ce sont des machines à réflexions, à sentimens, le meilleur des hommss [sic] ne vaut rien, le plus sage est celui, qui n'est point méchant, si l'on ne trouve dans cet univers rien de parfaitement rond, rien de parfaitement quarré, cherchons au ciel la perfection de la perfection.

 

Je suis étranger sur la terre, mon Royaume n'est point de ce monde, la béatitude est destinée aux pauvres d'esprit, tachons d'être bienheureux. Les Capucins sont de bonnes gens, il ne faut guères plus d'esprit pour être Capucin, que pour porter des paquets à la messagerie : l'Enfer est l'héritage de la beauté, des riches du siécle, des gens d'esprit & de la bonne compagnie ; fuyons la bonne compagnie, & pour être parfait, comme le Pere céleste est parfait, je quittai la bonne compagnie, & je me fis Capucin indigne.

 

Je courus chez les enfans de saint François. Un gros frere racoleur me reçût poliment & me dit : Duplessis, vos repas sont fondés à perpétuité sur les fonds inépuisables de l'imbécilité humaine ; moyennant que vous marchiez nuds pieds, vous serez chaudement habillé, vous attirerez même la compassion de ceux, qui nauront [sic] point d'habit : venez que je vous présente à notre P. Gardien, c'est un grand homme, il fait venir la voca-[145→]tion, comme le vinaigre fait venir l'eau à la bouche.

 

Le frere Junipère m'annonça à son supérieur. Ce Pere jugea bientôt que j'étais capable d'amener l'abondance au couvent, il me prêcha les agrémens de l'ordre séraphique : notre saint institut, me dit-il, est incontestablement le premier de l'église ; Notre-Dame de la véritable Portioncule l'a toujours consacré sous la main puissante ; les forces de l'enfer ne prévaudront jamais sur lui ; la vierge assura saint François qu'aucun Capucin ne sera damné : voici les bonnes raisons de la St. Vierge.

 

De l'Aurore au Couchant, du Midi au Septentrion, la barbe est ce qui distingue un Capucin d'un Recollet. Faites attention à cette différence, mon cher enfant, le feu de l'Enfer, dont le nôtre n'est qu'un ombre, est si vif, si dévorant, qu'il brûle à deux mille pas les corps les plus durs ; ainsi, Mr. Duplessis, dès qu'un Capucin descend aux Enfers, l'activité de l'air du feu lui consume subitement la barbe & dans l'instant le Capucin n'est plus qu'un Récollet. Vous voyez parfaitement bien, Mr. Duplessis, l'avantage qu'il y a d'être Capucin, & que la sainte Vierge avait très-raison, quand elle assurait au prédicateur des Lapins, qu'un Capucin ne pouvait être damné.

 

Huit jours après mon entrée aux Capucins, on me donna l'habit & les noms de Frere Misac, Sidrac, Abdenago de la perfection de Quimpercorentin. Qu'il serait plaisant de peindre ici la Ste. attitude & l'élegance de ma figure, revêtue du sale habit de François d'Assise ! Imaginez-vous un crâne tondu, qui se perd dans l'immensité d'un vaste & profond capuchon ; deux bras enchassés [146→] dans deux espèces de bottes molles ; un corps sanglé comme celui d'un âne, ou d'un patient que l'on conduit à la potence, enfin, figurez-vous, avec Mr. Menage, un vieux jetton, dont on a rogné les lettres & où l'on ne voit plus qu'une tête avec la barbe.

 

Mes vestiges ne durèrent pas long-temps, ma vocation était un feu de paille ; il s'éteignit. Les singeries de saint François me déplûrent bientôt ; je vis que je n'étais point parfait ; comme le P. céleste, pour porter le dégoutant habit d'un Capucin. Comme il me manquait cette plénitude de bêtise, si nécessaire aux Capucins, je fis des réflexions. Je vis chés ces moines beaucoup de grimaces, beaucoup d'orgueil dans un sac lié de cordes, beaucoup de minuties dans une régle, où le systême très-mal amalgamé avec la religion ne pouvait donner pour toute perfection que des Imbéciles, ou des Innocens. J'allai redemander mes habits séculiers.

 

Le P. Maître ne manqua point, selon la formule ordinaire des Capucins ; d'attribuer au Diable l'usage de mon peu de raison ; quelles pensées damnables, avez-vous, me dit-il, de quitter un habie [I) que le bienheureux Didace a porté ? Prétendez-vous raisonner avec la grace ? Sçavez-vous [147→] que la raison est un instrument infernal, qui détruit les plus saintes réflexions.

 

Je raisonnais encore dans ce temps-là par hasard, il me restait encore des éclairs de sens commun ; je protestai au P. Maître, que la raison était l'ouvrage de Dieu, que le Diable & les Capucins ne disposaient point de ce don céleste. Le P. Maître assura toujours que c'était le Diable, & à cause du Diable, je fus contraint de porter encore huit jours l'habit de Capucin.

 

Dépouillé enfin des guenillons sacrés de saint François, l'esprit toujours gros des vertiges de la perfection ; contristé de ne pas trouver celle du Pere céleste dans le cloître, je m'imaginai de la chercher dans l'état du mariage. Le mariage, disais-je en moi-même, est un Sacrement plus amusant que celui de l'extrême onction ; cet état est le premier de l'homme, c'est avec de la chair de ma chair & des os de mes os que je vais m'unir ; rien de plus parfait que la chair & les os bien unis. Je cherchai pendant trois mois après ma chair & mes os ; à chaque fille que je rencontrais, je m'imaginais toujours trouver mon bien ; je grillais de joindre les pièces ensemble. Je fis tant de réflexions pour faire un mariage parfait, que je trouvai le moyen du contraire. Je rencontrais de la chair, qui n'était pas la mienne & des os qui ne s'emboitaient pas avec les miens.

 

En cherchant une femme je tombai malade : une Sœur du Pot [II] nommée Sœur Pacifique [148→] Percée, prit soin de moi. Le premier moment de ma convalescence fut consacré à lui parler de l'impression, que ses charmes avaient fait sur mes sens.

 

La Sœur Percée était une fille consite dans la dévotion ; son cœur ouvert aux cinq plaies de notre Seigneur, le rendait plus propre aux faiblesses de l'amour. Ma Bergere était maigre, comme un Saint Jérôme, blanche comme Notre-Dame de Lorette ; son nez, un peu plus long que celui de St. Charles Borromée, ne la déparait pas, parce que le proverbe dit qu'un long nez ne dépare pas le visage : le proverbe a de l'esprit. Malgré tant de charmes extérieurs, ma Bergère Pacifique pouvait encore prier Dieu pour son embellissement.

 

A ces agrémens la Sœur Percée joignait des appas vraiment solides. Elle avait le bel esprit de St. François d'Assise ; possédait, comme ses cinq doigts, l'histoire ancienne & moderne des Revenans ; celle de la belle Geneviève, Comtesse de Brabant & le très-long cantique de St. Alexis ; elle mariait à ses riches connaissances, une très-belle voix ; elle chantait comme les âmes du Purgatoire. Un jour je m'émancipai auprès de la Sœur Pacifique, je glissai la main sous sa petite guimpe : Sœur Percée : criait : Finissez donc Misac Sidrac-Abdenago Duplessis ! vous êtes un mauvais convalescent ! est-ce que l'on chiffonne les Sœurs Du pot ? Environné de ces Finissez donc, j'allai mon train ; je cherchai long-temps sous la guimpe, je ne trouvai rien de ce que les filles disent : il y en a assez pour remplir la main d'un honnnête [sic] homme.

 

Après quelques légères faveurs, que ma maîtresse redoublait selon l'usage des filles à l'appro-[149→]che du Sacrement, je l'épousai. Le jour de la nôce, Pacifique me parût enchantée. Elle avait deux grands pieds gênés dans des souliers trop étroits, qui la fatiguaient avec grace ; un corps de juppe, trop serré, l'embarassait avec agrément ; un cotillon, qui voltigeait tantôt par-ci, tantôt par-là, par son inconstance laissait voir le vuide des vanités passagères de ce monde : vanitas vanitatum & omnia vanitas. Il n'y avait rien chez ma femme, qui ne fournit une réflexion morale ; ses ajustemens étaient presqu'un sermon, mieux rangé que les Discours du Pere Hayer & le journal chrétien.

 

Notre mariage fut stérile ; le Ciel ne voulait point que son serviteur fit des enfans de chair ; il le destinait à peupler le Ciel d'Etres plus dignes de ses regards ; c'était des enfans de la grace, que je devais engendrer & les engendrer sur-tout dans la grace de la Société.

 

Depuis mon mariage j'avais pris St. Joseph pour mon patron ; le jour de sa fête, ma femme s'avisa de m'offrir un bouquet ; elle s'adressa à un mauvais Poëte Chinois, qui rimait comme il pouvais & saint Joseph, le plus beau sujet du monde, devint impertinent sous la plume de ce méchant Auteur. Voici la pièce :

 

 

[I] Malgré la sainteté & les beautés, que les Capucins trouvent dans leur habit, je ne crois point qu’il soit si agréable au Seigneur ! la preuve que Dieu n'aime pas ce vêtement ridicule, c'est que les Capucins sont obligés de quitter leur saint habit avant d'entrer au ciel. Imitons le bon goût de Dieu le Pere, ne souffrons plus ses mascarades.

 

[II] Religieuses, ou espèces de Cotillons crottés qui portent a Paris du bouillon aux malades. Ces sœurs se melent de traiter les infirmes & leur ignorance fait un tort considerable à l'état.

 

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[150→]

 

BOUQUET

 

à mon Epoux Monsieur

 

DUPLESSIS.

 

N’imitez point votre Patron,

Les Saints en tout ne sont point imitables ;

Joseph à côté de Manon,

Passait des nuits bien lamentables ;

Il n’osait profiter des Droits ;

Que lui donnait le Mariage,

Vous par mille amoureux exploits

Montrez que vous êtes plus sage.

 

Résumé :

 

Le narrateur, Duplessis, s’exprime à la première personne. Jeune, il reconnaît à son épouse le droit de se plaindre d’une relation plutôt « sèche ».

Lui et sa femme s’étaient engagés « dans la troupe d’un charlatan » où ils jouaient L’Ascension du Père Ignace, pièce religieuse à petit budget. Duplessis jouait le Père et son épouse la Vierge. Cette pièce ne dut son salut qu’à son dénouement : Ignace ridiculisé reçoit un coup de pied du Bon Dieu. Tracassée par les jésuites, la troupe doit changer de ville et de programme mais la médiocrité des représentations pousse le couple Duplessis à chercher une autre profession. Tous deux s’embarquent pour la Martinique. Cependant, le bateau sombre lors d’une tempête et Duplessis, naufragé, est recueilli par un navire qui le dépose à La Rochelle. Le Père Hayer lui conseille alors l’oubli de sa femme et l’humilité. Duplessis s’engage en tant que domestique chez un insupportable magistrat puis renonce à l’humiliation et préfère entendre le conseil de son ami Paillasse : « vos talens théâtrals, Duplessis, doivent tourner vos idées vers une sçavante troupe de comédiens, qui ont toujours excellé dans l’art de Thalie ; c’est assurément chez les Jésuites : où vous trouverez la perfection de la perfection ; votre génie, vraiment comique, est capable d’illustrer le chandelier de la société. » (p. 159) Duplessis s’enrôle donc dans la Compagnie où ses brillantes études le mènent au triomphe des « bancs théologiques » puis il entreprend ses missions : « Je commençai par m’emparer de l’esprit des enfans & des sots, en les intimidant avec le Diable. Je m’étais apperçu que cette vieille machine était la plus propre pour […] gagner à Dieu les gens, qui ont peur du Diable. […] Les Diables dans les sermons font continuellement des miracles, touchent plus les cœurs des pénitens & opérent plus de bien que le Ciel même. »   (p. 160-161)

Après être passé dans les villages et les campagnes, Duplessis se rend à Arras sur ordre de son Général, car cette ville semble la plus propice aux miracles. En effet, le préfet lui propose une fille influençable, nommée Isabelle Le Grand, qui veut bien croire à la guérison de sa jambe engourdie. « Le jour de l’exécution on amena Isabelle au pied du Calvaire. Son imagination, frappée de l’espoir d’une prompte guérison, l’anima : elle se leva tout-à-coup, crie au miracle. Arras, rempli de gens organisés pour être témoins d’un miracle, retentit aussitôt de celui-ci » (p. 164) La réputation ainsi acquise vaut au confesseur un succès retentissant qui le précède dans ses déplacements.

Parmi les milliers de confessions recueillies, Duplessis s’attriste d’avoir toujours eu a arracher celles des filles : « Voilà l’embarras, que nous avons avec les filles ; il faut leur arracher ce qu’elles ont dans l’ame avec des crochets : lorsqu’elles sont femmes & familiarisées avec leur état, elles se déclarent un peu plus sincérement, mais toujours avec ces détours si naturels au sexe. » (p. 168-169)

Le narrateur conte alors avec théâtralité la confession tortueuse d’une fille, puis celle d’un paysan irréprochable et franc, enfin celle d’un mourant incrédule. Quant à la mode des fameux calvaires disposés tout au long de son parcours, elle est liée à sa renommée : « Il est étonnant que cette manie ait pris dans un siécle éclairé & qu’il se soit trouvé des hommes assez bêtes pour seconder mes vertiges. » (p. 196)

Lorsque Monseigneur de Montmorin le reçoit et l’héberge, Duplessis s’habille à la hâte et confond sa culotte avec celle de son hôte. Des mendiants l’abordent et croyant n’avoir aucun argent, Duplessis trouve au fond de sa poche « soixante et quelques livres » qu’il attribue à un miracle. Le miracle ne s’élucide qu’après avoir distribué l’argent et Duplessis en fait l’objet de son prêche. Quelques anecdotes sont ainsi racontées.

Lors d’un sermon à l’église Saint-Marceau à Paris, l’épouse que Duplessis croyait morte le reconnaît et se présente à lui : « qu’elle fut ma surprise, lorsque je vis Pacifique ! mon devoir était de sauter à son col ; la religion m’avait durci le cœur, je crus qu’il était plus chrétien de lui parler avec indifférence. Je priai Madame Duplessis de se trouver le lendemain chez une Dame de mes dévôtes. » (p. 181 [suite à erreur de pagination] ) Le Rectorat, alerté, conseille d’acheter le silence de Madame Duplessis mais celle-ci, sur les bons conseils d’un ennemi des jésuites, exige de récupérer son époux lié par le sacrement du mariage. Après vingt ans de séparation, l’âge aidant, celui-ci estime n’être plus à même de la satisfaire, ce qu’elle refuse d’admettre : « bon, bon, je vous rajeunirai ; voilà vingt ans de célibat, le jeûne échauffe, à mon âge on peut le rompre » (p. 182). À cette obstination, les Pères décident de séquestrer Madame Duplessis dans le cachot d’un couvent et de la calmer par l’administration de quelque potion : « Nous crûmes qu’il était permis de faire ce mal pour empêcher un grand scandale. » (p. 183)

Infatigable, Duplessis reprend ses voyages et se trouve en mission à Boulogne-sur-mer où une dévôte lui demande d’exorciser ses latrines. D’étranges grognements en émanent en effet, que les prières et conciliabules ne résolvent point. « Après avoir épuisé les trésors féconds de l’Eglise, on s’avisa d’ouvrir la voûte des Latrines » (p. 187) On y découvrit un cochon qui, passant d’une maison vide où il s’était réfugié à l’autre, venait s’engraisser sous le train de son meilleurs choix. Quelques temps plus tôt, un cochon de lait s’était échappé d’une maison voisine ; la propriétaire en avait retenu la valeur sur les gages de sa servante. L’identification du “démon” des latrines donna lieu à un procès qui opposa la servante, estimant que le cochon qu’elle avait payé avait bien profité et devait lui appartenir, à sa maîtresse qui souhaitait le récupérer. Le juge décida l’attribution du cochon à la servante.

Duplessis vieillissant, considérant avec recul les crimes des jésuites, notamment au Paraguay, se retire chez une dévote d’où il médite sur « la main vengeresse du Tout-puissant » ; Dieu « nous récompense, comme nous le méritons ; du mal que nous avons fait si impunément aux hommes. » (p. 188)

 

FIN.

 

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[Texte original daté de 1765 selon le faux titre de l’édition de 1767,

mais il peut s’agir d’un canular, aucune éd. de 1765 n’étant localisée.]

 

Selon édition :   LES / ABUS / DANS LES / CÉRÉMONIES / ET / DANS LES MŒURS / DÉVELOPPÉS / Par Mr. L***. Auteur du / Compere Mathieu. / Trouvés en manuscrit dans son porte- / feuille après sa mort. / [cul-de-lampe : 2 personnages sur une figure, globe au milieu] / A PARIS / Chez les Libraires associés. / [double filet] / M. DCC. LXXXVIII.

 

Publication        1788, Paris, Libraires associés.

Description       In-12., X + 188  [+2] p.

 

Note                   La pagination passe de la page 169 à la page 190, continue jusqu’à 200, puis reprend à la page 181 jusqu’à 188 alors que le texte est continu.

 

Contenu             - Histoire du grand Polichinel & des Marionnettes Chinoises

                            - Sermon prêché par Mr. l'Abbé de Prades, à la Profession de Mlle. de Haute Ville-Tancrede aux Religieuses Carmelites de Paris

                            - Les Etudes

                            - Histoire du Révérendissime & Illustrissime Pere Christophe Choulaamba, Curé de la Villette-aux-Anes

                            - Les mauvais Raisonnemens de ma Grand-Mère

                            - Les Empêchemens Dirimens

                            - Noël

                            - La Bibliotheque

                            - Histoire merveilleuse & surnaturelle de mon Cousin Homvu

                            - Histoire de la Procession & du Grand Géant de Douay

                            - Histoire du Révérend Pere du Plessis, Missionnaire de la Compagnie de Jesus

                            - Envoi à Monseigneur Christophe de Beaumont

                            - Bouquet à mon Epoux, M. Duplessis

 

 

 

Un exemplaire de cette édition (1788) figure aux Archives du Pas-de-Calais

( Cote : A. 741, Collection Historique / Barbier )

 

Un exemplaire de l’édition originale (1767/65) figure à la B. M. de Grenoble

( Cote : P.262, CGA )

 

 

 

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