Numérisation SP

 

 

 

L’Arétin moderne (extraits)

 

Par l’abbé H.-J. Dulaurens

1763

 

 

Reproduction d'articles d’après l’édition de 1920, dite conforme à l'édition de 1763.

 


 

TABLE DES MATIÈRES

 

Dédicace  (texte intégral)

Préface  (texte intégral)

 

Première partie

 

L’éducation des enfants  (extraits)

 

L'agriculture  (résumé)

 

Les nègres  (texte intégral)

 

La réforme des Églises  (résumé)

 

La barbe et les cheveux  (résumé)

 

Mon pèlerinage  (résumé)

 

Le bréviaire romain  (extraits)

 

Les enfants  (résumé avec extraits)

 

Histoire de maître Pierre  (résumé et texte intégral)

 

Les petites niaiseries du culte romain  (extraits)

Les filles du monde  (texte intégral)

 

L’épouse de Suse  (résumé et texte intégral)

 

La chasteté ou le célibat  (texte intégral)

 

Seconde partie

 

Histoire du père Barnabas  (résumé et fin)

 

L’utilité des vices  (extraits)

 

Histoire de madame Bernicle  (résumé)

 

Les chiens  (texte intégral)

Histoire du sage Pangloss  (texte intégral)

 

Le poète Jacques  (résumé)

 

Quelques villes où j’ai passé  (résumé avec extrait)

 

Le calendrier de l’Arretin  (résumé avec extrait)

Histoire de Suzon et de deux présidents à mortier  (résumé et texte intégral)

 

Histoire merveilleuse et édifiante de Godemiché  (résumé et fin)

 

Histoire des sept fils Aimon  (extraits)

Les trois couvents de jésuites  (résumé)

 

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L’Arétin moderne, Dédicace [p. 15→]

 

 

A MONSIEUR LEWIS BASTIDE  (texte intégral)

Négociant Anglais.

 

 

Monsieur,

 

Les soins que vous vous êtes donnés pour m’instruire de votre religion font l’éloge de votre zèle. La belle Zéphire, que j’aime mieux que votre livre, vous remettra le Nouveau Testament qui me fait déraisonner depuis quinze jours avec un capucin ami du P. Norbert (1), ancien manufacturier de Londres.

Un Chinois élevé dans la science des lettrés ne peut guère goûter, comme le dit fort bien votre saint Paul, le système de votre pomme crue et les suites brillantes de votre péché originel. La morale de votre Évangile m’a fait impression, c’est la même que Confucius prêchait à la Chine deux cents ans avant qu’on l’annonçât à Jérusalem.

Votre sermon sur la montagne et le nombre de vos béatitudes m’ont ravi ; quelle provision ! Bien-

 

(1) De Chevrier, mauvais et insolent écrivain, assure effrontément, dans un chiffon intitulé : La Vie du P. Norbert, que ce capucin était marié à Londres, ou vivait publiquement avec une femme. Le P. Norbert n’a Jamais été marié ; il est de notoriété publique qu’il a eu trois jolies servantes, dont il a eu trois enfants, lesquels eurent le bonheur de recevoir le Saint Baptême. Ce n’est pas là donner dans le culte des Malabars.

 

[p. 16→]heureux celui qui pleure ; Bienheureux celui qui a faim : que cela est beau ! Bienheureux celui qui souffre l’injustice ; Bienheureux ceux qui sont maudits des hommes ; Bienheureux ceux qui sont pauvres d’esprit, ils auront un Royaume. Que cela est consolant pour M. le marquis de Caraccioli et pour moi ! Une couronne peut flatter un petit marquis, il a déjà mérité celle des capucins.

Enchanté de vos béatitudes, je communiquai au P. Mathieu le désir que j’avais de les acquérir, je lui demandai ce qu’il fallait faire pour me procurer ces bonnes choses. – Presque rien, me dit le révérend père, presque rien ; avec un petit grain de moutarde de foi vous mettriez l’empereur dans la lune, le grand seigneur dans une étoile à queue, l’abbé de Lattaignan (2) dans le signe de la Vierge, l’abbé Trublet dans le Taureau, et le Taureau au milieu de l’Académie, et Martin Fréron dans la ménagerie avec le Capricorne ou le bœuf étranger. – Mon père, dis-je au capucin, voilà des secrets qui valent bien ceux du petit Albert ; il ne s’agit donc plus que de trouver le grain de moutarde : enseignez-moi où j’en trouverai. – Hélas ! me dit-il, on n’en trouve pas, on n’en vend pas ; tout l’univers ne pourrait vous en donner ; il faut le demander et l’attendre.

Je demandai au P. Mathieu s’il avait de la foi. –

 

(2) Ce petit Auteur, dont les petits vers ont extasié les petites filles, dans les petites villes de province, excelle dans les impromptus déshonnêtes. Voici le couplet qu’il a fait sur la belle main d’une blanchisseuse qui blanchissait ses collets et noircissait son âme :

                   Avec une aussi belle main

                   Qu’a-t-on besoin d’autres charmes ?

                   Que vous devez du Dieu malin

                   Bien manier les armes,

                   Et quand cet enfant est chagrin

                   Bien essuyer ses larmes !

 

[p. 17→] Oui, j’en ai beaucoup. – Eh bien ! si cela est, c’est la même chose, il y a longtemps que je cherche un sorcier ; je sais que vous ne l’êtes point du tout, mais puisque avec votre grain de moutarde vous faites ce que font les sorciers, je vous prierai d’une grâce : voilà trente ans que je m’habille, me déshabille, que je bâille et que je médis. Ce rôle d’homme commence à m’ennuyer sérieusement : puisque vous pouvez, avec un grain de moutarde de foi, jeter de Vienne en Autriche un empereur dans la lune, ne pourriez-vous point me métamorphoser en coq, j’ai beaucoup de vocation pour être coq. J’aime cet animal à la fureur, c’est ma bête, que voulez-vous ? chacun a son tic… Après tout le coq a son prix. Il entretient lui seul quinze ou seize femmes dans une paix admirable, n’est-ce pas le chef-d’œuvre de l’esprit humain ? Ses petits rivaux, les Bajazeth, les Mustapha et leurs valets de pied à trois queues doivent baisser la lance devant le coq. Leurs sérails peuvent être mieux meublés que le sien ; mais les sultanes favorites sont-elles aussi fréquemment favorisées des petites politesses de Sa Hautesse que les femmes du coq ? Tout périt d’altération dans le sérail, tandis que le poulailler est humecté de la rosée des dieux. Les dames musulmanes sont réduites à un filet d’eau ; quelle disette pour des tempéraments enflammés par un climat brûlant !

La nature obéit aux désirs du coq ; qu’il est glorieux pour lui de plier la nature à sa volonté ! Il n’a pas besoin des ingrédients qu’il faut à un vieux duc, ni de cette multitude de postillons qu’il faut à nos demi-hommes, nos quarts-d’hommes et nos bouts d’hommes d’aujourd’hui. – Ah ! malheureux Chinois ! me dit le P. Mathieu, quel désir déshonnête [p. 18→] avez-vous d’être coq ! Le ciel équitable vous punira tôt ou tard ; vous irez finir vos jours dans un pot-au-feu, vous servirez peut-être de nourriture à quelques misérables pécheurs qui ne seront point en état de grâce… Allez, vous êtes un impie, j’ai de la foi, mais mon grain de moutarde n’est point assez gros pour faire des merveilles… Vous me scandalisez, je suis simple, et les simples ont la sainte habitude de se scandaliser… Tenez, si vous étiez à Paris, on vous renfermerait pour toute votre vie à Bicêtre.

Je demandai au père ceux qui me feraient un si mauvais traitement. – Nos ministres, me dit-il, qui sont très éclairés et qui font construire des bateaux plats (3) ; notre Archevêque qui fait si joliment de petits billets de confession, et notre Sorbonne qui fait des âneries sur l’abbé de Prades. – Mais pourquoi ces gens-là me feraient-ils coffrer à Bicêtre ? – Pourquoi ? parce que vous n’avez pas un grain de moutarde de foi. – Vos ministres, votre archevêque et votre plate école peuvent-ils me donner un grain de foi ? – Non. – Eh bien ! puisqu’ils ne peuvent me le donner, pourquoi me puniraient-ils ? – Oh ! dame, voici la raison : La constitution de l’État, fondée sur le catéchisme de Sens, oblige les sujets à croire ce que leurs pères ont cru, parce que leurs pères ont cru les choses sans examiner s’il y avait du bon sens dans les choses. Ils aimaient le cabaret et philosophaient dans les caves. C’est pourquoi nous enfermons aujourd’hui entre quatre murailles ceux qui ne sont point aussi robustes qu’eux dans la croyance des hautes choses.

   Lorsque nos pères ; dis-je au capucin ; ont élevé

 

(3) Bateaux qui étaient réellement plats.

 

[p. 18→] notre premier empereur sur un bouclier au milieu du peuple pour le rendre l’arbitre de leurs différends, ils ne lui ont point dit : « Votre Majesté pourra nous faire pendre quand nous ne croirons pas que sept et trois font quarante-cinq. » Mais ils lui ont dit : « Nous vous consacrons nos cœurs, nous sacrifions nos biens et nos jours à la sûreté des vôtres, nous vous obéirons à condition que vous ne lâcherez pas une partie de votre puissance à ceux qui voudront égorger les gens qui ne pourront croire ce qu’on ne peut comprendre (4). Si votre bienfaisante Majesté, ô digne empereur, faisait brûler un aveugle à cause qu’il ne verrait point le soleil à midi, votre Majesté commettrait une horreur. Ainsi ferait-elle en punissant ceux qui n’ont pas le grain de moutarde du P. Mathieu. »

   Vos réflexions sont justes, me dit le capucin, mais vous dites la vérité ; la vérité est une chose dont on ne se sert point, cela est trop dangereux dans la main d’un honnête homme. Si notre frère quêteur, qui ne fait jamais mentir le proverbe qui dit : « Que le sac d’un mendiant n’est jamais plein », s’avisait de dire la vérité, notre couvent mourrait de faim. – Mon père, d’où vous vient la foi ? – Belle demande ! De la vérité. – Si la foi vous vient de la vérité, pourquoi ménagez-vous tant la vérité ? Un homme qui n’est pas vrai n’a point de religion. – Monsieur le Chinois, je crois que vous ne connaissez pas l’Écriture, vous n’avez point lu David qui dit expressément : « Tout homme est menteur. Ommis homo

 

(4) La sagesse de Dieu, dit un savant, ne peut exiger de l’homme ce qu’il n’est point capable de faire, si un homme, après mille effort, ne peut s’assurer de la révélation, cet homme n’est point coupable, parce que tout ce qu’on nous dit être révélé ne nous a été donné que par des hommes capables de se tromper comme nous.

 

[p. 20→] mendax. » Vous voyez que ce passage de l’Apocalypse nous oblige à ménager la vérité, car si l’homme ne mentait pas, il ferait mentir le Saint-Esprit ; nous ne voulons point donner le démenti à personne, et en France c’est un point d’honneur.

Voilà, Monsieur, comme nous déraisonnons avec le P. Mathieu ; avouez que la religion chrétienne est bien mal prêchée par ces moines ignorants qui convertissent dans les gazettes les Indes et les philosophes de la Chine. Une religion qui annonce une morale aussi belle que la vôtre n’a que faire de l’organe enroué d’un capucin pour être estimée des hommes ; il serait à souhaiter que tout le monde pût la pratiquer comme vous ; vous avez rempli à mon égard ses plus beaux préceptes, lorsque, poursuivi par des sots qui soupçonnaient que mon grain de moutarde était peu de chose, vous m’avez tendu une main salutaire. Vivez toujours dans mon cœur ; que ce faible ouvrage, que j’ai l’honneur de vous dédier, soit le monument éternel de ma reconnaissance. Si les sots viennent vous dire que votre nom à la tête d’un méchant livre vous déshonore, répondez : « Mon ami est un garçon sans esprit et sans finesse, il a cru me rendre hommage en me dédiant son ouvrage, j’ai agréé son zèle ; je condamne ses sentiments, j’aime son cœur, et aussi indulgent que Molière, je dis :

 

Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre,

Ce n’est qu’au malheureux qui compose pour vivre.

 

Je suis, avec le Zinzin des Chinois, Monsieur,

 

Votre ami,

Modeste tranquille

Xan Xung.

 

A Berlin, 12 mai 1762.

 

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L’Arétin moderne, Préface [p. 21→]

 

 

PRÉFACE  (texte intégral)

OU L’HISTOIRE DE MES TROIS BAPTÊMES

_____________

CREDO IN UNUM DEUM

Premier et dernier article du symbole

des philosophes.

 

 

La préface est ordinairement le plus mauvais d’un livre. Pour faire le mauvais morceau de mon livre, je vais conter, en manière de préface, l’histoire de mes trois Baptêmes.

Je suis Chinois, connu dans la République des lettres par un très méchant poème et de la prose à peu près aussi détestable. Je fus baptisé à Douai en Flandre, par le fameux P. Duplessis, qui menait alors dans cette ville les pécheurs à la voile, en prostituant de toutes ses forces le bénéfice de l’absolution.

Mon parrain était un procureur au Parlement, il croyait aux revenants et avait furieusement peur de la monture de Saint Michel. Les jésuites, qui enseignent encore dans cette province l’art d’assassiner les rois, à cause que mon parrain les protège, lui dirent un jour que je composais un ouvrage sur les jupons des onze mille Vierges, une analyse des rêves [p. 22→] des sept Dormants, avec un supplément aux gentillesses du Cochon de Saint Antoine. Mon parrain vint à deux heures de la nuit accompagné de six figurants de la maréchaussée ; cette pantomime me fit rire, je lui demandai bonnement s’il venait me faire mettre en rime le tarif du vingtième, ou les magnifiques remontrances du Parlement de Flandre. Pour réponse, mon parrain, qui ne rit point, me fit conduire en prison et le même jour il écrivit dix pages d’horreurs à la Cour et termina sa requête par ces beaux vers de M. de Voltaire :

 

Xan-Xung est en secret bien mauvais Catholique,

On a trouvé chez lui la bible de Calvin,

A ce funeste excès vous devez mettre un frein :

Il faut qu’on l’emprisonne on du moins qu’on l’exile.

 

Mon parrain était bien à la Cour (1), il me procura l’honneur d’une correspondance de lettres avec Sa Majesté Très Chrétienne et M. d’Argenson. Je reçus de Versailles ce que l’on appelle une lettre de cachet, qui m’envoya aux environs de Quimpercorentin, où j’ai joui de l’agrément de voir arriver les vents de quinze cents lieues.

Je partis pour mon exil avec le P. Duplessis qui

 

(1) Mon parrain était un magistrat d’un génie distingué. Cet homme, qui a fait les malheurs de ma vie, a été peint par M. de voltaire. Voici le portrait :

Ce Magistrat, dit-on, est sévère, inflexible,

Rien n’amollit jamais sa grande âme insensible,

J’entends, il fait haïr, sa place et son pouvoir,

Il fait des malheureux par zèle et par devoir.

Mais l’a-t-on jamais vu sans qu’on le sollicite,

Courir d’un air affable au devant du mérite,

Le choisir dans la foule et donner son appui

A l’honnête homme obscur qui se tait devant lui ?

De quelques criminels il aura fait justice !

C’est peu d’être équitable, il faut rendre service.

Le juste est bienfaisant...

 

[p. 23→] m’accompagna jusqu’à Arras. En entrant dans cette ville, il me dit : Xan-Xung, mon fils spirituel, vous allez faire un long voyage. Avant de quitter le savant pays d’Artois, il faut boire à la fontaine d’eau vive, qui ne tarit jamais, et dont les eaux désaltèrent toujours. Il me conduisit sur la porte de la cité et me dit, en me montrant un Calvaire gratté et repeint à neuf : Voici, Xan-Xung, la fontaine. Le révérend me fit réciter ce qu’on appelle en Europe Pater et sept Ave Maria. Ces formules de compliments étaient des prières qu’on faisait au Calvaire. Le compliment de l’Ave Maria me parut fort sot, surtout pour un Calvaire. Le voici, à peu près, autant que la mémoire me le rappelle ; « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, que votre royaume nous advienne, vous êtes bénie entre toutes les femmes, donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien, que le fruit de vos entrailles soit béni, ne nous laissez point succomber et la tentation. Ainsi soit-il. »

Je coupai trois à quatre fois cette oraison en disant au jésuite : Mon père, pourquoi bénissez-vous le ventre du Crucifix ? Cela me semble original. – Vous-êtes encore dur de foi, Xan-Xung, me dit-il, cette prière s’adresse à la mère du Crucifix, et ne concevez-vous pas que la mère et le fils sont à peu près la même chose ; notre P. Ignace ne les distinguait guère, il était si bête. C’est pour cela que le Crucifix lui a donné son paradis, sans conséquence, comme au bon larron. En quittant Arras, le P. Duplessis me fit présent d’un grand chapelet qui avait touché au Saint Calvaire et à la sainte chandelle, en m’exhortant à ne point négliger un bijou si précieux.

Je passai six années dans mon exil. Monsieur le maréchal duc de Bellisle reconnut mon innocence et me [p. 24→] décacheta aux conditions de ne point voir mon parrain et de me tenir éloigné de lui de la distance de vingt lieues. Il est bien douloureux pour un filleul d’être éloigné d’un parrain qui lui a fait tant de bien, et qui voudrait lui en faire encore, s’il le tenait.

Je vins à Paris, je logeai dans la rue Saint-Benoît, derrière l’abbaye Saint-Germain, ou j’allais tous les dimanches dire des chapelets en l’honneur de la messe. Mon chapelet était pendu à ma ceinture comme l’écritoire de nos lettrés. Mon air recueilli à réciter les Ave Maria m’attira bientôt les regards des dévotes du quartier. Oh ! le divin garçon, disaient-elles, que ce Chinois ! Il dit son chapelet avec l’élégance d’un vieux frère jacobin ; il doit être très bien avec son ange gardien.

Comme je craignais de m’égarer dans cette ville immense, je ne quittais point la rue Saint-Benoit. Je me promenais le long des murs de l’abbaye, j’employais ordinairement deux heures l’après-midi à cette promenade. Les mouches de la police s’aperçurent qu’un étranger se promenait régulièrement dans la rue Saint-Benoît. Ils crurent qu’il était du soin de leur charge de tracasser un homme qui ne sortait pas de cette rue. Ils m’accusèrent de quelques mauvais desseins et me rendirent suspect au lieutenant de police (1).

(1) La police trouble souvent à Paris la tranquillité des honnêtes gens par des terreurs paniques. Ses mouches font quelquefois, par leurs fausses alarmes, le malheur des particuliers. Amsterdam, une des plus grandes villes du monde, le théâtre de toutes les religions, n’a point toute cette parade de guet à pied et à cheval : vingt-quatre sergents de ville contiennent dans l’ordre un peuple immense. A Paris, on a peur de son ombre, on donne à ces soins inquiets le nom de prudence ; mais, dit M. Racine,

... tant de prudence entraîne trop de soin.

Il ne faut point prévoir les malheurs de si loin.

 

[p. 25→] Monseigneur le lieutenant, pour donner à la Cour des preuves de sa vigilance, m’envoya un certain coquin nommé Durocher. En m’abordant, ce vilain homme me demanda : – De quelle nation êtes-vous ? – Chinois. – Que faites-vous à Paris ? – Rien. – N’êtes-vous pas sorti de la rue Saint-Benoît depuis que vous êtes à Paris ? – Non. – Pourquoi vous promenez-vous toujours le long de cette rue ? – C’est mon goût. – Le temps où vous ne vous promenez pas, à quoi l’occupez-vous ? – A lire. – Avez-vous beaucoup de livres ? – Un-seul. – Quand vous l’avez lu, que faites-vous ? – Je le recommence. – Avez-vous de l’argent ? – Fort peu. – Quand vous l’aurez dépensé, que ferez-vous ? – Je n’en sais rien. Durocher alla rapporter ce dialogue à la police. On me mit dans le catalogue noir, comme suspect à l’État, à cause que je me promenais dans la rue Saint-Benoit et que je n’avais qu’un livre.

Le Parlement, dans ce temps-là, était en guerre avec un archevêque très honnête homme, mais qui n’avait pas assez de tête pour être archevêque. Ce bon prélat, trompé par les jésuites, les protégeait. Des hérétiques sans hérésie voulaient élever un autel à côté de celui des jésuites du faubourg Saint-Antoine, qui vendaient du vert-de-gris. Ceux qui parlaient pour l’érection de cet autel étaient dans les disgrâces de Monseigneur. Je m’avisai de dire à un prêtre irlandais, avec qui je logeais dans un sixième, que cette petite guerre, ces petits billets de confession déshonoraient la France et l’esprit humain. Deux jours après, un fanatique, nommé M. de Lormel, faiseur de rubriques à Saint-Nicolas-du-Chardonneret, vint me trouver et me dit : « Monsieur le Chinois, vous avez l’air d’avoir été baptisé avec du gros sel, vous [p. 26→] êtes un mauvais baptisé, vous tenez des propos sur nos billets de confession... Savez-vous pas que les jésuites les ont imaginés pour la propagation de la foi et de la guerre ; cela entretient furieusement nos querelles pour la bulle, tâchez, s’il vous plait, de vous taire ; autrement nous pourrions vous faire avoir une lettre de cachet ; quoiqu’on soit chrétien on aime à se venger, Monseigneur a les poches pleines de lettres de cachet. »

Les jésuites, quelque temps après, furent foudroyés par un arrêt du Parlement de Paris, qui occasionna des feux de joie dans tout le royaume. Je pris part à l’allégresse publique, j’écrivis sur un chiffon de papier : Cet arrêt met les jours d’un roi que j’adore en sûreté. Ces monstres ont enseigné assez longtemps une morale pernicieuse pour l’État. Le prêtre irlandais trouva ce papier, le porta à M. de Lormel, celui-ci à M. de Beaumont, M. de Beaumont à la chambre syndicale des libraires, la chambre des libraires à un faquin nommé d’Emmery, ce dernier à M. de Sartines, M. de Sartines à un exempt qui vint pour m’arrêter ; mais le pigeon était envolé. Depuis cette aventure, j’ai toujours ignoré pourquoi Monseigneur le lieutenant de police se mêlait de moi ; je n’étais ni lanterne, ni fiacre, ni putain, ni boue de Paris.

Je quittai le pays des lettres de cachet, je vins dans celui des lacets. Me trouvant sans pain dans Constantinople, je composai de méchants vers ; ne gagnant pas de pain avec le langage des dieux, je me tournai du côté des mortels. Je portai des paquets à la messagerie pour la Mecque. Comme je les portais très proprement, je me fis des protecteurs, ils m’obtinrent la survivance du premier crocheteur du Mouphti. J’allais entrer en charge lorsque je fus pris avec un [p. 27→] panier de vin, que je portais à un vieux Dervis, qui se saoulait régulièrement six fois la semaine. On me mit en prison ; le lendemain je comparus devant l’official du Mouphti, qui me donna le choix d’être empalé dans vingt-quatres [sic] ou de me faire circoncire. Quoique je n’eusse jamais été empalé, je m’imaginai bien que l’opération de la circoncision était moins douloureuse que l’empalage. Je me déterminai galamment à me faire couper le prépuce.

Le jour de la cérémonie, on prépara sur le soir une chambre superbement illuminée ; un vieux Dervis me coupa très saintement le prépuce, deux filles dévotes mirent de la charpie sur la plaie. Après l’opération, le Dervis me dit : Que le Prophète soit loué, de chien de chrétien que tu étais tout à l’heure, te voilà un fidèle croyant ; tu auras à choisir dans le Paradis entre les filles aux yeux bleus. Comme j’aime les yeux bleus, surtout dans les belles filles, le compliment me fit plaisir.

La douleur de l’opération m’avait fait un peu jurer. Les Musulmans, disais-je en moi-même, sont bien Turcs de faire du mal à un honnête homme dans ce monde, dans l’idée de lui faire du bien dans l’autre. Les hommes sont sots partout. Un Indien met son derrière sur des clous ; un capucin écorche le sien, on me coupe le prépuce pour avoir le Paradis ; quel rapport y a-t-il entre un devant, un derrière et le Paradis ?

La circoncision m’attira la disgrâce des capucins du faubourg de Constantinople. Depuis que j’étais Turc, j’étais plus charitable (1). Je faisais du bien aux chats et

(1) Les Turcs sont des gens fort honnêtes, d’un sens droit, bons maris ; leur charité est si grande qu’ils ont des pourvoyeurs chargés du soin de nourrir les chats et les chiens délaissés. L’Alcoran n’est qu’amour et charité.

 

[p. 28→] aux chiens délaissés afin de remplir le grand précepte de la charité musulmane. Car Mahomet a fait dans son Koran des articles pour les chats. Je payais chaque semaine deux sols de notre monnaie aux pourvoyeurs des chats orphelins ou abandonnés. J’étendais mes charités sur les capucins, que je regardais comme les chats abandonnés de la raison. Le P. Pancrace vint chercher sa quête à l’ordinaire ; dès qu’il eut serré mon aumône, il me dit mille injures : Malheureux apostat, vous avez fait couper votre chair, le bon Jésus vous fera griller dans un feu dévorant. – Votre menace, répondis-je au Père, est plaisante, votre bon Jésus n’a-t-il pas été circoncis ? – Bon, bon, le bon Jésus... cela est vrai, il s’est fait circoncire, mais c’était par politique et pour fermer la Sinagogue avec honneur. – Et moi, lui dis-je, je me fais circoncire pour éviter d’être empalé ; ma raison vaut celle de- fermer honnêtement la porte d’une Sinagogue qu’on venait détruire.

Les capucins pouvaient me faire un mauvais sort auprès de l’Ambassadeur de France ; dans cette crainte, je quittai mes frères Turcs, je m’embarquai pour l’Italie, dans le dessein de passer en Prusse. J’arrivai à Rome, j’allai loger dans la rue Maubuée de cette ville. Une fille du monde belle comme l’amour et presque aussi jeune que ce dieu, m’aborda et me dit : Signore, volete farmi quello che hanno fatto per farmi ? (1) – Oui, ma belle enfant, je ferai volontiers avec vous l’anniversaire de votre conception. La courtisane me fit monter dans une chambre et me dit : – Avant d’aller plus loin, voulez-vous bien faire une politesse à cette image ? Il faut songer à son

(1) Monsieur, voulez-vous me faire ce qu’ils ont fait pour me faire ?

 

[p. 29→] salut. Elle tira un rideau et me fit voir la Mère de la pureté avec son saint enfant, à qui nous fîmes le même compliment que le P. Duplessis m’avait fait réciter au calvaire d’Arras.

Le compliment fini, je fus dans les bras de la courtisane, ses charmes enflammèrent tellement mon imagination, que je crus jouir des Cléopâtre, des Julie, des Messaline et de toutes les beautés de l’histoire romaine. Ces grandes images occasionnèrent des prodiges de valeur d’un goût plus exquis pour Suzanna que les antiques de Rome ou le fuseau d’Hercule.

Dans les intervalles du jeu, Suzanna avait badiné avec les signes de ma circoncision, son cœur sensible s’était attaché au mien. Je la voyais tous les jours, elle se flattait de me fixer : cet espoir faillit m’être funeste. La belle Suzanna faisait deux métiers, celui qu’elle avait fait avec moi et celui d’aller à confesse les dimanches et fêtes et de recevoir fort décemment ce que le P. Pichon recommande expressément aux filles empâtées dans de pareilles habitudes.

Suzanna me confessa avec ses péchés et dit à un P. Mathurin qui était fort sot qu’elle avait vu des pièces appartenant à un circoncis qui feraient honneur à tous les châtrés de la musique du pape, qu’elle le priait de vouloir me convertir, qu’elle avait dessein de m’épouser. Suzanna lui donna mon adresse.

Un lundi matin je vis entrer le moine. Qu’il est extraordinaire, me dit-il brusquement, qu’un homme de la Judée croie à l’Ancien Testament et au vieux Moïse ! Hélas, c’est votre nation, malheureux, qui a dressé le bois de la croix ; vous pouvez réparer la faute de vos pères, en portant la croix à votre tour ; oui, monsieur, sans la croix il n’y a point de salut, [p. 30→] Sine crux, sine lux, non est salus. Vous voyez que j’entends bien mon saint Mathieu... vous voyez... je porte une croix d’Arlequin sur mon scapulaire ; cela est très mystérieux au moins ; le blanc veut dire le principe de toutes les couleurs, le rouge est le symbole du feu et le bleu l’emblème de la mortification. C’est notre père Jean de la Mathe qui a vu cette croix dans des cornes. Les Juifs pouvaient-ils penser que l’arbre de la croix aurait été peint sur nos scapulaires ? c’est l’accomplissement de vos prophéties. Croyez-moi, monsieur le circoncis, croyez à l’arbre de la croix, ou je parlerai de vous à l’Inquisition.

Le sermon pitoyable du Mathurin me donnait envie de rire ; mais comment oser rire dans un pays d’inquisition ou de Bastille ? Pour tromper le missionnaire de Suzanna, j’entrai dans ses vues, je promis de me faire instruire, dans l’espoir d’avoir le temps de quitter Rome. Je fus bien étonné, deux heures après, d’être arrêté par les gardes du Saint-Office et d’être conduit comme un criminel au couvent des Mathurins, où l’on m’enferma pour m’instruire des beautés de la charité chrétienne.

Les suites de Douai m’avaient instruit des mystères de la religion romaine, je fus bientôt en état de recevoir le Saint Baptême. Le jour ou je devais renoncer aux promesses du vieux Testament fut annoncé avec éclat. Vers les dix heures du matin on me conduisit dans l’église, où les meilleurs châtrés exécutèrent des motets admirables. Le prieur fit un mauvais sermon, après quoi l’on m’administra le sacrement du baptême. J’eus pour parrain un prélat et pour marraine une dame de condition, qui était la maîtresse de mon parrain. On me nomma Eustache, Christophe, Clément, Barbario.

[p. 31→] On avait invité les corps religieux à cette cérémonie. Le P. Provincial des-jésuites de Flandre, dont j’étais connu, se trouvait pour lors à Rome, député sans doute de sa province pour inspirer de l’humeur au Saint-Père contre le Parlement de Paris. Ce jésuite m’avait observé pendant toute la cérémonie ; à la sortie de l’église il m’aborde avec une sorte d’inquiétude : « Mon ami, n’êtes-vous pas ce Chinois que notre père Duplessis a baptisé à Douai ? » Comme les vilains cas sont niables, et que mon baptême était un vilain cas, je niai d’être Xan-Xung et, pour me débarrasser plutôt de ses questions, je lui montrai les signes de ma circoncision. Le révérend m’embrassa en s’écriant : « Dieu soit loué, mon frère, j’ai vu où gisait votre prépuce. » Alors me caressant du plat de la main, il me pria de l’aller voir et m’assura fort chaudement de son amitié. Je compris que le père n’aimait point les belles Suzanna ; il aimait davantage les garçons du diocèse de Bourges. Nous n’aimons pas les monstres à la Chine.

A la sortie du couvent des Mathurins, je quittai Rome, j’avais été baptisé deux fois, un témoin tel qu’un jésuite pouvait me faire brûler dans vingt-quatre heures. Je m’embarquai pour Lisbonne. J’arrivai heureusement dans cette ville et le hasard me fit tomber dans une auberge où la fille venait d’accoucher des œuvres d’un père jacobin attaché au tribunal de l’Inquisition. L’hôtesse me pria de nommer l’enfant de sa fille, je fus flatté de cet honneur.

Quelques jours après le rétablissement de l’accouchée je lui fis ma cour. Ma commère était une fille de dix-huit ans, d’une beauté ravissante ; une fois qu’elle était au lit je m’en approchai, je fis l’agréable ; quand on est rasé de près on fait plus hardiment le [p. 32→] beau garçon, j’eus le bonheur de plaire à Olympe et de coucher avec elle. Un autre soir, le P. jacobin me surprit dans les bras de ma maîtresse et sans faire de bruit il se retira ; une heure après je fus pris et conduit dans la prison du Saint-Office pour avoir couché avec ma commère, crime que l’Inquisition punit du dernier supplice.

J’étais depuis trois mois dans les cachots du Saint-Office lorsque je comparus devant les juges de cet affreux tribunal. Pourquoi avez-vous couché avec votre commère ? me demanda l’inquisiteur. – Les charmes d’Olympe, lui dis-je, m’avaient flatté ; enfant de Jacob et de David, je n’avais que les faiblesses de mes pères : ma loi, fondée sur la chair et le sang, ne distinguait pas le sang des commères de celui des autres filles. Dieu nous avait permis d’épouser les veuves de nos frères, c’était bien pis que de coucher avec nos commères. – Ah ! malheureux juif, répondit un jacobin, quelle différence de ta vieille religion à la nôtre qui est toute de charité ? Si tu avais été baptisé, tu aurais résisté aux appas de ta commère, et tu n’aurais point commis charnellement un inceste spirituel. – Ah ! mon révérend, est-il possible que votre sacrement de baptême produise tant de grâces, il doit être bien beau ? – Oui, mon ami, il est beau et bon, je te le jure par notre S.-P. Dominique et Notre-Dame du Rosaire qui ne peut mentir. Écoute : si tu veux te faire baptiser tu deviendras blanc comme la neige et la Sainte Inquisition te pardonnera d’avoir couché avec ta commère.

J’adorai en secret la Providence ou le Dieu de Confucius de me procurer, dans un peu d’eau, une ressource contre les cruautés d’un tribunal de sang. Un jacobin vint me catéchiser dans la prison ; comme [p. 33→] j’étais mieux instruit que le prédicateur, mes connaissances passèrent pour un prodige.

Le grand jour de l’auto-da-fé étant arrivé, on m’apporta la veille les habillements qui devaient me décorer dans cette cérémonie. Un diable peint en camaïeu devait me servir de couvre-chef, un sanbénito orné de flamme où le pot au noir était renversé, devait orner mon précieux corps. J’eus pour parrain un Portugais qui avait blanchi dans toutes les charges du Saint-Office. En m’abordant, il me dit : « Je te salue, heureux gibier échappé aux flammes de l’Inquisition. Tu es le premier juif que les jacobins aient converti depuis que je me connais, j’ai quatre-vingt-deux ans, j’ai fait brûler pour ma part cent quarante personnes de ta nation ; avoue que je dois être agréable à Dieu. – Je vous félicite, monsieur, de vos bonnes œuvres. L’odeur d’un juif doit être une fumée excellente à l’Éternel. »

Je fis la procession du Saint-Office et je fus baptisé pour la troisième fois ; j’eus pour marraine une fille dévote qui avait eu beaucoup d’amants, beaucoup d’enfants, et qui, malgré la prodigalité de ses faveurs, n’avait point trouvé de mari ; de désespoir elle avait épousé l’enfant Jésus et s’était mise de la confrérie du Sacré-Cœur. Elle me nomma Fidèle, Amant, Constant ; ces noms me parurent fort galants, une dévote connaît toutes les beautés du martyrologe.

Je m’embarquai pour Hambourg, de là je passai en Prusse, où je jouis, au sein de la plus affreuse misère, de cette joie pure dont le ciel récompense les vertus. J’ai composé cet ouvrage à la hâte comme toutes mes productions ; un homme qui manque de pain n’a point le temps de relire son travail. J’ai donné le titre de l’Arretin à ce livre à cause que cet [p. 34→] auteur satyrique ne fit grâce à personne dans son siècle : plus sage que lui, je respecte les hommes et j’attaque leurs erreurs et leurs préjugés. Ceux qui chercheront dans ce livre à me connaître m’ignoreront toujours ; avec des mœurs irréprochables et un cœur excellent, j’ai cru servir l’Être suprême en respectant les lumières de la raison qu’il m’a donnée. Ma religion est celle que sa main a gravée dans mon cœur et la première qu’il donna aux hommes. Je croirais dégrader son être si je croyais qu’il ait pu changer. Un Dieu qui ferait une religion au matin, une à midi et une autre le soir serait aussi petit à mes yeux qu’un écolier de sixième qui fait son thème en trois façons.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

L’éducation des enfants  (extraits)

 

Les Dieux ont fait les singes et les hommes :

Pouvons-nous être autrement que nous sommes ?

 

Ou considérations sur l’éducation naturelle des enfants :

 

« Dans un siècle où les pères et mères n’ont plus de mœurs, il est difficile de donner une bonne éducation aux enfants exposés à copier les méchants tableaux qu’ils ont sous les yeux. Le mauvais exemple devrait produire des monstres dès la seconde génération, si la légèreté, la décence et la politesse n’avaient mis nos Français au-dessus des mœurs. Nous sommes corrompus, nous sommes décents : nos enfants deviendront ce que nous sommes. » (p. 35)

 

« Notre siècle, qui est sans contredit le siècle de l’esprit et des petites choses, a changé notre éducation et notre façon de voir les objets. » (p. 36)

 

« Les enfants sont des singes ; les singes font ce qu’ils voient faire à leurs pères ; sans envoyer nos enfants au collège, montrons-nous à eux, dès qu’ils seront nés ; plaçons-les dans le monde aussitôt qu’ils commenceront à balbutier, ils deviendront comme nous, corrompus et décents. » (p. 36-37)

 

« Les lapins, les singes n’emmaillotent point leurs petits ; rarement ces animaux sont estropiés ; ce sont vos ligatures qui forment vos bancales, qui occasionnent des hernies à vos garçons. Les sauvages, plus près de la nature, et les singes doivent être vos maîtres. » (p. 37)

 

« Si vos enfants sont malades, n’appelez point de médecins. Les plus habiles connaissent peu de choses aux maladies des enfants ; leur répugnance naturelle à prendre des remèdes vous avertit que la nature a les drogues en horreur, qu’elle a des moyens de guérir vos enfants et vous-mêmes, sans les poisons de vos apothicaires et le grec de vos médecins. Si vous avez la fureur de médicamenter vos enfants, suivez la méthode de Gusman d’Alfaranche, il a demeuré à la porte du collège de Salerne ; sa recette est des pommes cuites et de l’eau chaude. » (p. 38)

 

« Les animaux, dans leur enfance, sont toujours à sauter, à courir, à jouer. Laissez prendre à vos enfants le bon ton des animaux, laissez-les jouer tant qu’ils voudront, vos petits chats jouent pendant leur enfance, la dissipation et les jeux ne les empêchent point d’attraper les souris et de faire de petits chats. » (p. 38-39)

 

« La raison et l’expérience vous démontrent que le génie prend aux hommes par les pieds ; voilà pourquoi les enfants ont tant de plaisir à sauter, à courir, à jouer. À seize ans, la sève de l’esprit monte vers les reins, c’est le temps où l’amour commence à nous occuper ; à quarante ans elle monte au cœur, c’est l’âge de la gloire et de l’ambition ; à cinquante ans elle monte à la tête, c’est l’âge de la maturité et du jugement ; à quatre-vingt ans elle tient les cheveux et les blanchit ; la liqueur alors a parcouru la machine hydraulique : le baromètre casse. » (p. 39)

 

« L’éducation n’est que la copie du bon naturel, un enfant bien éduqué n’est qu’un bon singe. » (p. 39)

 

« Jusqu’à l’âge de dix ans, laissez vos enfants à la culture de la nature et aux soins d’une femme babillarde. Ne suivez pont l’usage de leur apprendre le catéchisme, c’est une erreur de vouloir leur faire entendre ce qu’ils ne peuvent concevoir. Cet usage est le germe de vos mauvais raisonnements. Les connaissances du catéchisme n’étant point à la portée de leur esprit leur donnent des idées fausses des objets, les disposent à croire le merveilleux et l’extraordinaire qui meublent ordinairement le crâne des sots. Il faut les laisser à la bonne loi naturelle jusqu’à ce que leur esprit soit capable de voir la chaîne et les miracles de la religion. Cette méthode était celle de la primitive Église, elle ne confia la croyance de ses mystères qu’aux génies formés et aux personnes faites. Attendez donc l’âge capable de discerner le vrai du faux, pour leur remettre le dépôt sacré de la foi. » (p. 40)

 

« Si vous destinez votre enfant à massacrer les autres, c’est-à-dire à faire le métier de la guerre pour avoir un bâton, un ruban, ou la croix de Saint-Louis, ne lui faites point apprendre le latin. C’est un temps perdu de l’industrie d’une langue inutile aujourd’hui par les belles traductions que nous avons des auteurs du siècle d’Auguste. Contentez-vous qu’il apprenne bien sa langue, ne lui cassez point la tête avec vos Restam, et vos grammaires ; quand on a lu ces sots livres on n’en est pas plus instruit, personne ne sait le français ; nous n’avons pas une bonne grammaire, nous n’avons que des dictionnaires défectueux, et le plus ignorant est toujours celui de Trévoux.

Donnez à votre fils nos bons livres, menez-le avec vous dans les cercles, c’est à la Cour que l’on parle bon français, c’est dans le beau monde que sont les bonnes grammaires et les bons dictionnaires. La plupart des écrivains, après vingt ans d’études, ne savent pas encore leur langue comme un courtisan de Versailles ou une femme du ber air. Donnez à votre singe l’orthographe de Voltaire, c’est l’orthographe des femmes et du bon sens. N’écoutez point vos vieilles perruques, vos académiciens ; les quarante ne savent pas mieux leur langue que le créateur de la Henriade ; il y a plus de génie dans la tête de l’auteur du Siècle de Louis XIV que dans celle des quarante de votre Académie, en comptant, comme vous voyez, M. Saurin, reçu à propos de bottes. » (p. 41-42)

 

« Les Anglais se plaignent que nous en avons trop fait paraître depuis cinquante ans, ils voudraient nous ôter notre esprit pour nous engager à raisonner ; les Anglais sont jaloux, ils pensent, ce sont des insulaires. » (p. 43)

 

« À l’âge de dix-huit ans, vous ferez apprendre le catéchisme à votre fils. Vous le mettrez six mois entre les mains d’un ecclésiastique décent et poli qui l’instruira des vérités de sa religion. Votre fils, dont l’esprit sera formé par le monde, concevra plus aisément cette suite de mystères et les secrets de la révélation. Il pourra proposer ses doutes, le prêtre savant éclaircira ses difficultés, votre fils aura une religion épurée des préjugés de l’enfance, elle ne fera point l’effet des impressions qu’on aurait fait sur ses organes, sa religion sera dans son cœur. Vous autres, vous ne croyez à la religion chrétienne que parce que vous avez peur d’être grillés. » (p. 44)

 

« Nos pères aimaient le cabaret comme leur maîtresse, les plus éclairés avaient de la peine d’arracher leurs enfants de ces lieux de débauche et de crapule. Notre siècle est monté autrement, nous ne parlons point de cabaret, sinon de celui de Ramponeau, dont on a parlé deux jours, et cela pour rire, car nous aimons à rire. » (p. 44)

 

« Les singes sont naturellement méchants ; on ne doit leur donner qu’en tremblant les tableaux du mauvais exemple. Gardez-vous de leur dire, en parlant d’Alexandre, qu’il fut un grand homme, parce qu’il a répandu beaucoup de sang ; dites-leur au contraire que sa mémoire est effroyable, qu’un boucher est égal à lui, que vous respectez même davantage la mémoire d’un boucher que celle d’un souverain qui répand, comme Alexandre, le sang de ses frères. » (p. 45)

 

« Enverrez-vous votre singe en Angleterre pour entendre plaisanter notre nation et savoir l’Histoire de nos ridicules ? Les Anglais ennuient les gens avec de froids raisonnements ; nous autres nous les amusons en sifflant la raison. » (p. 47)

 

« Laissez vos enfants chez vous, ils sont charmants dans leur pays ; chez l’étranger ils sont impertinents. » (p. 48)

 

« La pauvreté est le premier fléau du siècle et la dernière misère de ce monde ; laissez crier les vieux prêtres, ce sont des jansénistes ; les jésuites sont plus accommodants, ils savent qu’il faut vivre, il font le commerce des nations, de la contrebande des diamants et le trafic du vert-de-gris. Ce sont d’honnêtes gens que les jésuites ! Ils ont une conscience pour tous les pays et des indulgences pour les grands. » (p. 50-51)

 

« Ces gens [les juifs], qui trouvaient un homme sans prépuce admirable, croyaient que la science du prépuce suffisait à leur perfection, aussi ne cultivèrent-ils jamais les arts ni les sciences. » (p. 51)

 

« Que votre fils porte sa robe au palais, l’usage le veut, mais qu’il ne fasse point en bonnet carré de déclaration à sa maîtresse. » (p. 52)

 

« Si une belle solliciteuse vient agacer votre fils [magistrat], c’est une tentation terrible, on n’y tient guère. Les vieux magistrats sentent quelquefois remuer le vieil homme, et cela leur rappelle encore des choses qu’eux et mesdames leurs épouses ont perdu de vue. Votre fils ne manquera point contre l’éducation en disant de jolies choses à la solliciteuse, mais qu’il se garde de ruiner un honnête homme pour le petit plaisir de chiffonner une respectueuse. » (p. 52)

 

« Les écoles militaires se trouvent dans nos villages. La nature fait les guerriers comme les poltrons. Les principes de l’héroïsme sont l’organisation. Un villageois hardi qui couche à la belle étoile ou dans une chaumière exposée aux premières fureurs des vents est plus propre à la guerre qu’un petit monsieur amidonné que le serein enrhume ; Alexandre, Henri IV n’ont point étonné la terre de leurs succès avec des écoliers et de petits messieurs qui portaient des fers à toupet à l’armée, ils avaient des citoyens robustes ou des paysans faits à la fatigue (I). [(I) : Ce qu’on fait de mieux à l’école militaire c’est d’élever durement la jeunesse.] » (p. 54-55)

 

« Un officier n’est pas fait pour donner des soins aux femmes, il doit les voir comme les jeunes mariés de Lacédémone, à la dérobée, et le temps précisément qu’il faut pour faire un cocu ou tromper une maîtresse. L’infidélité est une vertu de son état, parce qu’il doit son cœur, sa fidélité et son temps au service. Les dames ne doivent point exiger d’un homme d’épée les petits soins d’un élégant. Un agréable doit soupirer : l’officier doit paraître et vaincre. La préférence d’instinct que le sexe donne au militaire est une preuve qu’il est fait pour lui plaire et triompher au premier coup d’œil. » (p. 55)

 

« N’envoyez pas vos filles chez les nonnes. Une fille spirituelle, embéguinée trois ou quatre années, devient bête. Le cercle étroit et perpétuel des petites choses de la vie monastique rétrécit l’esprit : dans une région où tout est petit, on diminue chaque jour. C’est parmi les feux des passions que l’esprit s’élance et s’élargit » (p. 56)

 

« La gorge, le plus bel ornement d’une femme, entre essentiellement dans l’éducation d’une jeune demoiselle. Vous direz à votre fille : “Notre religion, la pudeur et les nonnes de votre couvent vous ont défendu de montrer votre gorge ; cependant il faut qu’elle apparaisse dans les cercles pour accompagner votre visage ; vous auriez l’air uni, bourgeois et même nu si votre gorge ne paraissait point à nu.” Nos mères chrétiennes n’enterrent jamais la gorge de leurs filles sous un grand fichu ; une mère accusée de cette conduite passerait pour donner dans les cas réservés de l’abbé de Griselle ; aussi les mères savent trop ce qu’elles doivent à l’usage, et les plus dévotes ne privent point nos yeux charnels de ce spectacle séduisant. » (p. 57)

 

« La nature, qui aime les femmes plus que les hommes, s’est chargée elle-même de l’éducation des filles. Vous n’avez point besoin de rien apprendre à vos demoiselles ; tout ce qu’il faut qu’elles sachent est dans leurs veines. La nature, plus habile, d’une seule leçon développe leurs talents, et l’habitude du monde les fait briller. » (p. 57-58)

 

« Avant de jeter votre fille dans vos tombeaux sacrés, songez que les saintes retraites ne sont que pour les sots, les bancales et les laides. Le cloître n’est point le pays d’une jolie fille ; respectez sa beauté où celle de la nature est peinte avec tant de complaisance, ne précipitez rien, il se trouvera peut-être quelques vieux ducs, quelques seigneurs sexagénaires (l’expérience est pourtant fort hasardée) qui s’amouracheront de votre fille, qui l’épouseront et qu’elle fera cocus ; cela est dans le branle des choses, dit Montaigne » (p. 58)

 

« La figure, l’habit, le méchant style d’un capucin donnent un pathétique à l’enfer qui fait trembler. Ces grands épouvantails creuseront profondément sur l’imagination naissante de votre fille ; elle croira le diable du plus beau noir du monde ; elle en aura peur, car nous sommes assez bêtes pour nous imaginer que le noir est une couleur plus terrible que le jaune, le noir nous fait peur. » (p. 59)

 

« Mariez votre fille aussitôt qu’elle sera mariable, autrement votre fille fera comme les femelles des singes. Pourquoi gardez-vous un fruit quand il est mûr ? Est-ce pour attendre qu’il se gâte ? Les filles sont comme les poires de pucelle, un instant peut les faner ; vous veillerez, dites-vous, autour d’elles : c’est un songe, malgré vos soins la pomme s’altère. » (p. 60)

 

« Votre fille s’attachera au chapelain de la seigneurie s’il est encore frais, ou à quelque abbé ; cette petite vérole se fourre aussi dans les châteaux. En connaissant l’amour, elle a connu vos préjugés ; elle sait que le chapelain se trouve précisément dans la position où elle est de ne pouvoir fabriquer un singe sans encourir les censures d’un singe mitré qui enverrait M. l’abbé faire d’autres singeries dans un séminaire, pour avoir goûté furtivement un moment de plaisir, tandis que Monseigneur le grand singe en goûte chaque jour de l’année, car les prélats qui n’ont point de femme sont ordinairement attaqués du priapisme ; nous n’en connaissons qu’un seul qui n’est pas attaqué de cette maladie, encore est-il à l’extrémité du royaume. » (p. 60-61)

 

« Votre fille, héritière de la vieille femme Ève, est près de l’arbre de la science du bien et du mal. Elle parlera au serpent et la bête séduisante la tentera et la belle perdra son innocence. C’est la marche de l’humanité, et cela depuis la fondation du premier homme et des filles. » (p. 61)

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

L’AGRICULTURE  (résumé)

 

 

Résumé :

 

La mode du temps est à l’agriculture : on en dévore les livres. Cependant, de moins en moins de bras s’y dévouent.

Dulaurens propose une dissertation sur la politique et la religion, qui pillent les campagnes sans en favoriser l’essor. « Que ces saints personnages, devenus plus saints par leur utilité, soient répandus dans les landes, laissez-leur le dimanche chanter les louanges de Dieu. » (p. 66)

L’auteur établit un parallèle avec le célibat des prêtres, qui seraient moins parjures s’ils étaient occupés à travailler comme les paysans ; de même pour les capucins, nonnes et cordeliers. Il fustige ensuite les théologiens « qui ne servent à rien » (p. 69), l’Évangile n’ayant nul besoin de transcripteurs, aussi doctes que fainéants, dont la place serait plus utile aux champs. Quant à Fréron, plutôt que de perdre notre temps à lire ses âneries, « forçons-le à venir bêcher la terre, il y a dix écus à gagner légitimement pour lui ; nous ferons germer un vrai talent dans le compère Martin. » (p. 72)

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LES NÈGRES  (texte intégral)

 

Nous avons tort, mais il faut du sucre.

 

Y a-t-il une différence entre les dindons et les nègres ? Lorsque les Jésuites nous apportèrent les premiers, on les envoya au collège de Clermont, improprement appelé le collège de Louis-le-Grand. Nos docteurs agitaient alors la question de l’animal hoc a parte rei, c’est-à-dire l’animal de leur côté ou du côté de la chausse (1). Avant de leur fixer une place dans les catégories d’Aristote, on examina leur physionomie, on chercha dans leur air champenois des preuves de raisonnabilité. Les dindons n’ayant donné aucun signe de raison, on les mis dans le calcul des dix-neuf moutons et un bourgeois de Troyes, et de là est venu le proverbe bête comme un dindon. La question décidée pour les dindons l’est-elle aussi pour les nègres ? Cette espèce d’animaux à deux pieds est-elle comprise dans la classe des hommes ? Des êtres qui ont la physionomie aussi barbouillée que les nègres peuvent-ils raisonner ?

Jacques Massé, dans ses voyages, assure qu’en disséquant un nègre on aperçoit au-dessous de l’épiderme une membrane extraordinairement déliée et délicate, on croit que cette membrane est la véritable cause de la noirceur des nègres, que cette tunique émoussée absorbe les rayons de la lumière. Cette découverte prouve que les Éthiopiens ont une origine toute différente des autres hommes.

Certains théologiens ont prétendu que les nègres étaient descendus de Caïn, à qui le Seigneur avait imprimé un signe, et ce signe était la noirceur. Ce raisonnement est un raisonnement de sacristain. Sans m’écarter de la question ni disputer sur les goûts et couleurs, voyons si les nègres sont raisonnables.

Les nègres sont raisonnables et appartiennent peut-être plus à l’humanité que nous autres, assez barbares pour les arracher à leur patrie, eux assez humains pour nous laisser en paix sur nos côtes. La rage d’avoir du sucre, la loi du plus fort, sont les principes de notre conduite cruelle et les tisons de notre avarice. Les nègres raisonneront mieux lorsqu’ils ne croiront point à la religion bienfaisante que nous leur prêchons. Ces esclaves peuvent dire avec raison aux pères jacobins de la Martinique qui retiennent quinze cent des leurs dans leurs prisons :

  Vous êtes, mes Pères, les prédicateurs de l’Évangile, vous voulez que j’embrasse votre religion qui nous rend frères, et vous me rouez de coups. Il faut des dispenses de votre pape pour épouser vos nièces, vous brûlez les gens à Lisbonne pour avoir couché avec leurs commère, et vous nous mariez avec nos propres sœurs ou nos tantes.

  Mais, répond le Père jacobin, selon nos vieilles Écritures, vous ne pouvez sortir d’Adam. Notre premier père était blanc ou était noir : vous voyez qu’il faut que la porte soit ouverte ou fermée. Monsieur de la Négrerie, vous avez de la laine sur la tête et moi j’ai du poil. Assurément nous avons beau faire des enfants aux Françaises qui viennent ici, depuis le R. P. Barnabas Trétin, très saint homme qui en faisait très saintement, sa génération n’a pas changé de couleur et a toujours le poil français ; vous voyez bien que vous n’appartenez point de bon droit à l’espèce humaine.

  Vous me prêchez cependant votre religion, dit le nègre.

  Oui, sans doute, à cause que l’Évangile dit : batisantes omnes gentes, baptisez tout le monde.

  Mais, mon révérend, le baptême est un caractère de charité ; comment remplissez-vous cette obligation vis-à-vis de nous ?

  Comment ! Monsieur le noir animal ! vous faites des arguments ? Allons, mes gens, écrasez ce raisonneur sous les coups de bâton. Voyez ce noir, il veut en savoir plus que notre saint Thomas, à qui un crucifix de bois a fait un beau compliment académique.

  Mais, mon Père, sans recourir aux coups de bâton, ne peut-on point proposer ses doutes ? Battez-vous un aveugle à cause qu’il ne voit pas les rayons du soleil ? Dans votre Écriture est-il marqué d’assommer les gens pour leur persuader la vérité ?

  Oui, monsieur le noir, le docteur Angélique, le docteur Séraphique, le docteur Subtilis-Emeto-Cathartique et tous les docteurs en ique et en ot disent qu’on doit forcer les gens d’entrer à cause de ce passage : compelle intrare, forcez-les d’entrer. Cela est si connu dans le christianisme que le roi très chrétien a envoyé des dragons dans les Cévennes à cause que les jésuites avaient assuré à Sa Majesté qu’elle était obligée en conscience de faire mal.

  La charité, dit l’animal noir à l’animal pie, la base de votre religion, vous permet-elle de m’arracher à ma patrie et à mes parents, ou de m’acheter de mes ennemis à cause qu’ils étaient les plus forts ?

  Oui, sans doute : je dois de la charité à nos belles dames françaises qui prennent du café, j’en dois à ceux qui bavardent dans le café de Procope ; il faut du sucre à tous ces gens-là.

  Mais ne pourriez-vous point vous servir de vos bras, et de ceux de votre nation, plus obligés à remplir vos besoins ?

  Voilà une plaisante raison, nous avons besoin de nos bras dans les cloîtres pour faire des signes de croix ; nos chanoines en ont besoin pour s’appuyer plus commodément dans leur stalles ; et comment nos évêques monteraient-ils dans nos brillants équipages, s’ils n’avaient point de bras ? Vous voyez que nos bras servent à beaucoup de choses et sont bien employés.

  Cette dernière raison, dit l’animal à laine, est très suffisante. Votre religion vous ordonne de payer les ouvriers, de ne point retenir leurs salaires : vous retenez les miens, je ne connais d’autre payement que les coups…

  Ne voyez-vous pas que vous êtes esclave ?

  Mais j’étais libre, pourquoi m’avez-vous fait un état si dur ?

  C’est que vous étiez noir, que nous étions les plus forts et qu’il nous fallait du sucre.

  En France, il n’y a point d’esclaves, vos lois sont formelles sur cet article ; ainsi, pour du sucre, vous êtes contraires à votre Dieu et à vos lois ?

  Nos lois, dit le révérend père, voilà de plaisantes choses, nous les violons aux yeux du souverain, il sait que nous avons des nègres, que nous assommons de coups, il a besoin de sucre comme les autres ; le sucre apporte de l’argent à ses domaines et à des fripons que les lois laissent s’engraisser ; vous voyez que le sucre est une grande raison. En outre, nous avons des docteurs qui expliquent les lois. Les jésuites nous dispensent de faire le bien et d’obéir aux rois, leurs livres sont pleins de cette morale : on a porté deux fois des plaintes au souverain de leur mauvaise doctrine, on n’a jamais osé leur rien dire qu’en 1762.

  Votre Dieu vous ordonne de l’imiter et de porter sa croix ; dans la Martinique, je ne vois que mes frères qui la portent ; ils sont soumis, méprisés, meurent comme lui sous les coups ; vous autres vous ne pouvez souffrir la moindre égratignure ; vous voyez que nous sommes seuls ses imitateurs.

  Voilà une belle comparaison d’un nègre au bon Dieu, et nous qui portons le scapulaire, qui sommes les enfants de saint Dominique et de Notre-Dame du Rosaire !… Avez-vous dit tant de chapelets que j’en ai dits ?

  Ah ! mon Père, je dirais plus volontiers le chapelet que de recevoir des coups de bâtons.

  Êtes-vous dans ce monde pour avoir toutes vos aises ? Pendant que nous parlons, vous faites tort à la communauté, vous faites un péché mortel, vous ne travaillez point, vous êtes obligé à restituer : voyez Pontas à l’article des manufactures de sucre.

  Mais si notre nation était la plus forte et que nous vinssions vous prendre pour avoir du marbre, ne ferions-nous pas bien de vous faire travailler ?

  Non, assurément, vous offenseriez l’Église, le Saint-Père vous excommunierait à cause que le Concile de Trente a défendu aux prêtres de travailler.

  Mais votre Concile, en vous défendant de travailler, vous permet-il d’avoir des manufactures ?

  Le Concile s’explique ; c’est-à-dire que nous ne faisons rien de nos deux bras, mais que nous nous servons des deux vôtres. Le commerce est honorable, il n’avilit personne. L’abbé Coyer a dit que la noblesse pouvait commercer. La noblesse et le clergé vont ensemble.

 

(1) Chausse ou Domino, colifichet puéril qui décore l’insuffisance de nos grands et savants docteurs.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LA RÉFORME DES ÉGLISES  (résumé)

 

 

Résumé :

 

Dulaurens développe et illustre l’idée suivante :

 

« Paris contient au moins cent temples inutiles, sans compter les chapelles qui ne disent rien. Ces églises, élevées aux saints par un abus coupable, méritent d’être abattues ; vous savez que c’est à Dieu seul que vous devez votre adoration et lui seul est digne d’avoir des temples. Ces édifices vous coûtent de l’entretien, démolissez-les, portez vos saints à Notre-Dame, placez-les dans les stalles de vos chanoines, les niches sont toutes faites. Ces bienheureux de bois tiendront aussi bien leur coin que vos porteurs d’aumusse. » (p. 78)

 

Les richesses indécentes de l’Église, une fois recyclées, seraient plus utiles au bien de la nation.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LA BARBE ET LES CHEVEUX  (résumé)

 

 

Résumé :

 

Le texte est une élucubration sur le ridicule de la tenue vestimentaire et l’hygiène corporelle des capucins qui « devraient, pour notre argent, ne point épouvanter nos enfants ni donner des vapeurs aux femmes. Nous ne sommes pas sots comme nos pères qui aimaient les grimaces religieuses et les capucins jusqu’au point de tirer leurs rapières pour s’égorger dans la cause des capuchons ronds et pointus, que quatre souverains pontifes ont appuyée de leurs bulles et de leurs exorcismes. » (p. 84-85)

 

L’ensemble tourne à l’historique de la longueur des cheveux et conclut à l’inutilité de la vie monastique.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

MON PÈLERINAGE  (résumé)

 

Ne violons point les droits de l’Hospitalité

 

Résumé :

 

Racontée à la première personne, cette anecdote pourrait être une page de la vie de l’auteur.

 

Lors d’un voyage en Touraine, le narrateur partage un repas avec un paysan d’Avon qui lui conte ses amours, son désir d’épouser Margau [sic] et d’ouvrir une taverne avec elle. Cependant, le paysan craint qu’en un tel lieu, la fidélité de sa compagne soit à rude épreuve. En effet, les clients des tavernes sont réputés pour leurs familiarités avec les femmes. Le narrateur le rassure en lui expliquant que ses attentions sincères et soutenues pour l’épouse auront raison de tout assaut extérieur.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LE BRÉVIAIRE ROMAIN  (extraits)

 

Des marchands pour les vendre et des sots pour les lire.

 

Ou considérations critiques sur le bréviaire :

 

« Le bréviaire romain, disait M. Guérin, curé de Châteaubriant en Bretagne, est un meuble ecclésiastique que la plupart des gens de ma robe portent sans le dire. Si la gouvernante, qui est une dévote du tiers-ordre de Saint-François, ne m’avertissait d’en réciter quelques bribes, cela s’oublierait comme autre chose. Le bréviaire est un recueil de contes de ma mère l’Oye, de peaux d’ânes, et digne de toute correction. » (p. 94)

 

« Lorsqu’on sonne à la grille, une tourière vous dit d’un air niais, Ave Maria. Ceux qui savent le bon ton des nonnes répondent gratia plena. Ce compliment est un peu bête. Il annonce la petitesse des génies renfermés dans le cloître où l’esprit toujours replié sur lui-même ne peut apprendre ou retenir que des petites choses, ou des Ave Maria. » (p. 94)

 

« Le symbole des philosophes, qui n’a jamais changé, est chargé de peu d’articles. Je crois en Dieu, j’aime le prochain : ce symbole est court, mais il est bon. » (p. 95)

 

« Dans la prose de la messe de Requiem, elle [l’Église] donne encore un soufflet au prophète, royale quand elle chante : Teste David cum Sibilla. Les Sibilles n’ont jamais parlé de Jésus-Christ. Cette croyance stupide des premiers chrétiens est le triomphe de l’ignorance. Ces vierges, forcées de l’être, auraient donc eu des notions plus claires de Jésus que les prophètes. Dieu, disent ces pères, a inspiré les vestales. Dieu parlait donc par la bouche des prêtresses du démon ? Ces filles avaient donc lu l’Écriture et l’expliquaient mieux que les pères ? » (p. 96)

 

« Le bréviaire a un mot chéri nommé Alleluia, qui signifie Blictri, Cacomaco, Barocochicopa, dont on fait un cas admirable. Ce mot orne prodigieusement les bréviaires, les antiphonaires et les missels dans le temps de Pâques ; dès la veille de ce jour on le met à toute sauce : il semble que le monde chrétien, enthousiasmé de manger un morceau de rôti, extravague. » (p. 97)

 

« Le bréviaire est rempli d’antiennes tirées de l’Écriture qu’on a rendues ridicules en les appropriant aux vertus des saints qu’on n’a jamais connues parfaitement. Celles de sainte Agnès présentent à l’imagination un tableau indécent, voici l’image : Ingressa Agnes turpitudidis locum Angelum Domini prœparatum invenit Agnès étant entrée dans un lieu de débauche, trouva l’ange du Seigneur tout préparé. Sainte Agathe crie à chaque antienne de sa fête après ses tétons. Ces antiennes sont si impertinentes que la décence m’empêche de les traduire.

Le concours des antiennes avec les psaumes occasionne quelquefois des équivoques divertissantes. Au chœur des chanoinesses de Nivelle, chapitre célèbre où les chanoines chantent dans le même chœur avec les nonnes, un chantre vint annoncer un jour de semi-double cette antienne : Quæ est ista ? Qui est celle-là ? La chanoinesse entonna dans l’instant le psaume Domine probasti me, et cognovisti me : Monsieur, vous me connaissez, vous m’avez éprouvée. Dans un couvent de nonnes une religieuse entonna cette antienne : Ecce concipies et paries : voilà que vous concevrez et que vous enfanterez ; l’autre lui répondit : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi : je suis réjouie de ce qu’on vient de me dire. Si ces antiennes sont arrangées pour faire rire, cela est bien » (p. 99-100)

 

« Un peuple qui avait la stérilité en horreur, allait-il s’imaginer que Joseph, vivant avec Marie, se privait des douceurs du mariage ? » (p. 101)

 

« Quand les pères disent des sottises, il faut les laisser pourrir dans leurs livres et ne point s’aviser de les chanter sur les lutrins. » (p. 101)

 

« Quelle fureur de trouver admirable que les Juifs, toujours fripons, aient volé les Égyptiens ? Pourquoi rappeler ce larcin, chanter la gloire de ce vol au Dieu de toute justice ? La raison, la religion ne peuvent croire que Dieu ait ordonné aux Hébreux de voler l’Égypte. Dieu ne peut, sans choquer sa sainteté, commander le vol ni donner la moindre idée de ce crime. Les gens fourrés d’arguments auront beau dire : “Dieu est le maître de nos biens ; il pouvait donner les richesses de Memphis aux enfants de Jacob.” On convient avec les docteurs que Dieu le pouvait, mais un être aussi parfait, aussi saint, n’en fera rien. Il avait des moyens d’enrichir Israël, d’appauvrir ses ennemis sans recourir au crime. Moïse, en qualité de législateur du peuple à qui il voulait permettre l’usure, pouvait leur commander le larcin et cela pour leur donner l’esprit de rapine nécessaire pour voler et conquérir les Cananéens. Ce vol, qui fut l’ouvrage de la politique de Moïse, a été mis dans les décrets de Dieu par nos docteurs et nos rubricaires ignorants. » (p. 102-103)

 

« Le missel, le pendant du bréviaire, est aussi chargé de ridicules et d’âneries. […] Dans celui des Mathurins on avertit, au mois de mai, de faire saigner les ânes ; sans doute que ces moines, qui sont les frères aux ânes, se faisaient saigner de compagnie avec leurs camarades. » (p. 108-109)

 

« CONCLUSION : Ô sages Français ! ô nation aimable, peuple charmant fait pour enseigner les hommes, serez-vous toujours Égyptiens, croirez-vous éternellement que les oignons sont vos dieux ? la divinité peut-elle se changer en oignon ? Un soldat romain fut écorché vif par les Égyptiens pour avoir donné des coups de fouets à un chat ; vous avez répandu le sang de vos frères, vos docteurs voudraient voir encore couler celui de vos philosophes, parce qu’ils veulent vous éclairer. Hélas ! songez à la journée de la Saint-Barthélemy, vous avez massacré vos concitoyens à cause qu’ils vous disaient que c’était une platitude de mettre sur vos autels le chien de saint Roch et le cochon de saint Antoine. » (p. 109)

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LES ENFANTS  (résumé avec extraits)

 

En vérité je vous le dis : si vous ne devenez pas semblables à ces enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de mon père.

 

Résumé :

 

« Que cet oracle de la vérité est consolant pour la France ! » (p. 110)

 

Le narrateur s’identifie à un “enfant” de son siècle par opposition aux vieillards, ses pères, et vante dans un ton hautement ironique les joies de la paix, de la futilité et de l’obéissance opposées aux tueries et intolérances de l’histoire chrétienne ou aux remises en cause provocatrices des Encyclopédistes. Le texte est à double tranchant : mieux vaut être un enfant que de ressembler à ces vieillards imbus d’une sagesse criminelle, mais les enfants sont trop naïfs.

 

« La vérité, disent les vieux livres, est dans la bouche des enfants ; si la vérité est dans notre bouche, elle ne peut être dans celle des vieillards, car la vérité n’est point double. » (p. 111)

 

« Les vieux prélats se damnaient avec trois péchés capitaux : l’Orgueil, l’Avarice et la Gourmandise ; nos jeunes prélats n’ont que deux péchés capitaux : l’Orgueil et nos jeunes femmes. Un homme qui n’a que deux péchés mortels est plus digne du Père Céleste qu’un homme qui a trois péchés mortels. » (p. 113)

 

« Les enfants ont plus de raison que les vieilles gens et sont plus dignes du Père Céleste, parce que le Père Céleste est l’auteur de la raison, et sa demeure le séjour des gens raisonnables. » (p. 116)

 

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L’Arétin moderne, Première partie [p. 116→]

 

 

HISTOIRE DE MAÎTRE PIERRE  (résumé et texte intégral)

 

Extrait du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Ami lecteur, vous aviez quelquefois

Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette.

C’est une étrange et terrible recette.

P. d’O. Ch. XIII, 153.

 

Résumé :

 

Pierre, fossoyeur devenu aveugle parce que des moineaux « fientèrent sur ses yeux » durant son sommeil, décide du mariage de son fils La Nigaudière avec une jolie marchande de pâtés qui avait déjà « eu six maris sans compter les greluchons » (p. 118). Le fils, naïf et encore innocent, part alors honorer sa promise dans son nouveau pays en compagnie d’un guide savoyard qui lui enseigne quelque recette païenne pour contourner les éventuelles pannes et satisfaire sa belle. Après une nuit fructueuse dans la chambre nuptiale, tout le monde étant rassuré sur l’efficacité du jeune homme, celui-ci peut rentrer à Paris retrouver ses parents et annoncer l’heureux mariage.

Pierre, à son arrivée, souhaite remercier le guide Savoyard qui refuse tout salaire et reconnaît le dévouement de son hôte : « tu as enterré les morts pour dix-huit deniers, les prêtres ne le feraient point pour dix-huit livres, ta générosité couvre de honte le sacerdoce et fait plaisir à Cremistic, je viens te faire l’opération de la cataracte. » (p. 125) Le Savoyard applique alors à Pierre la même recette qu’à La Nigaudière et l’aveugle retrouve illico la vue. « L’opération faite, le Savoyard s’en alla par la cheminée, quand il fut en haut, il chanta, suivant l’usage des ramoneurs » (p. 126) Suivent les paroles de la chanson en six couplets.

 

 

Texte intégral :

 

Un fossoyeur de la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs, nommé maître Pierre, assistait aux enterrements et inhumait les trépassés pour une pièce de [p. 117→] dix-huit deniers. Un jour qu’il avait enterré la charretée des morts de l’Hôtel-Dieu, où les médecins font plus de morts qu’ailleurs, sentant ses habits imprégnés de l’odeur puante des cadavres qu’il avait enfouis, il n’osait coucher avec sa femme qui aimait mieux le baume d’un vivant que l’odeur de cent trépassés. Pierre, plein d’attention pour sa moitié, alla dans une écurie se coucher proprement sur le fumier. Comme le bonhomme avait l’habitude de se mettre sur le dos comme les vierges de l’Opéra, des moineaux qui avaient leur nid au-dessus de lui fientèrent sur ses yeux. La fiente des moineaux est fort chaude à cause qu’ils sont fort amoureux. La cataracte se déclara dans l’instant et Pierre ne vit plus ni la nuit ni le jour. Dans ce malheur il consulta les médecins de ce temps-là, aussi ignorants que ceux de ce temps-ci. Ces messieurs consultèrent Hippocrate ; malheureusement Hippocrate, à l’article du pot-de-chambre, n’avait point parlé de la fiente des moineaux. Les médecins lui dirent : « Votre aveuglement met notre science à bout, nous ne voyons point clair dans votre maladie parce qu’Hippocrate n’en a point parlé : la matière louable des moineaux n’était point connue de son temps. »

Maître Pierre ne pouvant plus rien gagner dans la paroisse, était fort à plaindre, heureusement sa femme, qui ravaudait des bas au coin de la rue des Deux-Anges, avait toutes les bonnes pratiques des fiacres de la rue Saint-Benoît et quelques auteurs de la petite rue Taranne, qui restaient au lit, lorsque Mme Pierre raccommodait leurs vieilles chausses.

Un jour, Manon, c’était le nom de l’épouse du fossoyeur, avait raccommodé les bas d’un porteur d’eau. Le porteur lui avait donné un sansonnet pour paye-[p. 118→]ment. Aussitôt que l’animal fut au logis, il commença à chanter. Pierre, qui avait étudié son P. Bougeant, comprit aux chants de l’oiseau qu’on l’avait dérobé, il fit un mauvais ménage et dit à sa femme : « Je vois bien, Manon, que vous avez été revendeuse à la toilette, vous vous sentez encore de votre métier de crieuse de vieux chapeaux ; tôt ou tard vous déshonorerez ma couche en vous faisant pendre au carrefour de Bussy. Je n’aime point les friponneries, je vous rosserai ; ne faites point comme saint Bernard et les jésuites, songez à votre conscience ; on ne va point en Paradis avec le bien d’autrui et un sansonnet. »

Il y avais dans ce temps-là à Pantin une marchande de pâtés, très jolie ; elle avait eu six maris sans compter les greluchons. La place était difficile à assiéger et son honneur avait tous les malheurs possibles, à cause que le diable ou les bergers de la Villette avaient noué l’aiguillette à ses amoureux. Jeanneton désirait convoler aux huitièmes noces. Le bonhomme maître Pierre savait que ce parti convenait à son fils ; il s’informa de sa parenté, il apprit que la famille n’était point tachée, que Jeanneton était la fille unique de l’ancien marmiton d’une belle dame de Pantin, qui tuait les gens dans ses bras pour se conserver le plaisir de les tuer encore. Dans le même village, un porteur d’eau de ses amis lui devait quatre livres dix sols parisis. Pierre, charmé de marier son fils et d’être payé en même temps de sa lettre de change, disait : « Mon fils fera l’amour, il se mariera, on lui payera les quatre livres dix sols parisis ; ces quatre livres dix sols parisis serviront aux frais de ses noces, je ne débourserai rien. » En conséquence il appela son fils et lui dit : « Mon enfant, vous êtes déjà dru comme père et mère ; [p. 119→] vous avez dans les gras des jambes bien des enfants qui crient après le baptême, il est temps de songer à faire la douce affaire et à me donner des petits-fils. J’ai couché en vue, quand je voyais clair, une fille de Pantin qui me parait votre fait, allez lui faire l’amour et la demander en mariage, en tout bien tout honneur. Vous profiterez de l’occasion pour voir le pays ; préparez-vous donc à partir ; mais comme vous n’êtes point encore sorti de Paris, qu’on ne sait le moment de la mort dans un songe si court que la vie, mettez-vous en bon état, faites une bonne confession générale, vos adieux à toute la parenté, et tâchez surtout de trouver un honnête Savoyard pour vous conduire et porter votre paquet. »

La Nigaudière, qui était le nom du fils de maître Pierre, trouva à la porte du café de Malthe, vis-à-vis des Cordeliers, un Savoyard qui avait bon pied et bon œil : il l’aborda et lui dit : « Monsieur de la Savoie, voudriez-vous voyager avec moi dans les pays lointains ? – Très volontiers, répondit le ramoneur de cheminées, je serai aise de gagner un sol. Depuis l’établissement des petites postes nous ne faisons plus rien, les claquettes nous coupent la gorge. – Allons, venez parler à mon papa. » Il le conduisit à son père. Pierre ne pouvant voir le garçon, tâta ses hauts-de-chausses, et sentant qu’ils étaient ébréchés en plus d’un endroit, il prit le Savoyard pour un écrivain. – N’êtes-vous pas l’auteur d’un mauvais journal, l’ami Baurieu, ou quelque enfant trouvé ? – Non, lui dit le Savoyard, je suis fils de père et mère qui avaient le saint sacrement de mariage sur le corps ; j’ai porté la marmotte, fait danser la belle Magdelon, et décrotté trois ans au coin de la rue aux Ours, vis-à-vis Notre-Dame du Suisse. – Comment t’appelles-tu, [p. 120→] mon ami ? – Je m’appelle Amédée-Judas-Pierre-Iscariote, mon père était le ramoneur et l’écorcheur de sa paroisse, et ma mère blanchisseuse en gros. – Je vois, mon cher, que vous portez un beau nom, vous êtes sans doute de la bonne espèce des ramoneurs et des Iscariotes. Mais avant de conclure notre marché, il faut, s’il vous plaît, renier votre roi de Sardaigne, cela me donnera une preuve de votre probité. – Non, morbleu, dit le Savoyard, le diable m’emporterait plutôt que de renier mon bon Souverain. – Je suis charmé, dit Pierre, vous avez des sentiments. Je vois que vous êtes fidèle à votre roi, car vous aimeriez mieux que le diable vous emportât que de le renier, tous les Iscariotes n’ont pas fait de même, les mêmes noms ne produisent point les mêmes effets et la médecine a raison quand elle dit Contraria contrarius curantur. Ah çà ! comme vous convenez à mon fils pour l’accompagner dans sa route, je vous donnerai une pièce de dix-huit deniers par jour ; le Savoyard agréa le marché.

Lorsque le portemanteau de la Nigaudière fut fait, le chien épucé, ils partirent avec le chien, la plus belle pièce du portemanteau. Maître Pierre, sa femme et la parenté, conduisirent les voyageurs jusqu’à la grille de Saint-Laurent. La bonne mère pleurait à chaudes larmes et s’écriait : Quel voyage ! mon garçon se perdra, je ne le verrai plus ! – Console-toi, disait Pierre, notre chien est avec eux, il marchera toujours devant ; tant qu’ils verront sa queue, ils ne verront point autre chose et ne se perdront pas.

Avant de quitter son fils, Pierre lui donna des instructions. Écoutez, lui dit-il, vous avez encore votre pucelage, prenez garde à vous, d’ici à Pantin [p. 121→] on trouve des lurones qui vont lestement à cause qu’elles n’ont plus de pucelage, elles pourraient bien attraper le vôtre. – N’avez point peur, mon papa, dit la Nigaudière, je le tiendrai à deux mains. – Cela est prudent, dit le père, agissez toujours de même, ne faites aucune action en route qui puisse flétrir mon précieux sang, ne volez personne, quoique vous eussiez le mauvais exemple des aubergistes qui vous friponneront. Ménagez votre argent. Le roi fait beaucoup de demandes, je paye comme vous savez l’industrie des enterrements, songez à l’économie, priez la Sainte Vierge, votre ange gardien ; recommandez-vous à saint Charlemagne et à saint Julien, patron des voyageurs ; mettez-vous à genoux. Nigaudière s’agenouilla, Pierre lui donna sa bénédiction de la main gauche : depuis la perte de sa vue il ne connaissait plus la droite de la gauche ; l’aveuglement est un terrible malheur.

Les adieux avaient été fort longs. Le soleil commençait à tomber. Nos voyageurs s’arrêtèrent au dernier cabaret du faubourg Saint-Laurent. Comme la Nigaudière aimait la propreté, il alla laver ses mains dans un baquet où l’aubergiste avait mis une anguille : le reptile se mit à frétiller ; le parisien, qui croyait que les anguilles venaient comme les feuilles sur les arbres du Palais-Royal, eut une peur horrible ; il vint tout effrayé dire au Savoyard qu’une baleine de la mer voulait le dévorer. Le Mentor de la cheminée lui dit : Mon ami, n’ayez point de peur, prenez hardiment la baleine, elle ne vous fera point de mal, elle servira pour notre souper ; nous avons encore du chemin à faire, il vous faut des forces ; fendez la baleine en deux, prenez le foie et le fiel, enveloppez-les dans un morceau de papier gris, [p. 122→] mettez-les chaudement dans le gousset de votre culotte.

Nigaudière obéit au Savoyard : ils mangèrent la baleine. Au dessert, la Nigaudière demanda à son conducteur à quoi pouvaient servir le fiel et le foie qu’il avait dans son gousset, empaqueté dans du papier gris. – Cela est bon, lui dit le ramoneur, contre les sorciers et les revenants ; en le faisant brûler devant le diable, on se moque de lui, ces drogues l’épouvantent davantage que les signes de croix, l’Agnus Dei et les trente oraisons de sainte Brigitte.

Le lendemain, vers le soir, le Savoyard découvrit le clocher de Pantin et sentit le premier la fumée des pâtés. « Nous voilà bientôt rendus, dit-il à la Nigaudière, vous verrez aujourd’hui la belle Jeanneton, c’est une fille unique, riche de soixante-trois livres de rente. – Cela fait-il plus d’un écu de trois livres, lui dit le garçon ? – Assurément répondit le conducteur. – Elle est donc bien riche ! Ce qui m’afflige, c’est que Jeannette a eu sept maris qui sont. enterrés ; si j’étais enterré, dame ! j’aurais fait comme les enfants de Paris, j’aurais mangé mon pain blanc devant mon pain bis ; cette Jeannette a un diable qui la protège, il est jaloux d’elle comme mon parrain de ma marraine ; cela fait de la peine aux amoureux. – Ne t’embarrasse point, lui dit le Savoyard, tu as dans le gousset de ta culotte de quoi te moquer de l’esprit malin. Aussitôt que tu seras dans la chambre de la mariée, tu tireras les pièces de ton gousset, tu mettras un morceau de fiel et de foie sur la braise le diable, qui n’a point de foi et qui a beaucoup de fiel, aura peur et n’osera te nouer l’aiguillette.

La Nigaudière et son pucelage arrivèrent sans encombre à Pantin, où le pâtissier les reçut parfaite-[p. 123→]ment. Son air niais fit bien voir qu’il chassait de race, qu’il était Parisien et le fils de maître Pierre : on le régala d’un pâté de mouton mariné qu’on assura être un pâté de chevreuil ; au dessert, on parla de l’objet du voyage, on régla les affaires, l’on fit appeler Jeannette. La Nigaudière fut étonné de la voir faite comme les filles de la capitale, il s’imaginait, selon le rite parisien, que les filles de la province et celles de Pantin étaient autrement que les filles du quartier Saint-Germain. Jeannette fut contente du fils de Pierre, quoiqu’il eût l’air d’être de la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs ; elle craignit qu’on ne lui nouât l’aiguillette.

Après le souper, les nouveaux époux montèrent dans la chambre nuptiale. Nigaudière ferma la porte, alluma de la braise, tira les ingrédients de sa culotte et brûla, comme le Savoyard le lui avait dit, le foie de la baleine en faisant cette prière à Cremistic : « Tu m’as donné une fille pour paillarder en paix et en honneur avec elle, je vais le faire. Ma fille, dit-il à sa nouvelle épouse, élevez votre cœur à l’Éternel, dites : Amen. La fille répondit : Ainsi soit-il. Cette sainte oraison et la fumée du foie firent tant de peur au diable qu’il s’en alla en Flandre nouer l’aiguillette à quelques bons rouchis qui croyaient encore aux prodiges de l’aiguillette.

Le lendemain, le pâtissier et la cohue nuptiale ne sachant point que la colle ou le foie de poisson dénouait l’aiguillette, frappèrent en tremblant à la porte des jeunes mariés. La fille l’ouvrit et chanta d’un air gai ce couplet :

 

Que Pantin est amusant,

Qu’il a bien l’air de me plaire ! [p. 124→]

Que Pantin est amusant

Ah ! qu’il est drôle en dansant !

Il vient, il frappe en poussant,

Il grossit en remuant ;

Dix fois pour me satisfaire,

Il se mit en mouvement.

Que Pantin est amusant,

Qu’il a bien l’air de me plaire !

Que Pantin est amusant,

Ah ! qu’il est drôle en dansant !

 

La mère de Jeannette, enchantée du couplet, s’écria : Dieu soit loué, les pantins de Paris valent ceux de la Villette. La Nigaudière, pour s’assurer de la guérison de l’aiguillette, fit encore danser Pantin deux ou trois fois dans la matinée, et cela fit rire toute la famille.

Les jeunes époux, après avoir rempli les devoirs de l’aiguillette, et cela sans le consentement du curé, car dans ce temps-là on ne se servait point du goupillon de la paroisse pour coucher avec une fille, le jeune époux alla présenter la lettre de change qui fut protestée. Le lendemain, le créateur de la lettre, crainte de perdre son crédit dans la banlieue de Paris, vendit la garde-robe de sa femme et son habit des dimanches pour acquitter les quatre livres parisis.

Les honneurs et les cérémonies du protêt avaient retardé le mariage de La Nigaudière. La femme de maître Pierre voyant ce retardement, croyait que son fils avait été rôti sous la ligne, et répandait un torrent de larmes. Le quatrième jour, Manon, appuyée sur sa porte, aperçut la queue du chien qui frétillait d’allégresse. Se rappelant alors les belles paroles du proverbe qui dit que quand on voit la queue on peut juger de l’homme, elle éprouva ces sentiments de tendresse et de joie que la nature a toujours applaudis. Les voya-[p. 125→]geurs parurent à l’instant. Je ne pourrais rendre le contentement de Pierre et de Manon, il faut avoir été longtemps père et mère pour rendre ces transports, malheureusement je n’ai été ni l’un ni l’autre.

Après les premières sensations de l’amitié, Pierre, qui n’était pas ingrat comme les grands, dit à sa femme : Manon, il faut un peu songer à M. Iscariote, toute peine demande son salaire : « Ah çà ! mon ami, dit-il au Savoyard, vous m’avez ramené mon fils avec ses deux oreilles et notre chien avec sa queue, ces bienfaits sont trop grands pour les oublier, agréez un peu de notre reconnaissance ; voilà quatre pièces de dix-huit deniers pour vos quatre journées ; j’ai six vieilles chemises là-haut qui pourrissent, vous pouvez en tirer quelques bonnes paires de chaussons : j’ai une vieille culotte, en mettant les goussets dans les plis vous en tireriez une bonne veste, et si le tailleur n’est point fripon vous aurez encore des pièces pour raccommoder vos bas. Dame, vous aurez l’air faraud, mais ne courez pas après les filles. Paris est rempli de coquines qui vous gâtent une jeunesse que ça fait pitié à M. de Kaisair. »

Le Savoyard, content de la bonne volonté de Pierre, lui dit d’un ton majestueux : « Bonhomme, garde tes vieilles chemises et tes haut-de-chausses, je ne porte ni chemise, ni brayette, je ne veux rien de toi ; tu as enterré les morts pour dix-huit deniers, les prêtres ne le feraient point pour dix-huit livres, ta générosité couvre de honte le sacerdoce et fait plaisir à Cremistic, je viens te faire l’opération de la cataracte. » A l’instant il dit au fils de Pierre : « Mon ami, donne-moi l’onguent de ta culotte : il est bon pour les yeux et pour l’aiguillette. » La Nigaudière lui donna le [p. 126→] reste de la colle de poisson, le Savoyard en frotta les yeux de Pierre et dans l’instant il vit la lumière et reconnut la queue de son chien. L’opération faite, le Savoyard s’en alla par la cheminée, quand il fut en haut, il chanta, suivant l’usage des ramoneurs, la chanson suivante :

 

Sur l’Air : Ramonez ci, ramonez là, etc.

 

Pour dénouer l’aiguillette,

Les charmes d’une fillette

Aisément feront cela.

Ramonez ci, ramonez là,

La cheminée du haut en bas.

 

Dans sa main douce et charmante,

L’herbe toujours renaissante,

Dans le moment grossira.

Ramonez ci, etc.

 

Le neveu d’une éminence,

Autrefois par excellence

Adroitement en joua.

Ramonez ci, etc.

 

Aujourd’hui sur sa chaussure

Il fait tomber sort eau pure,

Il enrage de cela.

Ramonez ci, etc.

 

Un Prélat sous sa jaquette

Remua tant l’aiguillette

Qu’I –––––– en perora.

Ramonez ci, etc.

 

Pour conserver l’aiguillette,

Ne prenez point la recette

Des vierges de l’Opéra.

Ramonez ci, ramonez là, etc.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LES PETITES NIAISERIES DU CULTE ROMAIN  (extrait)

 

Des rien sacrés nous sommes les esclaves.

 

Composé critique des rites et croyances catholiques dont :

 

« L’eau bénite est sortie de la même source que l’eau lustrale : celle que le Créateur a bénie en bénissant la terre est très honorée dans notre culte. Pour faire cette eau merveilleuse, un prêtre commence par apostropher l’eau commune, lui parle comme si elle entendait ses paroles : je t’exorcise, dit-il, créature de l’eau. Il fait le même compliment à la créature du sel, tant il a peur que le diable ne se trouve dans les créatures. Après ces puérilités, il unit le sel avec l’eau, trempe son goupillon dans ce composé et va gravement tacher les robes et les habits qui se trouvent sous sa main. Les pères jésuites, auteurs du méchant dictionnaire de Trévoux, assurent dans cet énorme livre rempli de fatras que l’eau bénite écarte le tonnerre : cependant le tonnerre tombe plus souvent sur les clochers que sur les écritoires des philosophes. » (p. 128-129)

 

« “ Les hommes peuvent-ils oublier qu’ils tiennent tout d’une cause bienfaisante, oublieraient-ils aussi qu’ils respirent ? pourquoi n’a-t-on point imaginé des cérémonies pour leur rappeler qu’ils ont du mouvement et de la respiration ? L’Église répond à ces questions que ces cérémonies et ces prières sont pour mériter de nouvelles faveurs, comme si la bonté suprême pouvait cesser ou diminuer ses faveurs ? L’Église, qui sait tout, a pensé que Dieu interrompait ses libéralités parce que l’Église était susceptible de colère et de sentiment. ”

Pour rendre la France heureuse et tranquille, il faut ramasser nos livres de morale, nos casuistes réservés, nos controversistes, nos bans théologiques, nos rubriques, les mitres de nos évêques, les habits des capucins, et mettre le feu à toutes ces belles choses, en chantant une hymne à la raison. » (p. 137-138)

 

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LES FILLES DU MONDE  (texte intégral)

 

Leur bonté fait les premiers pas

Et leur pudeur apprivoisée,

Dès le début humanisée,

Loin de résister tend les bras.

 

Nous élevons jusqu’aux nues les airs de Rameau. L’éloge de ce célèbre artiste est celui de notre bon goût. Jean-Jacques, que je respecte infiniment, parce qu’il a le malheur d’être sage, ne veut pas absolument que nous ayons de la musique. Cette idée originale n’a pas étonné la France. Un homme à paradoxe, un homme qui assure que notre allure est celle de Palissot, c’est-à-dire de marcher à quatre pattes, peut avancer tout ce qu’il veut pour nous faire rire. Je me suis un peu réconcilié avec le sauvage de Montmorency depuis que j’ai lu en m’ennuyant à mourir son Héloïse. Cet ouvrage m’a fait plaisir et m’a fait pitié : j’ai été charmé de voir un philosophe amoureux, cela m’a fait pitié de voir tant de dépense de style, de soupirs pour faire un échantillon d’enfant ; on voit dans cette façon de faire les jolies choses un homme qui n’aime point la nature, qui ménage l’espèce humaine pour lui prodiguer les paradoxes.

Cet exorde annonce que la Julie de Rousseau avait les talents d’une fille du monde plus amusants que le sophisme d’un philosophe sauvage. Les honnêtes gens crient contre les filles du monde. Le lieutenant de police les fait mettre à Saint-Martin, à la Salpêtrière quand elles ont étalé trop effrontément le fond de leur boutique sur la rue. À Rome, on excommunie les honnêtes gens qui ne font point leurs Pâques ; les filles qui vendent leurs faveurs et des memento au clergé et aux profanes ne sont point tracassées par l’Inquisition, et leurs charmes épicés ne sont point mis à l’index par la sacrée Congrégation des rites. Il faut avouer que Rome est le théâtre des indulgences pour les Madelons.

Nous méprisons une fille charmante qui pour un rien nous donne des sensations plus délicieuses que celles d’un violon du devin de village ou d’une flûte. Il n’est personne en France qui ne soit sensible, en lisant la Sainte-Écriture ou l’histoire des faiblesses de Jacob ; les maîtresses de Salomon et le haras du grand seigneur font venir la salive à la bouche des lecteurs. Nous envions le bonheur de ces hommes heureux, nous disons en nous-mêmes : Nous rendrions des grâces au ciel s’il nous donnait les faiblesses de Jacob, la sagesse de Salomon et les femmes de tous ces patriarches ; n’envions point leur bonheur : nous pouvons, à moins de frais, avoir un sérail aussi meublé que les leurs. Paris est rempli de favorites qui tendent les mains à tous les mouchoirs.

Les filles du inonde ne doivent leur faiblesse qu’à la bonté de leur âme et à la plus parfaite organisation. C’est dans le tempérament ou dans la structure des fibres de leur cœur et de leur cerveau qu’un habile anatomiste trouverait cette cause que le casuiste cherche dans sa conscience. La nature a imbibé de passions et de faiblesse l’argile fragile dont nous sommes pétris, et ce que nos docteurs appellent la nature corrompue n’est autre chose que la nature fort sage qui tend plus violemment dans une fille du monde à la conservation que dans une mijaurée qui ne sent que rarement ces impressions. Le vice naturel des filles du monde échauffe nos prédicateurs : c’est un trésor d’iniquité, s’écrient-ils en chaire, qu’une fille qui vend à un prix raisonnable des faveurs fort naturelles ; c’est un serpent, un monstre, un crime sale, infâme, qui fait trembler le ciel et la terre. Lorsqu’un orateur dévot s’échauffe à peindre avec de la boue et du crachat la décente faiblesse de l’amour, l’auditeur, s’il n’est point un dindon, doit dire en lui-même, en lorgnant à son côté une jeune fille : Le prêcheur bat la campagne : cette fille a l’air très propre, je ne suis point dégoûté, je ferais assurément bien proprement avec elle les saletés dont l’orateur décore son discours. En vérité je vous le dis, il est comique d’appeler cela des instructions, nous sommes bien généreux de les écouter.

Si nos prédicateurs, au lieu de ces déclamations, nous disaient simplement : La loi, qui est très dure, vous défend de tracasser les filles qui sont très tendre, on s’instruirait, on ne bâillerait pas au sermon. Mais dire à des êtres raisonnables que les plaisirs que nous procure une fille sont honteux, sales et infâmes, on n’en croit rien ; il faut régler ses figures de rhétorique, mettre plus de vérité dans ses périodes, ne point suer et vétiller à les arrondir et surtout ne pas déraisonner dans un sermon. La raison fait tant d’honneur au genre humain qu’elle mérite assez qu’on s’occupe d’elle dans un sermon ; mais les dévots n’aiment pas la raison, ce qui est raisonnable, ni les philosophes.

La sagesse, cette belle chose, dont on trouve quelques énigmes dans nos vieux livres, n’a point encore profité à un seul homme, en comptant Salomon ; elle est admirée chez les femmes, à ce que disent les bonnes gens. La sagesse d’une femme grossit les plaisirs d’un homme qui croit aux rêves de la sagesse, et ce plaisir imaginaire est d’autant plus sensible que c’est dans le temps qu’il jouit de cette sagesse qu’il sent plus de plaisir, parce que la faiblesse de cette femme est la honte de la sagesse qu’il trouve si belle. Si les hommes revenaient de leurs erreurs, ils admireraient les filles du monde, ils verraient que les femmes ne sont point faites pour donner la sagesse. La nature les a faites pour nous donner des plaisirs et des enfants : sans ces deux fins à quoi nous serviraient-elles ?

Rien n’est plus grand, plus majestueux pour l’imagination que la conduite qu’on tient vis-à-vis d’une fille du monde qui vend ses faveurs pour un écu. Venez, lui dit-on, ma reine, embrassez-moi ; la reine obéit. Venez que je vous chiffonne : Comme il vous plaira, répond la reine. On trouve chez elle mille plaisirs que la sagesse ne connaît point. Les délicats diront : Mais cette fille vendra ses sagesses à quelques autres. Votre délicatesse me paraît stupide : vous aimez les fleurs, leur baume vous enchante ; ces fleurs vous paraissent cependant honnêtes quoique vous les achetiez, et qu’elles prodiguent aux autres leurs odeurs ; pourquoi n’en peut-il être de même des filles qui valent mieux que les fleurs, quoiqu’elles se fanent de même ?

Les filles du monde, que les charitables dévots déshonorent sans pitié, sont peut-être plus dignes de leur charité et de leur soin que les rosaires, les scapulaires et les oraisons jaculatoires. Un instant de faiblesse secondé par une occasion dangereuse fait leur état. Une grossesse les rend la fable de leur patrie ; pour avoir fait un enfant sans la permission de leur curé, elles perdent l’occasion d’en faire désormais avec son consentement, très nécessaire pour faire un enfant, à ce que nous croyons. Cette fille, devenue la honte de ses concitoyens, ne pouvant plus réparer sa faute, se jette dans le libertinage, nos préjugés deviennent la source de ses désordres. Nous croyons qu’une fille qui a fait un enfant n’est point capable de conserver le feu sacré du mariage : détrompons-nous, en Hollande, en Flandre, où l’on trouve l’heure du berger à chaque instant, on s’aperçoit que les filles qui ont eu des faiblesses sont les femmes les plus sages ; elles ont manqué étant filles à cause que la nature leur disait qu’il leur manquait quelque chose, elles se bornent à leur mari. Jocqué, monsieur, dit une Flamande le lendemain de ses noces, ne touchez mi là, j’ai m’n homme. La veille, la même fille aurait dit : Monsieur, faites comme il vous plaira.

Les Grisons ont coutume d’attacher à une chaîne, dans leur temple, les filles qui ont eu des faiblesses ; dans certaines provinces, on les met sur un âne, en les tournant du côté de la queue, dans d’autres on les met dans un tonneau ridicule ; à Paris, on les châtie à la Salpêtrière et partout l’on fait des sottises ; en voici la preuve : quand votre cheval voit passer une jument et sent remuer le démon de la chair de cheval, lui donnez-vous des coups de bâton ? Si votre fermier rouait son âne de coups parce que l’animal aurait fait quelques simagrées près d’une ânesse, ne diriez-vous point : Lourdaud, veux-tu empêcher les effets de la nature ? Vous riez de la comparaison, cependant votre lieutenant de police enferme les filles, vos évêques envoient au séminaire un tonsuré parce qu’il a fait comme le cheval vis-à-vis de sa servante. Vous ne savez ce que vous faites, vos évêques sont des ânes et vos lieutenants de police des chevaux.

Le roi de Prusse a fondé une maison à Berlin où l’on reçoit les filles enceintes ; avant que leur grossesse paraisse, on les tient séparées, on leur garde un secret, inviolable ; si elles font un garçon, on leur donne cinquante écus, et dix si elles font une morveuse. Louis XIV a fondé l’Hôtel-Dieu pour le même objet, mais les intentions du souverain sont mal remplies, on ne garde aucun secret aux filles, on ne les reçoit que huit à dix heures avant leurs couches ; plusieurs de ces malheureuses arrivent à Paris de bonne heure, dans l’espoir de mieux cacher leur faiblesse à leur patrie, elles se présentent à l’Hôtel, on les renvoie cruellement sous les apparences qu’elles ont encore un mois ou six semaines pour attendre leurs couches. Ces créatures, épuisées par les frais de la route, sont obligées de retourner ou d’attendre dans la misère l’instant d’entrer à l’Hôtel-Dieu. Les Montigni, les Varennes, les Dubuisson, les Hecquette leur offrent quelquefois des secours, dans l’espoir qu’elles meubleront leur communauté. Elles ont des pourvoyeuses qui vont à la rencontre des voitures publiques et à la quête de ces filles. Celles qui reviennent de l’Hôtel se plaignent fortement. Les bonnes religieuses s’imaginant que le ciel et la terre leur doivent des égards à cause qu’elles n’ont point fait d’enfants et que dans leurs confessions elles avouent qu’elles ont eu cent fois le désir déshonnête d’en faire, les maltraitent de mauvais sermons et de paroles.

On se plaint de la multitude des filles du monde, c’est peut-être la faute des prêtres : on prêche quelquefois de bonnes choses, mais rarement le besoin de se marier, l’obligation de le faire quand la chair nous sollicite. Nous savons, par le dénombrement des mariages et des hommes, que de cent quatre personnes il ne s’en marie qu’une chaque année ; restent cent trois personnes exposées à manquer à la loi. Après ce calcul doit-on s’étonner de la population des filles du monde ? Ne doit-on point être surpris qu’il y en ait encore si peu ? Il y en aurait effectivement davantage si beaucoup d’honnêtes femmes ne se mêlaient de leur métier.

La grande population des filles du monde doit sa source à la création du mot sagesse. Les sottises que nous faisons avec ce mot sont originales. Nous admirons les sages, nous les louons et nous n’en récompensons aucun ; tout ce qui n’est point marqué du vice ne tient point à nous ; pour deux ou trois sages qu’on a récompensés, nous en avons des millions que l’on a méprisés. Les filles remarquent que la vertu ne leur sert à rien, elles quittent la vertu qui ne produit rien pour le vice qui les enrichit. Un équipage galant, un appartement, des nippes de prix, voilà la récompense du vice ; la faim, la soif, l’oubli ou la tentation, voilà le fruit de la sagesse. A peine une fille a-t-elle renoncé à la vertu qu’elle se persuade de plus en plus, par l’usage des hommes, que la sagesse est une chimère, et pensant avec Laïs, elle s’écrie : « Que veulent dire les sages avec leur sagesse ? Ces gens-là frappent aussi souvent à ma porte que les autres. » Admirons le bien et le mal et les filles du monde.

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

L’ÉPOUSE DE SUZE  (résumé et texte intégral)

 

Le livre de Julie et de Jean-Jacques,

ou

la parodie des deux histoires,

Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Rendez à vos époux le devoir conjugal.

 

Résumé :

 

Histoire suisse farfelue parodiant Rousseau et sa Julie, où se mêlent la « vertu bleue » et la « vertu choux » sur fond de Devin du village et où interviennent quelques personnages favoris de Dulaurens (Fréron, Jean-Jacques, Voltaire, Ignace, etc.).

 

 

Texte intégral :

 

Les plats enfants du bonhomme Jacau avaient offensé Cremistic, ils étaient captifs en Suisse. M. de Volmar, bourgmestre ou bailli de Vevay, fit célébrer l’anniversaire de sa dignité ; il invita les treize cantons à la cérémonie où il étala toute sa magnificence aux yeux de ses patriotes. On mangea dans cette fête de la soupe aux choux prodiguée comme à des noces.

La bonne chère fut prodigieusement arrosée de vin. Une troupe, de comédiens vint s’offrir à l’hôtel de ville pour représenter Pourceaugnac. Un citoyen de Genève, qui faisait le métier de faux prophète en France, s’opposa à la représentation de la pièce, démontra par d’excellents sophismes qu’il valait mieux, pour la décence et les mœurs du pays, que les Suissesses allassent cueillir avec leurs amoureux des noisettes dans les bois que de courir à ces spectacles. « La comédie, disait-il, est un rendez-vous public, plus dangereux qu’un tête-à-tête ; au lieu d’introduire la comédie dans l’État, faites danser les dimanches les filles dans leurs paroisses, et apprendre, aux dépens de la république, à jouer du violon aux ministres de votre diocèse : le son du violon fortifie les bonnes mœurs et vos ministres feront danser leurs paroissiennes. Vous savez, monseigneur, que les beaux vers d’une tragédie gâtent les mœurs. M. de Voltaire, votre nouveau voisin, l’assure à tout le monde. Mérope est un mauvais exemple ; le Misanthrope, le Tartuffe, George Dandin, qui est un peu Suisse, sont pleins d’ordures. Une servante, dans le Tarfuffe, tient des propos sur sa gorge qui font frémir la vertu. » Dancourt, l’Arlequin de Berlin, voulut riposter au philosophe sauvage. Les Suisses, qui n’entendent guère raison, ne l’écoutèrent point. Le bourgmestre, croyant que son citoyen était l’unique oracle de la raison, parce qu’il avait de l’humeur, renvoya les comédiens en leur défendant de donner des leçons de vertu et de sobriété aux Suisses : il fit venir des violons et des chopines.

Cette fête, qui commençait à se troubler par un philosophe qui voulait avoir raison avec des paradoxes, fut entièrement rompue par madame la bourgmestresse Véronique. M. de Volmar envoya chercher sa femme. Madame, fatiguée, anéantie d’avoir médit avec les Suissesses, ne voulut point paraître devant les marguilliers de sa paroisse ; elle s’excusa sur une maladie de commande, sur des vapeurs qui prennent aux femmes chaque fois qu’elles en ont envie. Le fond de ces grandes raisons pour une femme du lac de Genève est comme à Paris dans le fond d’un miroir. Quand une glace dit à une femme « Madame, votre visage a l’air battu, il faut vous replier dans votre négligé, rester toute la journée en chenille », il faut obéir. Le miroir est une raison pour désobéir à un mari.

M. de Volmar se fâcha contre madame Véronique et se mit à jurer : « Jerni Dieu, que diront les treize cantons ? Un bailli de Vevay est-il un Miché ? Les femmes vont prendre le ton de Véronique, les mœurs seront bientôt corrompues en Suisse. » Le bourgmestre fit un placard par lequel il manifestait à toutes les femmes que la sienne lui ayant refusé le devoir conjugal si recommandé par l’apôtre saint Paul, il la répudiait. Ce placard fit du bien à la Suisse et remit les mœurs dans la nation. Depuis ce temps aucune Suissesse n’a refusé le devoir à son mari, et les filles du Valais ont été obéissantes au placard.

Le bourgmestre ne pouvant se passer de donner le devoir conjugal à une femme, il fit chercher une fille obéissante. Il s’adressa à une certaine madame d’Orbe, qui connaissait les filles obéissantes ; elle lui amena Julie d’Étange. Le bailli, qui. ne l’avait jamais vue, fut charmé que là vérole ne l’eût point gâtée, il lui demanda si elle se souvenait d’avoir été vierge ; la jeune fille, qui était du Valais où il y avait beaucoup de mœurs, avoua qu’elle l’avait été autrefois, mais que sa virginité était une histoire. « Diable, dit M. de Volmar, voyons l’histoire de votre virginité ; elle ne doit pas être longue.

« Il y avait autrefois, dit Julie, un savant qui m’enseignait à lire, à écrire et l’orthographe. Cet homme m’avait aussi appris à peindre la vertu avec un vernis dont il avait seul la composition. Le mot de vertu était toujours dans sa bouche ou dans la mienne ; nous nous écrivions à l’insu de mes parents des lettres longues et ennuyantes qui ont fait bâiller toute la France, où nous disions : “La vertu bleue est plus jolie que la vertu choux ; quel plaisir, ô mon âme ! ô mon cœur ! d’aimer la vertu bleue ! Préférons-la, ma chère Julie, à la vertu choux : cette dernière trompe les hommes.”

« Mon précepteur, l’esprit plein de la vertu bleue, sentait pourtant de temps en temps la vertu choux ; la dernière faisait un peu tort à la première. Un jour mon fichu se dérangea ; sa vertu bleue reçut un terrible échec ; mon amant, entêté de ses paradoxes, mit la main sur ma gorge en m’assurant que la vertu bleue était l’objet de ses sentiments ; à force de me parler de son système, je le fis coucher avec moi ; il trouva d’abord la vertu choux très bonne ; après l’avoir savourée, ne se sentant plus de force pour elle, il s’avisa de parler dans mon lit de la vertu bleue. Dès qu’il m’eut attrapée avec sa vertu, il alla à Paris, où, toujours rempli d’idées bleues, il trouvait tous les objets à la vertu choux. Il m’écrivait que les décorations de l’Opéra étaient des chiffons de blanchisseuse, des bribes de bouchons, la musique une vache et la mesure une oie ; pour confirmer son système, il fit un opéra sur l’air d’un ancien cantique, Venez, Marie, fort estimé de maître Aliboron Fréron. »

Le bourgmestre bâillait d’assez bon cœur au propos de la vertu que lui faisait Julie. Cet homme, qui n’entendait rien au galimatias de Jean-Jacques, dit à sa maîtresse : « Ma belle, vous avez donc couché avec votre précepteur ? – Oui, monseigneur, j’aime mieux vous le dire que de le cacher ; il en coûterait trop à ma vertu de vous en faire un mystère. – Quelle nécessité avez-vous de me dire une chose que je pouvais ignorer ? Au reste, cela n’est rien, nous autres Suisses nous ne prenons point garde à ces misères ; nous épousons assez indifféremment ? les filles de la Salpêtrière et les pensionnaires du Saint-Sacrement. Mais, dites-moi, aimez-vous encore votre amoureux, votre doux ami ? – Oui, monseigneur. – Tant mieux, je suis charmé de votre reconnaissance ; les Suisses ne sont point jaloux, vous êtes trop jolie pour me faire cocu. Quel âge a votre amoureux ? – Vingt-huit ans. – J’en ai cinquante-six ; il y a fort peu de différence. Mais dites-moi, la belle fille, vous a-t-il fait un enfant ? – Non, monseigneur, je fis une fausse couche. – Cet homme est bien maladroit, vous voyez que c’est une sottise de mêler la vertu bleue à la vertu choux. Du caractère dont je vous vois, vous n’êtes pas fille à l’oublier. – Non, monseigneur. – Eh bien ! cela est bon. Pour vous faire plaisir, il faut appeler cet homme avec moi ; il sera le précepteur de vos enfants ; c’est un trésor qu’un pareil Greluchon ; avec ses principes, il est excellent pour former les filles, il mettra la vertu dans leur bouche et le vice dans leur cœur. – Ô le meilleur des maris ! s’écria Julie ; quelle bonne nouvelle vais-je apprendre à mon doux ami ! ô délices de mon âme ! ô la vertu bleue ! » Le bourgmestre épousa la veuve du philosophe et le philosophe vint au palais élever les enfants, adorer Julie, et le véritable amphitrion ne fut point jaloux.

Julie était alliée aux Jacau par sa mère. Le bailli avait un ami, comme les grands en ont, qui n’aimait point les Jacau. Il avait pris en grippe un certain Guilloché. L’ami du prince s’appelait Ignace ; on disait à la cour du bailli que c’était un chevalier de la manchette ; dans le vrai, c’était un jésuite, un homme fier et méchant qui tenait à Genève la feuille des bénéfices et des maléfices. Le crédit d’Ignace le faisait craindre des jansénistes. Guilloché n’avait point signé le formulaire et n’ôtait point son chapeau quand Ignace passait devant lui à cause que tout janséniste, dit M. de Voltaire, n’a point de charité pour son prochain moliniste. Le favori avait remarqué l’impolitesse de Guilloché ; il savait qu’il avait mal parlé de ses confrères, du P. Le Tellier et de sa bulle ; il n’en fallait pas davantage pour écraser son ennemi. « Voilà un homme, disait-il, qui pense comme l’univers et le Parlement de Paris ; il aime son souverain, il ne croit pas au P. de la Croix, cela est effroyable ! » Ignace, pour se venger de Guilloché et du saint parti, obtint par son crédit un arrêt qui condamnait à mort tous les Jacau soupçonnés de jansénisme. Le bailli, par complaisance pour son ami, avait signé le placard ; l’exécution devait se faire le jour de la Saint-Barthélemy.

Guilloché, consterné de l’arrêt, alla trouver Julie, lui dit : Ma nièce (il était son oncle à la mode de Bretagne), vous vous amusez avec votre philosophe à la vertu bleue, avec monseigneur le bailli à la vertu choux. Cremistic ne vous a point mise sur la terre pour rendre trois fois le jour le devoir à votre mari. Volinar est un Suisse bien carré, il fatigue gracieusement une femme. Diable ! il ne fait point de l’eau claire comme votre philosophe ; cependant, ma nièce, il faut un peu penser à autre chose ; tenez, voici un placard, qu’un chien de jésuite a obtenu du bourgmestre, où il est ordonné que si les Jacau ne signent pas le formulaire dans vingt-quatre heures on les égorgera le jour de la Saint-Barthélemy ; nous sommes aujourd’hui le 22 août, Saint-Barthélemy tombe cette année le 24. Vous voyez que le temps presse, il ne faut point vous amuser à la moutarde avec votre philosophe.

Julie, qui aimait les mâles de sa parenté plus que les femelles, dit à son oncle : A votre place, je signerais mon nom, un mot d’écriture est bientôt fait. – Comment, morbleu ! dit Guilloché. Je signerais contre saint Augustin, contre saint Paul, deux bons jansénistes ? non, ma nièce, je périrai plutôt. – Ne vous fâchez point, mon cher oncle, dit Julie, je tâcherai de faire quelque chose pour vous.

Madame de Volmar mit une chemise blanche, ses souliers de satin vert, ses rubans à la Tronchin, et alla trouver son mari. Pour obtenir une grâce du bourgmestre, il fallait la lui demander sur le banc de la République. Les Suisses, qui n’étaient guère plus galants que les anciens Gaulois, avaient une loi salique qui défendait aux femmes de demander des grâces aux bourgmestres, sous peine d’être privées du droit conjugal. Cette loi était heureusement comme toutes les autres lois, elle avait un envers et un bon côté, c’est-à-dire qu’on n’était point privé de la nourriture du saint sacrement de mariage quand le bourgmestre présentait son bâton d’exempt ; car dans l’instant une femme rentrait dans ses droits matrimoniaux. Julie alla trouver Volmar dans le temps qu’il donnait audience aux ménétriers de Genève qui venaient offrir à la République le Devin du village composé par un de leurs concitoyens pour perfectionner la musique française. Le bourgmestre, en voyant Julie, se troubla, et pour ne pas l’affliger sur le devoir conjugal il lui présenta aussitôt sa canne à bec de corbin et lui dit tendrement : « Touchez, ma chère Julie, de vos mains blanches, le bout du bâton. Une belle main comme la vôtre aide beaucoup les gens dans le ménage, voyez-vous le postillon... oui... mais... tenez, je vous aime... demandez-moi ce qu’il vous plaira, je vous l’accorderai. Voulez-vous la moitié de ma métairie du Valais, je vous la donnerai. – Monsieur, dit Julie, je n’aime pas la nouvelle charrue. Je viens vous prier à manger demain la soupe chez moi avec le P. Ignace. – Madame, nous aurons cet honneur, donnez-nous de bon vin de Mâcon et la bonne tasse de faltran ; mais, madame, ajouta-t-il en l’examinant de plus près, vous avez fait une grande dépense de toilette, je sens, en vous voyant, que la vertu choux travaille furieusement chez moi. » Le P. Ignace, flatté de l’honneur que Julie lui faisait, alla raconter à son Giton, l’abbé des Fontaines, qu’il allait dîner chez la Baillivesse : Demain, disait-il, je boirai du bon vin de Mâcon, et les Jansénistes n’en boiront plus après-demain.

La nuit du jour qui précédait le dîner, le bourgmestre, charmé de boire du vin de Mâcon et de rendre le devoir conjugal à Julie, ne dormait point d’aise ; pour distraire son impatience, il fit apporter l’histoire de la belle Magdelon, de Richard sans peur, et un squelette décharné appelé la Gazette de France. Il trouva dans les nouvelles qu’un certain monstre, nommé Damiens, élevé chez les jésuites, avait attenté aux jours précieux d’un roi adoré de ses peuples et très estimé des Suisses. Le bailli demanda celui qui avait découvert ce détestable régicide ; on lui dit qu’un certain Guilloché avait déclaré au Parlement que le monstre, élevé chez les jésuites, avait suivi longtemps la bannière de la congrégation, que Guilloché était un janséniste réfugié en Suisse, à cause que le P. Patrouillet ne voulait pas qu’il fit ses pâques qu’il n’eût préalablement un billet de son confesseur. Guilloché, ne voyant point dans l’antiquité l’usage de la confession, encore moins celui des billets de confession, ne voulut point se soumettre à l’autorité des jésuites. M. l’archevêque de Paris, pour faire plaisir à son bon ami le P. Patrouillet, obtint une lettre de cachet pour renfermer Guilloché ; ce dernier, averti à temps, vint se réfugier en Suisse. « On a tort, dit le bourgmestre, le roi de France ne sait pas le mauvais usage des lettres de cachet. Son cœur est trop bon pour permettre de pareilles injustices ; comme j’aime la France, je veux récompenser cet homme. Voyez s’il n’y a point dans l’antichambre de ces Monseigneurs valets de pied. – Monseigneur, dit le secrétaire, il y a Son Excellence le P. Ignace, qui gratte depuis deux heures à votre porte. – Faites-le entrer. »

Ignace étant entré, le bourgmestre lui dit : « Je voudrais rendre des honneurs à un homme de mérite, dites-moi comment nous arrangerons son triomphe ; vous connaissez le livre de l’image des premiers siècles, nous pourrions trouver beaucoup d’idées de gloire et d’amour-propre dans ce gros livre. » Le P. Ignace avait de l’ambition, il était jésuite et grand ; s’imaginant que c’était lui que le bourgmestre voulait honorer, il lui dit avec transport : « Il faut que Votre Excellence Suisse fasse monter cet homme sur une charrette neuve, le revête d’un habit vert et d’un ruban de cent couleurs ; qu’un grand de la République, précédé du bedeau de la paroisse, crie devant lui Flectuamus genua, bourgeois, habitants, manants de Genève, ventre à terre, voici celui que le bailli veut honorer. – Allez, lui dit le bourgmestre, rendez à Guilloché les honneurs que vous venez d’avancer. » Ignace rougit ; ce fut la première fois depuis la fondation de la Compagnie de Jésus qu’un jésuite ait rougi. Ignace voulut s’opposer au triomphe de Guilloché ; il dit au bourgmestre que cet homme n’avait point signé la bulle. M. de Volmar, qui était un bon Suisse, se mit en colère et dit au P. Ignace : « Je me f... de ce torche-cul, obéissez. » Le jésuite obéit, conduisit la charrette de triomphe de son ennemi et fut témoin des génuflexions des Genevois.

L’heure de la soupe chez Julie étant arrivée, le bourgmestre y alla avec son favori. On fit bonne chère, on trinqua beaucoup ; au dessert, madame la baillivesse se mit à pleurer en s’écriant : « Monsieur de Volmar, je suis morte. – Comment, comment, morbleu ! vous êtes morte, lui dit le bailli avec inquiétude. – Oui, Monseigneur, vous avez vous-même porté ma sentence en condamnant demain les jansénistes à périr. Je suis janséniste du côté de ma mère ; mon père, cependant, était un bon Moniliste, voilà pourquoi le curé de notre paroisse, qui ne l’était pas, faisait et baptisait ses enfants. – Diable, dit le bourgmestre, si votre curé avait encore une servante à contenter, il avait furieusement de la vertu choux ; oh ! dame, je me fais janséniste. – Ne vous mettez pas en peine, Monseigneur, je connais le formulaire, je vous ferai recevoir janséniste. – Vous me ferez beaucoup d’honneur, madame, vous prendrez bien de la peine, dites à votre philosophe qu’il vous aide. »

Six minutes après, Julie s’écria encore qu’elle était morte, que ce malheur l’affligeait d’autant plus qu’elle était sans espérance après cette vie de lui accorder les politesses du mariage : « Oui, Monseigneur, reprit-elle en redoublant ses pleurs, il y a ici un homme d’une mauvaise compagnie. » Le bailli lui demanda avec colère : « Qui est donc ce coquin-là ? – Hélas ! dit-elle, c’est le P. Ignace, ce méchant assis à ma table. » Le jésuite sentit un malaise, son imagination lui peignit à l’instant les pères Guignard et Malagrida. Le bourgmestre, fâché, se leva de table, et sortit pour aller dans son jardin rêver à la Suisse.

Le P. Ignace, qui sentait des inquiétudes au cou, se jeta sur la bergère de Julie en s’écriant : « Par mon saint patron, madame, par nos quarante martyrs pendus pour la contrebande des Indes, sauvez la vie à votre serviteur. Le bailli est irrité timeo danaos et dona ferentes. » Le bourgmestre rentra dans ce moment ; voyant le P. Ignace sur la bergère de Julie et croyant qu’il voulait lui donner le devoir conjugal, il s’écrie : « Comment, par tous les diables, cet homme attente à votre vertu choux ! ah ! vertu chien ! P. Ignace, vous ne vous contentez pas de beaux garçons, il vous faut encore de jolies femmes ! Ah ! sang bleu ! vous n’en ferez plus, il faut pendre cet homme-là. Holà ! mes gens, qu’on aille chercher Charlot, qu’il accroche tout à l’heure ce coquin-là au carrefour de Sodome. »

Charlot vint saluer le bourgmestre. Les Suisses, qui sont sans façon, ne s’effarouchent pas d’un artiste comme Charlot. – Allons, mon ami, lui dit le bourgmestre, tu as de l’ouvrage aujourd’hui, un cou de jésuite est dur à serrer, prends des forces, bois un coup à ma santé, pends-moi cet homme, fais-le mourir sans confession, afin qu’il souffre dans l’autre monde comme dans celui-ci. – Tout est prêt, Monseigneur, lui dit le bourreau ; le P. Ignace avait dressé une potence de cinquante coudées pour accrocher Guilloché, il a fait venir les violons, il dansera. Je me flatte qu’il fera la chose de bonne grâce et ne fera point l’enfant comme l’abbé Fleur (1). »

Pendant cette conversation, Charlot avait toujours le chapeau bas, il n’était pas grand d’Espagne ; les gens de son métier ne se couvrent jamais devant les baillis de Genève.

Le P. Ignace fut pendu; le bourgmestre alla donner le devoir conjugal à Julie, et le philosophe genevois, rempli de sa vertu bleue, disait : « J’aurai tantôt mon tour, bon Suisse qui avez confié votre femme à des faiseurs de paradoxes. »

 

 

(1) L’abbé Fleur, pendu publiquement à Paris pour avoir contrefait des billets de loterie. Comme ce petit collet faisait la grimace et ne voulait pas monter de bonne grâce sur l’échelle, le bourreau lui dit : « Comment, monsieur l’Abbé, vous faites l’enfant? »

 

 

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L’Arétin moderne, Première partie

 

 

LA CHASTETÉ OU LE CÉLIBAT  (texte intégral)

 

 

L’homme est trop faible, hélas ! pour dompter la nature.

Volt.

 

La chasteté, cette vertu stérile que Dieu n’a point faite ni commandée, puisque la première loi donnée à l’homme, fut celle de croître et de multiplier, est une idole qui n’a ni pied ni patte. Cette vertu enfin, que l’Église a mise sur des autels, ne dépend ni de la faiblesse de l’homme, ni des forces de son âme, elle est impossible à la plupart des mortels tant qu’ils resteront attachés à l’argile qui les enveloppe.

Le mariage, ce frein salutaire contre le péché, selon saint Paul et l’expérience, ne peut retenir vos prêtres et vos moines. Est-ce pour les exposer à violer plus souvent les commandements les plus sacrés que vous les tenez sous le joug du célibat ? Votre loi humaine est-elle préférable à la loi divine ? En multipliant vos célibataires, vous avez multiplié les crimes, exposé davantage les filles et les femmes de vos frères : n’existerait-il qu’un cocu dans une province, fait par un moine, façon la plus détestable d’être cocu, vous auriez toujours mal fait d’exposer un seul homme aux suites fâcheuses qui peuvent résulter de son crime. Vous prêchez qu’il vaut mieux se marier que de brûler ; vous brûlez vos prêtres dès ce monde… quelle conduite !

Vous avez fait votre loi du célibat dans ces siècles fabuleux où l’on trouvait des miracles aussi aisément que l’on trouve les herbes les plus communes.

Vous avez admiré avec enthousiasme le beau côté du célibat, sans penser que la nature pouvait se moquer de vous ; vous avez voulu une idole de la vertu, vous avez mis le fantôme à la place de la réalité.

Vos prêtres sont exposés à confesser joue à joue de belles femmes, d’entendre le récit de leurs péchés véreux, le plan de leur attitude, les détails de leurs attachements, les circonstances les plus galantes de leurs faiblesses, enfin le tableau le plus séduisant dans une confession sincère. Les croyez-vous insensibles à ces récits ? Pensez-vous que le vieil homme ne s’enflammera point, vos ministres pénitentiaux sont-ils de marbre de Gênes ou de Paros ? Ils sont, dites-vous, châtrés pour le ciel ; prenez garde à cette castration. Le grand seigneur ne s’y fierait pas.

Un prêtre a entendu des confessions galantes, il n’a point de femme pour éteindre légitimement le feu que la déclaration d’une fille aura allumé dans son âme ; au retour du tribunal, il parcourt sa servante avec plus d’attention. Les faiblesses qu’il vient d’entendre ont ému son cœur et porté dans ses regards la chaleur du plaisir. L’exemple, la multitude des délinquants le rend plus hardi. L’usage du péché originel lui démontre que tous les hommes et les femmes ont tâté du péché originel ; sera-t-il le seul des enfants d’Adam sans toucher à l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Sa servante Margot, retirée le soir avec lui, tient le péché originel ; si la pomme est encore fraîche, M. l’abbé y tâtera, le scapulaire, le cordon de saint François et les calottes de maroquin n’empêchent pas la nature d’exiger ses droits ; c’est une sottise de récalcitrer contre elle, on n’en vient jamais à bout. Le poète des philosophes disait :

 

Naturam expeltas furca, tamen usque recurret.

 

Les papes, fondateurs du célibat et des bordels à Rome, se sont imaginé que le célibat était une vertu, à cause qu’il était un vice par son inaction ; pour établir cette chimère et en faire une loi aux ministres des autels, on a renversé l’Écriture, car la seconde qualité que saint Paul requiert dans un évêque est d’avoir une femme, condition sans laquelle il ne peut être appelé à l’épiscopat. L’apôtre était si persuadé de cette vérité, qu’il était marié. Son mariage est bien déclaré dans la première aux Corinthiens, chapitre V, verset 5. N’avons-nous pas, dit-il, le pouvoir de mener partout une femme sœur, c’est-à-dire une femme qui soit une sœur en Jésus-Christ, comme font les apôtres et les frères de Notre Seigneur et Cephas ? Dans le grec il y a : une femme sœur faisant profession de la foi de Jésus-Christ. N’avons-nous pas le pouvoir ? Cette expression ne marque-t-elle pas un droit qui n’appartient qu’à l’homme marié ? Les apôtres, qui prêchaient contre le scandale, n’eussent point édifié les Gentils, s’ils avaient amené avec eux des femmes qui ne fussent point les leurs. Saint Ignace, dans sa lettre aux Philadelphiens, met saint Paul au nombre des hommes mariés.

L’invention du célibat trouvée par l’Église fut condamnée autrefois dans le concile de Constantinople, qui dit expressément au 13e canon : Comme nous avons entendu dire que l’Église romaine ordonne que ceux qui sont prêtres ou diacres abandonnent leurs femmes légitimes, les pères assemblés dans ce concile décident que suivant l’ancienne discipline exacte de l’Église et l’ordre des apôtres, les prêtres et les diacres vivront avec leurs femmes légitimes comme les laïques, et nous défendons, surtout lorsqu’on ordonnera des prêtres ou diacres, qu’on leur refuse sous le prétexte qu’ils sont mariés et qu’ils veulent habiter avec leurs femmes après l’ordination. Nous ne voulons point outrager le mariage ni séparer ce que Dieu a conjoint.

Le Concile de Trente agita la question du célibat ; les vieux prélats, qui avaient vu les naufrages de la chair et la sûreté dans le mariage pour fixer près d’un vieillard l’inconstance d’une femme, opinèrent pour marier les prêtres. Les jeunes évêques, assurés de pouvoir fixer leurs conquêtes et certains de trouver des femmes partout, ne furent point du même avis. L’idole du célibat fut remise sur son piédestal, et pour assurer à jamais sa gloire, le Concile ne décida qu’après. Si quelqu’un, ajoute ce Concile, s’avise de dire que le célibat n’est pas plus saint que le mariage, qu’il soit anathème. Ce canon est impertinent.

L’Église a pensé que la charité serait plus affermie par le vœu de la continence ; les dévots, toujours emportés par leur zèle, ont cru qu’il était fort aisé de se dépouiller de son sexe. Le sacrement de mariage, cette source de bénédictions pour les laïques, est une source de sacrilèges pour un prêtre à cause des plaisantes raisons que voici : Les prêtres ont fait vœu d’obéir aux commandements de Dieu avant d’avoir fait le vœu de chasteté. Un prêtre incontinent doit se marier selon l’apôtre, il ne le peut selon l’Église, parce que, suivant le pape, il est plus obligé d’obéir aux canons des Conciles qu’aux commandements de Dieu. En se mariant, il ne rompt que son vœu et ne pèche plus contre la loi de Dieu ; mais l’Église, qui est sage, préfère les gens qui manquent à la loi de Dieu à ceux qui manquent aux siennes ; il vaudrait mieux, disent nos prédicateurs, anéantir le monde que de faire un péché mortel ; sans faire rentrer l’univers dans le chaos, le pape peut, s’il le veut, anéantir dix millions de péchés mortels en faisant marier les célibataires, mais Rome ne le veut pas ; plus tard, elle le voudra, car tout tend vers la vérité, c’est le centre de la raison.

Les docteurs ont appuyé leur doctrine du célibat sur ces paroles de l’Écriture : Ceux qui ont quitté leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, auront la vie éternelle. Dans ce passage, il s’agit de quitter ce qu’on ne pourrait garder qu’en renonçant à la foi, car Jésus-Christ ne pouvait dire aux hommes : abandonnez vos femmes et vos enfants, lorsqu’il leur défendait de séparer ce qu’il avait uni. En conséquence de ce passage mal entendu, on a défendu aux prêtres le mariage. Pourquoi l’Église ne leur a-t-elle point défendu les richesses que Dieu a condamnées formellement ? Dieu ne défend pas de s’attacher aux femmes ; son apôtre nous dit de les aimer comme Jésus aime son Église, c’est-à-dire d’une tendresse extrême ; Dieu nous défend d’aimer les richesses. L’Église, au contraire, défend à ses ministres l’amour des femmes et les comble de richesses et de bénéfices.

Le vœu de continence, dit un auteur célèbre, est d’autant plus parfait que la continence, par sa nature, n’est praticable que par peu de personnes. Cette vertu ne dépend point de l’homme. L’amour qui fait naître l’incontinence est souvent involontaire : l’impression de certains objets sur le cerveau ne dépend point de l’âme, ce n’est point à cause que l’on veut que certains objets plaisent, c’est à cause qu’ils ont agité d’une certaine manière les fibres de notre cerveau et qu’ils ouvrent des valvules qui étaient fermées. Ce changement en produit d’autres, presque à l’infini, dans la machine ; de là, naissent des désirs, des avant-goûts de plaisirs et cent autres innovations qui détruisent la continence. Un moine aura vécu chastement vingt années, il voit dans son Église ou il rencontre dans une voiture publique un objet séduisant, le voilà subitement épris et dans l’état de brûlure dont parle l’apôtre.

« Les victoires sur la chasteté, continue M. Bayle, sont bien journalières. On ne sort victorieux de ces combats que couvert de plaies. On a raison de juger que ceux qui passent leur vie entre les mains des médecins sont misérables. Cela n’est pas moins vrai par rapport à ceux qui ont à combattre la rébellion du tempérament et qui sont contraints d’opposer toujours quelques barrières aux irruptions de la chair. Cette condition est déplorable, on y est souvent forcé derrière ces retranchements ; la conscience en gémit, en soupire. Quel progrès n’eût-on pas fait dans le chemin de la perfection, si on eût pu marcher dans cette sorte d’entraves sans perdre tant de temps en livrant combat à l’ennemi à chaque pas pour conserver une vertu inutile. »

L’imagination des hommes, toujours emportée vers le merveilleux ou l’incroyable, a voulu faire des vertus que la nature n’avait pas faites. Le tempérament, guidé par la nature, s’est moqué de la chasteté. La raison, éclairée par sa propre lumière, a ri de l’impossibilité d’être plus parfaite en combattant à chaque instant contre la chair. On peut trouver, je le crois, quelques continents, surtout dans un âge avancé, mais on ne trouve point un homme chaste : de la continence à la chasteté, la distance est infinie. Supposons qu’il puisse se trouver des hommes chastes, la chasteté ne peut-elle point subsister chez eux sans la charité ? Une chose qui peut subsister sans la charité ne peut faire un mortel plus parfait.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE DU PÈRE BARNABAS  (résumé et fin)

 

Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Pour des Catins, voici bien des prodiges.

 

Résumé :

 

Une femme stérile et portée sur le cidre et le rogum se trouva enceinte sur intervention de Cremistic. Elle accoucha d’un moine nommé Barnabas. Jeune homme, Barnabas s’amouracha d’une jeune fille de Gonesse que son père l’autorisa à marier car « dans ce temps-là les moines pouvaient se marier. » (p. 166) De même, les parents accompagnèrent Barnabas pour faire l’amour à sa belle car dans ce temps-là, « un garçon pouvait perdre ses oreilles » (p. 166), ce qui eut été un déshonneur pour sa famille. En chemin, Barnabas caressa un rhinocéros affectueux et déchiqueta un lion peureux. Rendez-vous fut pris pour le mariage.

Le jour des noces, déjà consommées, Barnabas lança une énigme aux invités en promettant des haut-de-chausses pour récompense à qui trouverait la solution. Des invités menacèrent alors l’épouse : ils déchireraient son jupon si elle n’obtenait pas discrètement la solution pour eux, ce qu’elle fit. Barnabas, qui n’était pas dupe, se considéra cocu et pour n’avoir pas à payer trente chausses, tua trente hommes auxquels il prit leurs culottes. Plus tard, pour se venger d’avoir été cocu, il lâcha trois cents renards, chaque paire de renards ayant un flambeau attaché à leurs queues : il fit ainsi brûler les récoltes de Gonesse ; « les gens de Gonesse avaient peut-être dans ce temps-là des haras de renards qu’ils nourrissaient pour manger leurs poules et les œufs frais ? » (p. 169) Tout ceci attira des ennemis à Barnabas qui en tua trois mille avec une mâchoire d’âne. Cremistic, satisfait, fendit alors la mâchoire en deux d’où jaillit une source célèbre à laquelle put se désaltérer le héros. « Les faiseurs de vieux livres na savent ce qu’ils disent : leur Cremistic, qui peut faire ce qu’il veut, n’avait pas besoin, pour faire de l’eau, de couper une mâchoire en deux, il était plus subtil d’en arracher une dent. » (p. 170)

Le moine héros en fuite se consola alors auprès d’une novice. Il fut chassé par la mère abbesse qui l’envoya dans une ville où il s’éprit « d’une espèce de vierge nommée la Frétillon. » (p. 171) Cette célèbre actrice fut alors chargée par la police d’espionner Barnabas pour le salut de Gonesse. La demoiselle parvint à connaître le secret de la force du moine : ce secret résidait dans son toupet. Si on le lui coupait, il perdrait sa force. Évidemment, la Frétillon profita de son sommeil pour lui couper le toupet avant de s’enfuir.

Des fripons envoyés par la police cherchèrent ainsi querelle au moine qui ne put s’en défaire, ayant perdu la magie de sa force. La police en profita pour lui faire crever les yeux. Après délibération, on obtint de la Sorbonne que Barnabas soit livré à la justice catholique qui le fit châtrer. Puis on le mit aux travaux forcés.

Un jour, lors d’une fête, Cremistic lui rendit sa force :

 

« Cremistic, fâché que son père Barnabas fût le jouet d’un peuple qui avait un prépuce, et charmé d’écraser encore sept à huit mille âmes, lui rendit ses forces. L’aveugle, en entrant dans la salle du spectacle, embrassa deux piliers, les serra l’un contre l’autre, et fit crouler l’édifice avec autant de facilité que la charpente d’un pâté de godiveau. Le peuple, les vieux ducs, les jeunes marquis, les duchesses et celles qui avaient leur derrière assis à la cour sur des tabourets, furent écrasés sous les débris du temple de la foire Saint-Germain.

Cette histoire, qui est un fagot que le Médecin malgré lui aurait mieux rangé, ne fait point d’honneur à Cremistic ; en vérité, à quoi bon cette dépense de force et tant de sang répandu pour des catins ? Quelle gloire de féconder les amours déréglées d’un Nazaréen ? Ces objets ignobles ne sont point dignes de la grandeurs de Cremistic ; les vieux livres ont la fureur de vous le rendre si petit qu’on se révolte en les lisant. » (p. 174-175)

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

L’UTILITÉ DES VICES  (extraits)

 

Le mal est nécessaire au bonheur des humains.

 

Ou éloge du vice et critique des “vertus” :

 

« Les vices ont été plus utiles à la société que les vertus. Cette proposition n’est point un paradoxe, elle peut épouvanter les oreilles des docteurs, des casuistes et des moines ; je n’écris point pour les sots. Le Créateur, qui avait donné une petite étincelle de sa liberté à l’homme, savait que l’homme était défectueux ou devait le devenir, le Créateur savait tout. Les défauts de la figure de boue devaient entrer dans l’harmonie de la boue de l’univers. La nature, qui ne fait rien en vain, en mettant le mal dans le monde, avait ses vues, et ses vues sont toujours admirables. Un peuple vertueux aurait été inutile, il n’eût formé qu’un peuple lâche, une race propre à figurer les bras croisés sur les arbres comme Siméon Stilite, à nourrir un cochon comme Antoine, ou à se donner des coups de pierre dans l’estomac, comme un ancien docteur de l’Église, à cause que la nature l’excitait à conserver son espèce. » (p. 175)

 

« La vertu qu’on oppose aux vices est une chimère qui amuse les hommes depuis la création. Les profondes têtes de l’aréopage ont cherché longtemps ce qu’elle était. Désespérés de la connaître, ils ont placé ce mot sur l’autel de leur ignoto Deo. Le mot de vertu a passé par mille génération sans rendre nos devanciers ni plus vertueux ni plus savants. » (p. 176)

 

« Les vices, leur variété, leur changement, convenaient à l’optimisme du monde, c’était de cette multitude de défauts que devait naître le bien général. » (p. 177)

 

« La base des grandes choses de ce monde c’est l’amour-propre ; sans ce cri puissant, plus utile et plus fort que celui de la conscience, l’homme, en voyant ses vices, s’épouvanterait et deviendrait insupportable à lui-même. Si les hommes étaient sans vice, l’univers rentrerait dans le néant. » (p. 178)

 

« Les hommes sans vanité seraient des ânes, dit M. de Voltaire, qui se borneraient à manger leurs chardons. Les moines, les dévots, qui ne sont rien et qui sont sans orgueil, à ce qu’ils disent, n’ont pour partage dans les instants où ils raisonnent que l’ennui, le dégoût et la langueur. Les soupirs qu’on entend dans les cloîtres, les contorsions de la Trappe, les grimaces des capucins, les élans des chartreux annoncent-ils ce bonheur et ce contentement, l’apanage de l’amour-propre ? Les douleurs de ces reclus nous font prendre la vertu pour une indisposition de leur âme. Si leurs cris, leurs inquiétudes sont les marques de la vertu, la vertu est donc bien haïssable. » (p. 178)

 

« La nature sage développe le germe de nos vices. Ceux qu’elle développe le plus tôt, ce sont ceux qu’elle destine aux plaisirs de l’amour ; elle n’épargne rien alors, à cause que l’amour est le vice le plus nécessaire de la société. La volupté est l’enfant gâté de la nature. Une fille voluptueuse fait plus de bien à la société qu’une fille vertueuse. Nous savons que le plaisir seul nous fait aimer les femmes ; plus une femme sera voluptueuse, plus elle nous donnera de plaisir. Un homme qui caresse une fille vertueuse n’éprouve pas avec elle ce qu’il sent avec les filles de la Montigny, que nous appelons des créatures, nom fort noble, que nous croyons méprisables et que l’instinct et la vérité, plus fort que nos préjugés, nous ont arrachés pour venger la nature. Tous les hommes s’aperçoivent d’un air de rafraîchissement près d’une fille vertueuse, qui laisse à l’âme la liberté de penser, avantage peu précieux pour l’âme, puisque dans le moment de l’ivresse, l’âme qui cède aux transport du corps ne pense plus et démontre assez par son silence le peu de cas qu’elle fait de la vertu.

Les lois de la chasteté ont fixé une femme à chaque homme. Les lois de la chasteté auraient raison, si la somme des filles égalait la somme des hommes ; mais la somme des filles est de 24 à 1. Les hommes fixés à une seule femme ont des temps ou il ne peuvent en approcher ; la fin d’une grossesse, les suites des couches et les jours périodiques où le beau sexe sacrifie à la lune sont les dimanches qui ne sont pas compris dans les jours ouvrables. Dans ces vacances, un homme pourrait, sans se fatiguer, faire un enfant à une fille, si nos lois de chasteté ne nous ordonnaient pas de laisser les plantes stériles. Ce profit que nous ôtons à la population, dont nous avons fait une vertu, a été méprisé des anciens, ces bonnes gens estimaient leurs plaisirs et leurs enfants, la multitude des uns et des autres faisait leur gloire, ils furent toujours le triomphe d’Israël où la stérilité était un châtiment. Jacob faisait des enfants en même temps aux deux sœurs et à leurs servantes. Le bonhomme aimait l’amour domestique, c’était un gosier à tout grain. Salomon en faisait tous les jours dans son sérail et trouvait encore le temps de renvoyer pleine de bienfaits la reine de Saba qui était venue en Judée admirer sa vertu et son poil roux. Son père avait autant de femmes que le calendrier juif avait de lunes et de jours ; malgré cette provision, le seigneur roi en prenait encore chez ses voisins. La conduite amoureuse de ces saints personnages ne paraît point avoir offensé le Dieu d’Abraham, car Jacob était de ses amis et l’on passe à ses amis ces bagatelles et qui ne sont dans le vrai que des douceurs, des sottises très naturelles que la nature a jetées sur la surface des misères humaines pour égayer le fond de la vie.

Si la vertu, l’ouvrage de l’intelligence et de la réflexion, entrait de bonne heure dans le cœur ou dans la tête des hommes, la société perdrait infiniment. » (p. 179-181)

 

« les femmes bondes sont plus lâches que les brunes » (p.  182)

 

« La colère est la mère de la bravoure : c’est elle qui nourrit dans les corps militaires cette valeur qui les distingue aux champs de Mars. L’Église l’a placée quelquefois dans le sanctuaire. On a vu Dominique rempli de cette sainte colère faire égorger les Albigeois pour des rosaires. Bernard l’avait dans le cœur et dans la bouche quand il prêchait les Croisades aux potentats. Ce dernier a fait plus de mal à la France, dit M. de Voltaire, que le diable. Nos terres ont resté incultes, le peuple dans l’ignorance et le clergé dans le libertinage. Le crime, le sang et l’horreur ont été les beaux fruits du fondateur de Clairvaux.

La colère des gens d’Église a été la plus funeste aux États, celle des particuliers a troublé quelquefois des familles. Celle des rois seule a eu plus souvent d’heureux succès. Sans la juste et raisonnable colère de Philippe le Bel, nous devenions l’objet éternel de la colère divine de Rome, et celle de l’Inquisition aurait tôt ou tard troublé la tranquillité de nos foyers. » (p.  183)

 

« Le jeûne augmente la colère. Les dévots qui jeûnent souvent s’enflamment plus aisément. Le lion, quand il est affamé, est en colère ; lorsqu’il est rassasié, il est doux et traitable : les vices, en général, sont utiles à la société. Il n’y a que les vices et les vertus des dévots qui n’aient jamais servi au bien de l’humanité. J’étendrai ces idées dans un autre livre. Un homme qui travaille pour avoir du pain n’a pas le temps de digérer ses ouvrages. » (p.  184)

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE DE MADAME BERNICLE  (résumé)

 

Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Je fus jadis saintement homicide.

 

Résumé :

 

Cette histoire est une parodie de l’épisode biblique de Judith et Holopherne (Septante) :

 

Madame Bernicle était une « honnête poissarde » de la Villette, gaillarde au fort accent populaire, veuve d’un certain Nulsifrote.

 

« Cette femme était haute en verbe et parfaitement en gueule, elle avait le cœur sur la main et la main propre à faire le coup de poing ou à jeter un pavé sur le premier venu qui aurait mal parlé de ses merlans ou des ouïes de ses plies. » (p. 185)

 

Sa ville étant assiégée par les Anglais, madame Bernicle alla houspiller le lieutenant de police qui besognait sa femme et se proposa elle-même de repousser les assiégeants afin de pouvoir nettoyer ses poissons en paix. Le lieutenant l’envoya s’habiller : elle pourrait ainsi se présenter au général anglais Binch. Dans le camp ennemi, madame Bernicle gifla lourdement le planton de service qui l’avait prise pour une “coureuse” : « “Wardau, dit un soldat, que vouloir toi venir ici, madame la coureuse ?” Bernicle, qui ne respectait point une physionomie hanovrienne, lui appliqua un moule de Gand sur la face en lui disant de colère : Ne v’là-t-il par un beau jean-f… pour présenter à notre Seigneur ; va, b…, ton père était une pratique de Charlot. » (p. 186) Le général Binch la reçut et fut surpris de sa bonne résolution : madame souhaitait changer de camp. Binch s’éprit de la requérante qui avait pourtant « une tête de soixante et dix ans » (p. 188). Il l’invita à un festin, lui fit des avances ; elle le fit patienter en le soûlant. Lorsqu’il fut ivre, madame Bernicle se confessa au seigneur, trancha la tête du général qu’elle plaça dans sa poche et la ramena à la Villette. Le lieutenant fit exhiber la tête sur les remparts, ce qui fit fuir les Anglais qui la découvrirent le lendemain « avec des lorgnettes d’opéra » (p. 189). Le curé félicita madame Bernicle et dédia un cantique à son héroïsme.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

LES CHIENS  (texte intégral)

 

Les hommes ne sont pas si parfaits que les chiens.

 

J’ai vu des moines gris, des gris et blancs, des noirs, des blancs, des barbus, des imberbes, des cornus, des moines en trompes (1), des sanglés, des bâtés (2), les quatre nations, les carmes, les cordeliers, la vermine et les capucins, enfin j’ai bien vu des hommes et je n’ai rien vu de si respectable que les chiens. Leur fidélité, la beauté de leur caractère, car les chiens ont des caractères, nous les appellerons caractères de chien comme il nous plaira, il ne sera pas moins vrai qu’ils valent mieux que les nôtres.

Les chiens sont les prédicateurs de la vérité, les modèles de la reconnaissance et peut-être de la religion. Analysons ces idées, confondons la sagesse du chien. L’oubli des injures et le pardon des offenses sont poussés à la dernière période chez les chiens ; je défie les gens d’Église, qui ne pardonnent jamais, de pousser cet oubli au degré du chien. Si quelqu’un s’avisait de donner sur les doigts au Saint-Père, à l’imitation des coups de gaule qu’il fit donner à l’évêque de Beauvais, représentant notre bon roi Henri IV, il serait brûlé dix fois, si la sainte Inquisition pouvait brûler les gens dix fois. Le chien, plus doux que l’Inquisition et le pape, ne mord point l’homme qui le maltraite ; dans le moment même le plus sensible de sa douleur, il oublie la main qui le frappe et vient la lécher avec transport. Quel églisier en ferait autant ? Le plus modéré, loin d’offrir le dos au bâton comme le législateur l’enseigne, dirait au moins ce qu’on a dit chez Caïphe : « Pourquoi me frappez-vous ? »

Quand le chien a commis une faute, il commence par une confession humble et sincère ; il vient d’un aire timide ramper aux pieds de son maître en lui disant, la queue entre les jambes : « C’est ma faute, ma faute et ma très grande faute. » Le chien est le prédicateur de la contrition parfaite et de la confession, il n’admet point, il est vrai, la confession auriculaire, il se contente de la manifester en tenant sa queue entre les jambes, signe de douleur établi chez les chiens, qui marque un cœur brisé, contrit et anéanti à l’aspect de sa misère. Si le maître, touché de son repentir, lui pardonne, le mâtin alors est sans remords, il saute d’aise, se réjouit en face de son seigneur et ne fait plus de faute.

Quoique les chiens soient plutôt affamés, ils souffrent plutôt la faim et la mort même que de toucher aux viandes confiées à leur soin. Les moines, qui ont fait vœu de continence, ne resteraient pas si longtemps vis-à-vis d’une jolie fille sans violer leur promesse, le chien, plus sage, ne succombera pas à la tentation de manger une poularde. Le chien, dira-t-on, ne touche pas aux viandes parce qu’il craint l’homme et les coups de bâton. Le moine croquera la fille, parce qu’il craint Dieu et l’enfer. Si la crainte du mal est une perfection dans l’homme, elle est plus admirable dans le chien ; ces animaux ne sont point instruits par des prédicateurs, ils n’ont point de livres qui les nourrissent dans le bien et les portent à fuir l’occasion de manger des poulardes. Nous confions aux chiens notre volaille et nos gigots, nous n’oserions confier notre fille, notre sœur à une moine à cause qu’il n’est pas chien ou qu’il vaut moins qu’un chien.

L’amour du prochain eut besoin de loi pour se soutenir, il fallut que toute la majesté des cieux descendît sur le Sinaï pour nous forcer à aimer nos semblables ; depuis Moïse on prêche l’amour du prochain et tous les quinze ans nous nous égorgeons comme des tigres et des loups pour quelques pouces de terre. Louis XIV fit égorger cent mille âmes pour une médaille ; saint Louis, trois fois davantage pour la bicoque de Bethléem ; la Ligue, toute la France pour une basse messe, et les Anglais, qui avaient plus de planches que nous sur la mer, ont profité de la circonstance de leurs planches pour faire les fripons et les Mandrins. Les Anglais sont méchants, ils ne valent point leurs dogues. Si les chiens se battent quelquefois, c’est le commerce des hommes et nos mauvais exemples qui les ont gâtés, ils finiraient leurs querelles au premier coup de gueule, si nos polissons et nos laquais n’animaient en eux les sentiments belliqueux que nous admirons dans nos héros.

Le chien est le triomphe de l’amour et le type de la fidélité. Quelle chaleur de sentiment pour celui qui le nourrit des os de sa table ! Je ne parlerai point de ces enfants gâtés, des gredins de nos dames, de leurs chers compagnons de leur couche, plus aimés que les maris et qui l’emportent le plus souvent sur les greluchons. Ceux-là sont des mortels chiens privilégiés, des prédestinés dans la race des chiens. Les soins qu’un chien rend à son maître sont inconcevables, son attachement est porté au-delà du trépas. Le maître est-il mort, le chien le pleure, gémit et pousse des cris horribles ; il n’est point héritier, il est mille fois plus triste que les héritiers. Les appareils du tombeau augmentent sa douleur, il suit le convoi funèbre, plusieurs vont gratter dans le cimetière l’endroit où leur maître est enterré ; on est contraint souvent de les tuer sur ces lieux.

Le maître est-il en péril ? le chien seul le partage ; est-il attaqué ? il le défend ; a-t-il perdu quelque chose ? il le cherche avec soin et le retrouve souvent. On a vu des procédures où les chiens avaient dénoncé le délit, poursuivi des coupables et déchiré des assassins. O hommes vains, si enflés de votre raison ! valez-vous les chiens ? O moines ! la plus vile espèce des hommes, êtres grossiers et rustiques qui vivez sans charité, sans politesse dans vos cloîtres, avouez que vous ne valez pas le chien.

Quand le maître doit partir pour un voyage, le domestique le plus fidèle de la maison, le chien, s’aperçoit dès la veille des préparatifs du départ, il s’attriste et sa douleur est à l’excès s’il n’est point du voyage. Madame aura fait ses adieux les plus tendres à monsieur. « Mon chat, aura-t-elle dit, tu pars, je vais marquer les quarts d’heure de ton absence d’autant d’inquiétude et de regrets. » Madame plaisante, son premier soin après le départ de son chat, sera de se désennuyer autant qu’il lui sera possible. Ses amis, ceux qu’elle aurait faits à monsieur, doubleront leurs soins, lui feront assidûment leur cour et madame sera tout étonnée de voir si tôt de retour son cher chat.

Le chien, plus attaché que madame, ne se contente point de cette parade de sentiment, il reste quelques jours sans manger, il parcourt d’un air morne et distrait les appartements, lui seul éprouve les regrets de l’absent. Le maître est-il de retour, quelle joie dans ses cris, il saute, il va de la cave au grenier annoncer l’arrivée du maître, sa tête et sa queue ne cessent d’exprimer l’allégresse de son âme ; ô bienheureuse queue des chiens, que vous êtes respectable ! L’Écriture vous a rendue immortelle dans la queue et dans la personne du chien de Tobie. Le chien a un ton de savoir-vivre, une connaissance du monde qui n’est point le fruit de l’éducation ; quoiqu’il sente, avec Jean-Jacques, qu’il soit né comme les hommes pour marcher à quatre pattes, il ne méprise pas la société, et malgré le système de l’égalité des conditions, son âme éclairée par l’instinct distingue les honnêtes gens des automates et des gueux. Se présente-t-il à porte de l’hôtel un homme galonné, un sémillant, un homme agréable, il l’annonce avec un certain aboiement poli, le vrai ton de la bonne compagnie que monsieur et madame ont coutume de voir. S’offre-t-il un gueux, ces êtres ne sont point compris dans le nombre du prochain ni des honnêtes gens ; le chien jappe fortement et semble crier au voleur ou à la misère.

Chaque pays fournit son monde, dit l’adage, et bien compté, peu d’honnêtes gens. On trouve plutôt un bon chien qu’un homme de bien. Dans une ville comme Paris on trouvera peut-être dix à douze méchants chiens, de bon compte ne trouverait-on pas plus de fripons et de coquins ? Lorsque notre père Abraham étant auprès de Sodome à faire un marché d’écolier avec quelqu’un plus grand que lui, avait été obligé de trouver deux mille bons chiens, il les aurait trouvés s’il avait fait le marché en chiens ; il le fit avec des hommes, l’espèce est plus maudite. Les maîtres se plaignent des domestiques, les domestiques de leurs maîtres, les riches des artisans, les moines de leurs prieurs, tout le monde se loue de son chien. Les dames boudent contre leurs maris, les filles contre leurs mères et par grimace contre leurs amoureux, jamais contre leurs gredins, parce que les gredins sont plus fidèles que les amoureux, plus complaisants que les maris et ne tracassent point comme les mères.

Les hommes, surtout les sots, se plaignent qu’ils n’ont pas de mémoire, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas d’esprit. Cette mémoire dont on se plaint est admirable chez les chiens. L’histoire suivante en est une preuve victorieuse :

« Le mâtin des capucins de Troyes avait été deux fois avec le P. Provincial dans le couvent de Châlons, chômer la fête de saint François, où il avait été parfaitement reçu. L’animal, reconnaissant des politesses de messieurs les Capucins, partait tous les ans de Troyes, la veille de saint François, et venait passer à Châlons l’octave du saint. Le frère Besace, qui était le nom du chien, ne manqua point pendant dix ans de faire ce voyage.

« Les révérends indignes de Châlons, flattés de l’amitié de Besace pour leur capucinière, avaient fait un règlement en sa faveur où les pères conscrits et les milords de corde et de sac du Discrétoire avaient réglé l’ordre et la réception de leur frère chien. La veille de Saint-François, le portier était en faction pour l’attendre ; dès qu’il paraissait, il frappait sur la cloche. Ce signal mystérieux est une marque de distinction accordée aux grands Forestiers, c’est-à-dire aux capucins étrangers admis au Discrétoire. Au signal, la communauté descendait dans le chapitre, on lavait les quatre pattes du chien, et le gardien le remettait entre les mains du frère cuisinier. Le chien était à la double portion ; à son départ, le supérieur écrivait une lettre à la communauté de Troyes qui tenait lieu d’obéissance à Besace. Un seul Capucin de cette province, qui n’était pas bête, me donna une copie de la lettre :

 

« Que la paix de notre saint père séraphique saint François soit avec vous.

 

« Mon très révérend Père,

« Tout ainsi comme, tout de même que les cruches se cassent en tombant, notre Père saint François faisait taire les cigales quand il était à l’ombrette à méditer sur la sainte Véronique de Notre Seigneur, couverte de plaies. Je vous donne avis que notre chien Besace est parti le 13 du courant ; il a été pendant son séjour l’édification de la communauté, assidu au réfectoire, ainsi que nos chers et très honorés frères. Nous l’avons traité comme un vrai serviteur de saint François ; son amitié pour notre saint couvent annonce que le doigt de Dieu est sur notre ordre, le premier de l’Église, et que la main de Notre-Dame, toujours immaculée de la Portioncule, nous protège. La charité, mon révérend Père, se refroidit, nos quêteurs ont fait la quête aux grains : cette quête n’a rendu cette année qu’onze cent soixante-deux livres d’argent, notre provision faite. Notre révérend père Piat, de Châtillon, qui est un miracle de génie, a composé sur des rimes en oque un beau cantique sur Notre-Dame de la Compassion.

« Je suis dans le Seigneur et dans saint François votre serviteur et frère.

« P. Blaise, de Bar-sur-Seine,

« Capucin indigne, gardien de Troyes et sacristain émérite. »

 

La politesse des chiens, l’attention qu’ils ont de s’informer de la santé des uns et des autres sont inconcevables. Un chien n’en aborde point un autre sans lui faire notre compliment ordinaire : Comment vous portez-vous ? Plus capables de connaître les maladies que nos médecins, ils ne bornent point leurs recherches aux poux, ils flairent au derrière, assurés que le but et l’objet de la médecine est la chaise percée. L’origine de se flairer au cul chez les chiens est très ancienne. La voici telle qu’on la voit dans les archives des chats :

« L’an 10,987,654,290 avant ou après le déluge, un Rominagrobis du royaume du prêtre Jean se brouilla avec deux gredins de la Cour qui étaient les amis du prince. Le chat, vindicatif et traître comme un courtisan, implora le secours d’une fée très méchante. La magicienne lui donna un breuvage qu’il avala et fut rendre dans l’écuelle des chiens de la Cour. Les deux gredins prirent le breuvage ; le lendemain, ils eurent les hémorroïdes ; trente-six heures après, la fistule se déclara avec ses symptômes douloureux. Le roi fit appeler ses médecins et ses chirurgiens ; les derniers firent heureusement l’opération ; les premiers, pour donner une grande idée de leur utilité, ordonnèrent, parce qu’il faut qu’un médecin ordonne, que les gredins de Sa majesté auraient dorénavant des tabourets à la Cour. En conséquence, sa gracieuse Majesté, pour entretenir la paix entre les deux sexes, ordonna que les duchesses, crainte de la fistule, auraient dorénavant, ainsi que les gredins, des tabourets à la Cour.

« Le mauvais air et le mauvais exemple de la Cour, qui passent rapidement dans les provinces, donnèrent les hémorroïdes et la fistule à tous les chiens. Ceux des petits ne furent point mitonnés comme ceux des grands ; l’espèce en reçut un terrible déchet. Depuis cette mortalité, les chiens se flairent au derrière les uns des autres pour voir s’ils n’ont point la fistule, ou si on ne leur a point fait l’opération du roi. »

Les rats, qui ne sont point du tout les amis des chats, nous ont donné dans leur histoire l’origine de cette politesse des chiens qui m’a paru marquée du sceau de la vérité. Ce monument est d’autant plus vrai qu’il est écrit avec ce désintéressement qui est le caractère d’un historien. Les rats assurent que les chiens se flairent au derrière pour le bien de l’humanité ; leur sentiment est appuyé par la nature qui ne fait rien en vain. L’Album Græcum, ce simple salutaire si connu dans la médecine, est l’ouvrage du cul des chiens. Ces animaux, intéressés par instinct aux jours des hommes, se flairent au derrière pour discerner la matière louable et le degré d’excellence de l’Album Græcum ; plus un chien reste de temps à flairer le derrière d’un autre, plus il indique aux apothicaires familiarisés par état avec les culs que l’Album Græcum de son camarade n’est pas dans la bonté ou la maturité requise ; au contraire, s’il ne fait que flairer superficiellement le derrière de son confrère, c’est une marque que le remède a ce degré de perfection requis pour soulager nos maux.

O chiens, créatures de l’Éternel, comme les capucins, que vous êtes admirables ! Les hommes, sans vous, ne trouveraient de vrais amis que dans les fables ! Vous êtes seuls les vrais amis des hommes, non contents de leur marquer les plus beaux sentiments, vos entrailles, plus tendres que celles de Mérope, travaillent à leur perfectionner ce rare simple, cet onguent divin, cet Album Græcum qui prolonge leurs jours.

O moines oisifs, enfants de l’opprobre et du néant, dignes des mépris des siècles éclairés, voleurs sacrés qui vivez de la graisse de la terre et des offrandes des sots ! Peuple impie qui dérobez aux membres de celui que vous adorez leur légitime subsistance pour entretenir la débauche et la fainéantise, vous ne valez pas les chiens. L’ancien proverbe avait dit avant notre siècle que vous ne valiez pas même l’Album Græcum des chiens, et l’antiquité avait justement apprécié votre mérite quand elle déclara dans un immortel adage : Un moine dans son couvent ne vaut pas un œuf de chien !

 

Monachus in claustro non valet ova canis.

 

 

(1) Les Jésuites ont des cornes à leurs bonnets et des trompes à leurs habits.

(2) Les Mathurins sont des ânes retournés, ils portent la croix sur le ventre et l’âne la porte sur le dos.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE DU SAGE PANGLOSS  (texte intégral)

 

Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Quoiqu’il fût sage, il fit bien des sottises.

 

Le docteur Pangloss, fils de Roquet, succéda à la charge de procureur fiscal de son pays, par la finesse du curé de sa paroisse et de madame sa mère, veuve d’un certain la Tulipe, sergent aux gardes, que la luronne avait mis de la confrérie d’Actéon.

Pangloss avait l’esprit orné, il connaissait le chiendent, le grateron, les mauvaises herbes et les filles. Il possédait comme ses cinq doigts l’addition, la soustraction et surtout la multiplication ; il faisait avec aisance des bouts rimés, des énigmes plates qu’il faisait enterrer dans le Mercure. Il fit une chapelle pour le Saint-Suaire, une des premières merveilles du monde : il la fit bâtir par les francs-maçons qui avaient notre respectable maître Adoniram à leur tête.

Dans un hameau, aux environs de Quimper-Corentin, était la fille d’un vieux seigneur breton qui s’était distingué aux États par les chausses les plus honnêtes. Cette fille savait lire et tricoter comme un ange, c’était l’oracle des Breda (i), elle avait lu dans le Journal de Verdun les énigmes de Pangloss. Charmée de son esprit, elle fut curieuse de la voir et de lui montrer son énigme. Cette fille s’appelait Jacqueline Sabot, elle avait un peu de maigreur, un petit nez retroussé, un minois de fantaisie, à la mode dans ce temps-là. Jacqueline apporta à Pangloss pour présents, de la poudre à la maréchale, des tabatières à la Ramponeau, des redingotes de la bonne faiseuse, les portraits à la silhouette des généraux français qui s’étaient distingués à la guerre de Hanovre, et des dents de Savoyards. Le docteur lui donna des leçons de sagesse, prit son énigme, lui fit de petites politesses et la renvoya en Basse-Bretagne, l’esprit, le cœur, le ventre si plein de sagesse qu’elle en fut incommodée pendant neuf mois.

Le philosophe avait fait bâtir de belles écuries, des jardins, des celliers, des remises pour les bergères. Le détail de ces magnificences est immense : à croire ses historiens, il semble que Pangloss mangeait les guinées dans la salade. Le procureur fiscal d’un petit pays pouvait-il fournir à tant de dépenses ? Les gens qui aiment la lecture sont bien à plaindre.

Il acheva la chapelle du Saint-Suaire, il y mit un autel d’or pour griller des mâchoires de bœuf et des rognons de veau. Il fonda quatre mille sacristains dévots comme ceux de nos églises, quatre mille joueurs de castagnettes et de flûtes à l’oignon, une grande chaudière pour contenir cent vingt-deux muids d’eau bénite et six mille goupillons.

Ce sage, doué de la sublime sagesse pour faire des sottises, n’eut d’autre occupation que de faire des vers et de cajoler les filles. Pour entretenir sa sagesse il prit trois cents femmes et sept cents concubines, sans les filles qui venaient de la Basse-Bretagne et d’autres lieux. Son cœur, rempli des charmes de la créature, oublia Cremistic ; il se contenta, pour contenir le peuple, de faire honorer le Saint-Suaire. Plus tard, il fit bâtir des chapelles d’amour, ce furent les édifices les plus raisonnables. Les prêtresses de ces temples sont si jolies, il y a tant de plaisir dans les sacrifices qu’elles font, que l’amour sera toujours le Dieu le mieux servi.

Une vierge nommée Gogo fit des impressions sur son cœur. Cette fille avait beaucoup de sagesse, elle avait été dix ans actrice, c’était une pucelle de théâtre, un vrai trésor de vertu. Pangloss en devint si éperdument amoureux qu’il composa en son honneur et gloire des cantiques. Des gens graves de l’antiquité et des modernes plus graves encore y ont cherché des finesses qui n’y étaient pas, et des mystères applicables également à Fatime, femme de Mahomet, et à mademoiselle Clairon, femme de tout le monde.

La première nuit, le docteur s’entretint poétiquement avec lui-même sur les charmes de sa dulcinée. Qu’elle est belle ! s’écria-t-il ; les fossés de notre village sont moins creux que ses yeux, son nez est comme la tour de la paroisse, ses joues comme les meules de notre moulin, sa langue comme la porte de la cave.

La seconde, le sage est avec sa maîtresse. C’est Gogo, en qualité de fille d’honneur, qui fait les avances amoureuses en disant tendrement à Pangloss : « Baise-moi, bien-aimé, je t’aime pour te donner le devoir conjugal. Quoique je sois brune, je vaux mieux qu’une blonde… tandis que vous étiez à table mon aspic a rendu son odeur. » Elle veut dire que la période a été marquée en caractère rubrique ; je crois qu’il s’agit ici des œufs de Pâques ou de quelque chose habillé de même… « Mon Docteur est avec moi, il passera la nuit entre mes tétons… donne-moi de ta liqueur, mon cher ami, mon cœur s’en va, mon cœur s’en va… approche tes pommes, je meurs d’amour… que ta main gauche soit sur ma tête et que l’autre me chatouille… tu as mis le doigt dans mon trou et mon ventre a trémoussé.Tes cheveux, lui dit Pangloss, sont comme un troupeau de brebis, tes tétons comme deux jumeaux d’une charrette. » Gogo, pour répondre aux compliments de son amoureux, disait : « Les jambes de mon amant sont de marbre, son ventre est d’ivoire… il est plein de saphirs. » – M. de Kaisaire aurait peut-être donné un autre nom aux saphirs. Gogo connaissait tous les ornements des parties nobles, mais une fille de théâtre ne convient jamais qu’elle a donné des saphirs à ses amoureux. « Ses joues, continuait Gogo, sont comme de la drogue, du quinquina ou de l’Album Græcum. – Ton nombril, disait Pangloss, est comme une tasse ronde toute comblée de breuvage, ta tête est comme du cramoisi. Tes tétons sont semblables aux grappes de raisin ; j’ai dit, je monterai sur la vigne, je prendrai tes grappes de raisin. » Cet ouvrage est un vrai tissus de galimatias. Le procureur fiscal aimait tellement Gogo, qu’il ne savait ce qu’il disait.

La troisième nuit, Pangloss rata la fille. La quatrième il lui fit un enfant ; la cinquième elle lui donna un chapelet au front ; la sixième un ruban vert ; la septième il la fit jeter par la fenêtre ; ainsi se termine le cantique des cantiques.

Le docteur aimait les filles et point du tout ses frères parce qu’ils n’étaient point filles. Celui à qui il avait enlevé la charge de procureur fiscal fut le premier objet de sa colère, et il le fit pendre ; voici l’histoire de sa cruauté : Les casuistes et le chirurgien major de son village avaient ordonné au vieux bonhomme Roquet, père de Pangloss, un réchaud pour ranimer son corps languissant et son âme mourante ; les cheminées à la Prussienne n’étaient point connues en ce temps-là. Le réchaud était beau et bon. C’était un fameux ouvrier de Sinam qui avait fait ce chef-d’œuvre. Jean, le frère aîné du docteur, s’amouracha de ce meuble. Curieux d’avoir quelque chose pour se ressouvenir de son père, charmé que le réchaud ne sortît pas de la famille, il le demanda au docteur qui, non content de le lui refuser, le fit pendre sur le maître autel de la chapelle de Saint-Suaire. À cause qu’il lui avait fait poliment cette demande, les sages ont admiré cette action comme un châtiment digne de la justice divine.

Un jugement fameux que rendit Pangloss dans un siècle où le génie et le bon sens étaient rares, lui fit extraordinairement d’honneur. Une marchande de croquets qu’on assurait avoir été vierge, appela un garçon boulanger, et le pria de lui faire un enfant. Le grivois, qui avait autre chose à enfourner, ne voulut point se prêter à ses désirs. La fille le pressa en l’assurant qu’elle lui en paierait la façon ; bref ils convinrent du prix de quatre livres huit sous trois deniers ; l’argent fut nanti, le boulanger fit l’enfant ; neuf mois après la fille l’attaqua devant le procureur fiscal pour le forcer à prendre le poupon. On plaida la cause. Les avocats, selon le style ordinaire du barreau, embarrassèrent la procédure. Pangloss démêla la fusée, il interrogea le garçon boulanger : « Mon ami, lui dit-il, avez-vous fait l’enfant à cette fille ? – Oui, monseigneur, mais je n’ai pas voulu le lui faire qu’elle ne m’eût payé quatre livres huit sous trois deniers. – N’avez-vous point eu un sou de moins ? – Non, monseigneur notre fiscal, je n’ai point voulu rabattre un denier, je ne le pouvais en conscience. – Je loue votre probité, mon ami, il faut toujours de la conscience quand on fait des enfants aux filles. » Pangloss demanda ensuite à la fille si la déclaration du garçon était vraie. – « Oui, monseigneur notre procureur, répondit la marchande de croquets. – Eh bien, lui dit le juge, vous avez payé ce garçon pour vous faire un enfant, il vous en a fait un, ainsi il est à vous. Vous savez que, quand l’on commande du pain à un boulanger, et qu’on le paye, le pain nous appartient ; huissier, rendez l’enfant à cette fille, elle l’a payé, il lui appartient. » Le conseil admira la sagesse de Pangloss.

Un certain Piron, poète français, assistait à ce jugement ; il le trouva admirable comme les autres, mais il s’avisa de dire que Monseigneur le procureur fiscal était un excellent juge de F… Une mouche de la police rapporta ce bon mot à M. de Sartine qui fit mettre M. Piron trois ans à Bicêtre pour avoir dit ce mot.

Pangloss mourut comme un sage entre les bras de ses maîtresses. Les dévots ont été partagés sur son sort. Les uns ont dit qu’il était à tous les diables, à cause qu’il avait aimé les filles. Les autres qu’il était en paradis, à côté des onze mille vierges, à cause qu’il avait aimé les filles.

 

 

(i) Assemblée où l’on joue le vieux Médiateur, où l’on parle continuellement de la tenue des États passés et de ceux à venir.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

LE POÈTE JACQUES  (résumé)

 

Honneur et gloire aux Rimeurs mes confrères.

 

Résumé :

 

Un jeune homme, féru de poésie, est présenté au narrateur.

 

« – La poésie, lui dis-je, est un métier de sage, mais il n’y a que les fous qui s’en mêlent.

– Vous êtes donc fou, me dit Jacques, puisque vous faites des vers ?

– Oui, très assurément ; mes confrères et les honnêtes gens me reconnaissent pour tel. » (p. 206)

 

L’article sous forme de dialogue est alors prétexte à critiquer, en bien ou en mal, Arnaud, Marmontel, de Bernis, Crispin, Lattaignant, Le Mière, La Mothe, Trublet, Collardeau, Palissot, Chaumeix, Haïer, Fréron.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

QUELQUES VILLES OÙ J’AI PASSÉ  (résumé avec extrait)

 

En voyageant l’on voit bien des sottises.

 

Résumé :

 

L’article, sous forme de dictionnaire, propose une description assortie de considérations personnelles pour quelques villes de France et d’Europe, selon l’exemple ci-dessous :

 

« ARRAS. Capitale de l’Artois, avec une citadelle appelée la belle inutile, ouvrage de M. de Vauban. Cette ville est célèbre par ses manufactures de pain d’épice. À la cathédrale, on voit les figures des apôtres, où Judas Iscariote, accroché à un arbre, tient son coin avec les autres. Le peuple a beaucoup de dévotion à saint Judas, il est honoré des neuvaines plus souvent que les autres. On montre dans cette ville aux fidèles croyants une chandelle qui brûle toujours et ne s’éteint pas. Les Artésiens adorent la sainte chandelle, ils l’invoquent dans leurs infirmités et la remercient dans les biens qui leur arrivent ; une fille qui doit se marier, enchantée de coucher avec un homme, dit bonnement : “Avec la grâce de Dieu et de la sainte chandelle, mardi c’est la fête à mon Quinquain, je serai mariée.”

L’origine de ce plat luminaire est du grand comique. Gazet, auteur de l’Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, assure que deux joueurs de violon qui faisaient danser les filles en jouant l’air du Stabat mater dolorosa, que les bonnes gens du pays d’Artois prenaient pour une belle contredanse, vinrent à se brouiller. La sainte Vierge estimait les deux ménestriers, elle entreprit de les raccommoder. Une maladie épidémique affligeait alors la province. Marie alla trouver dans un cabaret les deux joueurs de violon occupés à se battre, elle les sépara et leur dit : “Vous êtes deux coquins, vous méritez d’être pendus sur le grand marché d’Arras, vos querelles me scandalisent, faites la paix, embrassez-vous comme deux gueux, le ciel vous a choisis pour sauver les jours de vos frères. Voici une chandelle, vous irez la porter à Arras, vous ferez ranger des baquets d’eau à la porte de la cathédrale, vous ferez tomber dans cette eau quelques gouttes de ce cierge, ceux qui en boiront seront guéris.” Les joueurs de violon s’embrassèrent et furent les sauveurs de leur pays. En mémoire de cet événement, on fit bâtir une chapelle au milieu de la place, dont la structure représente une chandelle.

On conserve dans la cathédrale une cassette remplie de manne, que les uns disent être le reste de celle qui sustentait les Juifs dans le désert, les autres des flocons de coton ou de laine qui tombèrent du paradis un jour de soleil qu’il avait tant plu. En attendant qu’on soit décidé sur la nature de cette manne, on l’expose toujours à la vénération des peuples.

Cette ville vient d’être illustrée d’un calvaire et d’une miracle que les défunt Pères de la Société de Jésus firent exécuter par la vertu d’une pierre sise dans l’église de l’abbaye de Saint-Wats. Lorsque les enfants sont tardifs à marcher, on leur met le derrière sur cette pierre, et faisant allusion au nom de saint Wats, on dit : “Va trois fois, va en l’honneur de Monsieur saint Wats.” Les paysans et le menu peuple ont tant de dévotion pour cette pierre qu’ils vont la baiser respectueusement après que les enfants ont pissé dessus. » (p. 214-215)

 

On trouve ainsi décrites les villes suivantes : Amboise, et son château prison ; Arras, et ses superstitions ; Angers, mal bâtie et triste fief de Fréron ; Ath, et sa procession ridicule ; Bapaume, et son effigie ratée de Louis XV ; Bar-sur-Seine, ses faux miracles et ses « excellents couteaux qui coupent bien par le manche » ; Béthune, appelée ainsi « à cause du volume du génie des Béthunois » ; Bruxelles, ses piètres défenseurs et ses petites légendes ; Châlons-sur-Marne, sa mauvaise académie et sa manie du nombre treize ; Cléry, uniquement connue grâce à une chanson ; Chateaubriand, ses cochons et ses odeurs de merde ; Issodun, et son célèbre bal orgiaque ; Mirebeau, et son sortilège à serpents ; Orléans, et sa pucelle rôtie ; Mons, et sa sotte histoire de dragon avalant des princesses ; Maubeuge, et ses fausses vestales ; Namur, et ses combats d’échassiers ; Nivelle, aux noms inutiles à l’humanité ; Niort, et son marché aux escrocs ; Poitiers, et sa pierre qui pue « à cause que le diable a pété dessus » ; Saint-Quentin, et ses messes nocturnes amoureuses où souvent les filles « prennent leur premier bouillon » ; Civeaux, aux milliers de tombeaux inconnus malgré les travaux de doctes locaux ; Étampes, sa procession diabolique et son chien-canard attrape-touriste ; Gand, et la légende de sa béguine illuminée ; Hui, et ses « enfants mort-nés qu’on y apporte de tous côtés » ; Tours, et son église aux figures « indécentes et grotesques » ; Saint-Hubert, et ses ridicules cérémonies de soins aux enragés ; Rochefort, ses riches capucins et son François montrant son derrière ; La Rochelle, et ses charmilles en place de guerre ; Troyes, dont « La rue Dubois, où l’on chie voluptueusement, a été illustrée par un auteur qui aimait profondément la merde » ; Tournai, et ses religieuses décolletées qui attirent les regard ; Reims, trop brièvement visitée.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

LE CALENDRIER DE L’ARRETIN  (résumé avec extrait)

 

 

Résumé :

 

Passage en revue du calendrier des fêtes religieuses, ce texte propose une appréciation critique pour chacune, à l’exemple ci-dessous.

 

« LA CIRCONCISION, jour consacré à la procession des sots, chômé par l’Église. La commémoration de cette cérémonie était inutile. Le législateur des chrétiens avait aboli le prépuce, et les ménagements qu’on devait au peuple maudit n’avaient plus lieu après sa mort. La synagogue était fermée avec honneur ; puisqu’il était question d’honneur ; en ne chômant plus cette fête on épargnait les impertinentes antiennes qui décorent ce jour-là l’Office. » (p. 228-229)

 

Sont ainsi commentés les anniversaires suivants :

 

saint Almanach, longtemps chômé par l’Église qui reconnut son ânerie ; sainte Geneviève, à laquelle on dédie d’inutiles processions pour la pluie et le beau temps ; l’Épiphanie, « jour consacré à la mangeaille et à l’ivrognerie » et fondé sur un conte onirique ; saint Antoine, qui fut le premier à concevoir « des auges pour les cochons et des abreuvoirs pour les moines » ; saint Charlemagne, bénéficiaire à Paris de deux cérémonies comiques ; saint Rémond de Pegnafort, qui améliora l’ordre de mathurins désormais habilités à prélever la dîme ; la Purification, car « Les inventeurs de cette rubrique avaient peut-être de grosses margots qui sentaient la fleur de châtaignier » ; Thomas d’Aquin, grand naïf à la vue étroite qui comprit le sexe comme conséquence du péché originel ; l’Invention de la Sainte Croix, suite extravagante de métamorphoses d’un bout de bois ; saint Alexis, dont « la fable est la plus bête de la légende » ; sainte Brigitte, aux oraisons « plus efficaces que le sang de Jésus » ; sainte Marie-Madeleine, qui fit le bien à Jésus et le mal aux autres hommes ; la Chaire de saint Pierre, dont on prétend à tort qu’il serait enterré à Rome ; saint Dominique, familier de Satan et dont « l’éloquence fanatique a fait égorger quarante mille Albigeois » ; sainte Claire, pour qui François d’Assise disait « Le bon Dieu nous a envoyé des frères et le Diable des sœurs » ; saint Roch, au chien célèbre et louable ; saint Bernard, grand commerçant du paradis et auteur d’un traité sur les œufs durs ; les Quarante Martyrs, qui font oublier les dix millions de victimes de la papauté ; la Transfiguration, pourtant ignorée des apôtres ; l’Annonciation de la Vierge, dont la vénération par les dévots « a été jusqu’au ridicule » ; saint François-Xavier, qui avait le don de faire des miracles mais pas celui d’apprendre les langues ; saint Élie, prophète mais massacreur notoire ; saint François, qui n’avait nul besoin d’apprendre aux autres à lire tant « sa vie et ses discours ne décèlent point un homme de génie » ; sainte Catherine, qui n’a jamais existé ; saint Nicolas, qui « a succédé à Castor et Pollux » ; l’Immaculée Conception, alors que « Marie est sortie de la masse commune de la corruption comme nous » ; sainte Catherine de Sienne, qui « se mêlait des affaires d’État » ; saint Jean à la Porte Latine, issu d’une confusion linguistique ; sainte Barbe, patronne d’une confession au fondement erroné ; saint Macaire, « connu pour la pénitence de six semaines qu’il donna à un moine pour avoir tué une puce » ; saint Lazare, dont le « silence a rendu infructueux le miracle de la résurrection » ; Notre Dame des Neiges, issue d’une imagination merveilleuse ; saint Germain, spécialiste du voyeurisme ; la Commémoration des Morts, douteuse car « si j’étais pape vingt-quatre heures, une heure après il n’y aurait plus un chat dans le purgatoire » ; Saint-Jean-Baptiste, qui vivait de sauterelles ; le Carême, établi sur un malentendu ; saint Pierre, que l’Église a mis quinze cents ans à définir ; la Toussaint, qui date de l’an 995 et qui fête la canonisation (post mortem pour oublier les fredaines des fameux saints) ; la Trinité, mystère récent que n’ont pas connu les premiers chrétiens ; la Fête-Dieu, due aux rêves d’un religieuse liégeoise ; saint François de Paule, qui mit son pied dans l’huile comme saint François le mit dans la merde ; sainte Thérèse, héroïne du Carmel et de la virginité, vertu dont « le monde est si persuadé […] qu’on dit partout : il bande comme un carme » ; la Décollation de saint Jean, dont la tête aurait été apportée à table par « une jeune fille qui aimait la danse » ; saint Laurent, dont on honore l’étole et la tunique alors que de son temps personne n’en portait ; saint Longin, qui porte surtout le nom de sa lance ; les Sept Dormants, dont le sommeil est pourtant inutile à Dieu ; saint Abraham, qui mangeait comme un porc ; saint Cyrille, ambitieux, violent et fanatique ; les Anges Gardiens, dont le culte récent est plus qu’équivoque ; sainte Marguerite, protectrice des femmes enceintes qui font rêver les « tondus » ; saint Janvier, dont le miracle de la liquéfaction du sang est une farce ; saint Christophe, ou Hercule imaginaire ; saint Michel, qui prétend avoir vaincu le Diable alors que celui-ci est toujours parmi les hommes ; saint Bonaventure, qui confond la Vierge avec le bon Dieu ; saint Jean, pape, qui corrompit le cheval d’un seigneur local et fit du mal à la cuisse de madame ; la Conversion de Saint Paul, « qui parlait la bouche ouverte, parce que les hommes ne peuvent parler quand ils n’ouvrent point la bouche » ; saint Ovide, qui a surtout rendu célèbre le palais des Quinze-vingts ; saint Antonin, qui vit la vierge bénir tous les moines de son dortoir sauf un ; saint Albéric, pour qui la Vierge a blanchi le capuchon ; saint Hilarion, inventeur de la béatification par le grimoire ; saint Simon-Stoch, autre visionnaire de la Vierge ; saint Ambroise, avocat de David l’assassin ; Notre-Dame du Saint Rosaire, dont les sottises ont été approuvées par plusieurs papes ; saint Constantin, empereur, surtout saint par la fable ; Noé, qui sauva l’humanité pour mieux la corrompre avec le vin ; saint Jacques, en flagrant délit de contradiction avec saint Paul ; saint Job, poète hardi dont les vers bibliques ne peuvent être appréciés que par un esprit supérieur ; la Fête de la Présentation de la Sainte Vierge, histoire fabuleuse et sexuelle à croire ou pas ; saint Hyacinthe, « protecteur des femmes enceintes à cause de son nom qui rime avec une fille enceinte » ; le Bienheureux Ruffin, qui divinisa la merde pour faire peur au Diable et faire concurrence à l’eau bénite ; la Portioncule, indulgence accordée par Jésus pour l’année mais réduite à un jour par le pape ; saint Junipère, « L’odeur de sa sainteté était si forte qu’on la sentait à vingt pas à la ronde, surtout les jours qu’il avait chié au lit » ; saint Charles Borromée, « longtemps la dupe des jésuites » ; la Conception de la Vierge, issue « de l’aventure d’un chanoine en commerce avec une femme. »

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE DE SUZON ET DE DEUX PRÉSIDENTS A MORTIER

(résumé et texte intégral)

 

Extraite du livre qui doit paraître après ma mort.

 

Qui de vous aujourd’hui se fiera à Suzon ?

 

 

Résumé :

 

La belle Suzon est condamnée à être pendue pour avoir refusé les faveurs de deux vieillards magistrats et molinistes. Un enfant, choisi pour sa lucidité lors du procès, prit la place du Président du Tribunal et la sauva en faisant soumettre les deux accusateurs à la question puis en les faisant pendre.

 

 

Texte intégral :

 

Les Jacau avaient beaucoup de femmes sages, des filles très honnêtes et un beau sexe qui changeait quelquefois de chemises. La perfection de la perfection était parmi les femmes à cause que la loi les faisait pendre ou caresser à coups de pierre, lorsqu’elles se laissaient caresser par les Greluchons. Une jeune mariée nommée Suzon, belle comme une médaille, droite comme un I, vivait chastement. Deux vieux présidents à mortier du grand Châtelet de Jéricho s’en amourachèrent ; comme ils étaient fort entendus sur les coutumes de la banlieue de Jéricho, ils firent comme le R. P. Gribourdon et le muletier adorateur des gros charmes de Jeanne d’Arc, ils s’unirent pour avoir ses faveurs.

L’aîné de ces robins se nommait Gautier, il était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans neuf mois, trente et un jours, vingt-trois heures quarante-neuf minutes et quatre-vingt-quatre secondes. Le cadet, Garguille, n’avait tout au plus que quatre-vingt-dix-huit ans, vingt-trois mois, trente et un jours, cent neuf minutes et vingt-trois secondes. Les deux présidents ne présidaient plus à rien. Il y avait au moins trente-cinq ans que leurs chastes présidentes n’avaient vu les pièces sur le bureau, le ruban d’or était retiré et ne conservait plus de son ancien éclat que le lâche de la houppe de leur bonnet carré. Un regain de jeunesse prit à ces Messieurs, ils crurent que la pensée et la volonté étaient chez eux dans le degré de la perfection de Crémistic, en conséquence ils envoyèrent des poulets à Suzon. La belle les renvoya, elle ne voulait pas de poulets qu’elle ne les eût apprêtés elle-même, elle craignait qu’ils n’eussent été lardés, à cause que le lard avait été défendu par sa loi.

Les poulets, ni le beau style épistolaire ne faisaient rien sur son cœur ; les magistrats s’imaginèrent que leurs vieux visages feraient plus d’impression. Un air ancien, disaient-ils, est respectable. Nos physionomies ne sont point de ce siècle, mais nos perruques sont de l’an passé. Quoique l’hiver ne soit pas le printemps, un soleil de décembre réjouit encore, et la nature fait quelquefois des miracles.

Suzon aimait la propreté, sa religion prêchait les ablutions et les chemises blanches. Un canon de sa loi faisait manger des pigeonneaux aux prêtres, augmentant leurs ordinaires, quand les filles n’étaient point extraordinaires. La jeune femme avait été affligée pendant cinq jours d’un accident périodique, dans une partie sujette à tant d’autres. Le cinquième jour de la maladie, elle prenait les remèdes de la loi, de l’eau claire et une chemise blanche ; elle choisissait pour cette cérémonie religieuse un endroit écarté de son jardin où il y avait une fontaine, appelée la Cuvette ovale. Les vieux sénateurs savaient les rubriques de la loi, les us et coutumes des Pays-bas, ils se cachèrent dans le jardin, à dessein de voir les cérémonies de l’ablution.

La chaste Suzon alla à la fontaine de la Cuvette ovale, regarda autour d’elle et ne voyant personne se déshabilla. Aussitôt qu’elle eût ôté un grand fichu et montré une gorge éblouissante, les présidents, qui la regardaient de loin avec des lorgnettes d’opéra, furent émus de ses charmes et dirent entre eux : « Confrère, sentez-vous remuer le vieil homme ? – Non encore », répondit le président Gautier. Suzon découvrit son derrière. À ce spectacle les mortiers s’approchèrent et dirent à la belle : « Madame, l’occasion fait le larron, vous êtes sans jupon et sans chemise, c’est une charité de couvrir ceux qui sont nus ; comme nous savons notre catéchisme, nous sentons une joie inexprimable d’être bienfaisants au prochain et surtout quand le prochain est coiffé comme vous. De grâce, agréez la peine que nous voulons prendre de cacher votre nudité ; ne rougissez pas, Madame, de vous abandonner à notre charité. Cette vertu est ingénieuse, douce, discrète et tranquille. »

Un si beau sermon sur la charité devait produire son effet sur un cœur qui n’était point encore endurci. Suzon, honteuse d’avoir montré son derrière à deux présidents de grand Châtelet, ne savait quoi répondre. « Auriez-vous, la belle dame, lui dit un des magistrats, le mauvais goût d’aimer votre mari ? En vérité, c’est vous anéantir, votre mari est un impertinent de vous enterrer dans ses bras ; êtes-vous faite pour un mari ? donnez sans scrupule, madame, cent coups de canif dans le contrat de mariage, cette misère griffonnée est un chiffon… vive le plaisir de faire un mari cocu… » Le président Garguille s’émancipait ; on pardonne ces étourderies à la jeunesse, et les femmes aiment les étourdis.

La jeune femme, revenue de son étonnement, dit à ses amants : « En vérité, messieurs, vous n’êtes point honnêtes de prendre ainsi les dames au saut de la Cuvette ovale. Cela est effroyable ; quel langage tenez-vous pour des tuteurs du roi de Jéricho ? Vous devriez être plus sages qu’un chanoine de Notre-Dame. Comment, vous envoyez les filles à Saint-Martin et vous cherchez à me corrompre ! comment, une fille comme moi, qui a été élevée à Saint-Cyr !… Comment voulez-vous que je fasse mon mari cocu ? Je n’ai point vu cela dans mes heures ; voyez ces messieurs, ils veulent… il faut du temps pour faire un cocu. – Ne vous fâchez pas, Madame, dit le président Gautier, c’est la plus petite chose du monde, il faut, pour faire un cocu, le temps précisément de cuire un œuf frais. – Cela vous plaît à dire, répondit la chaste Suzon ; à quatre-vingt-dix-neuf ans on ne jette pas sitôt les cocus en moule. – Oh ! dit le jeune président Garguille, des yeux éblouissants comme les vôtres, Madame, une main aussi charmante est un trésor dans un ménage, nos biens grossissent dans les mains d’une femme sage ; heureuses, mille fois heureuses celles qui savent manier les pelotons de laine et l’aiguille, dit le sage Pangloss dans la femme qu’on ne trouve point. – Vous avez bien de la foi à mes reliques, Messieurs, je n’en ai pas tant aux vôtres, si vous n’aviez que vingt ans… tenez, en vérité, vous ave tort… pourquoi êtes-vous si vieux ? vous vous en tireriez fort mal, croyez-moi, ne déshonorez point le mortier. »

Le président Gautier, devenu plus sage par la résistance de Suzon, lui dit : Madame, nous nous flattons d’un heureux succès, dussions-nous périr sur le champ d’honneur, nous pousserons notre pointe ; vous avez entendu parler Titon, eh bien ! l’Aurore préférait ce vieillard aux blondins et aux agréables. » Suzon, qui n’avait lu que les fables de son pays, ignorait celles des Grecs, qui, aux noms près, étaient les mêmes fables, dit à ses amoureux : « Finissez, s’il vous plaît, voulez-vous qu’on me chansonne dans Jéricho ; vous savez qu’il y a de mauvais rimeurs, et puis que penseraient les femmes ? Voyez-vous, diraient-elles, la Suzon donne ses faveurs à Gautier, à Garguille. » La chaste Suzon tint ferme aux instances des magistrats. L’entêtement d’une jeune femme qui a des préjugés contre les vieillards est terrible ; le sexe est toujours vertueux vis-à-vis des gens qu’il n’aime pas.

Les soupirants, rebutés de la fermeté de Suzon, l’accablèrent d’injures, la traitèrent de coquine et la menacèrent de la faire pendre. « Vous avez un mauvais goût pour les jeunes gens et les vieux jansénistes. Vous nous refusez vos soins parce que nous sommes molinistes, pour vous empêcher d’être contraire à notre parti, nous allons vous accuser au grand Châtelet de vous avoir surprise ici dans les bras d’un janséniste. » Suzon répondit sans s’émouvoir : « Messieurs, comme il vous plaira. »

Dans ce temps-là, on avait une idée fort triste du cocuage ; les jacaux, qui n’avaient point lu les Métamorphoses d’Ovide ni les bons livres, ne voulaient pas que les femmes se mêlassent de changer les hommes en oiseaux. Ils faisaient pendre celles qui se chargeaient de la coiffure de leur mari. L’ignorance est une terrible chose.

L’affaire de Suzon, portée au tribunal d’un peuple qui pendait les belles femmes pour une faiblesse, eut un malheureux succès. L’accusée fut condamnée à être pendue. On allait exécuter la sentence lorsqu’un écolier de douze ans, nommé Poucet Dandin, revenant du collège, passa heureusement dans la cour du grand Châtelet. Le jeune enfant, voyant tout ce peuple amassé, demanda à un Parisien qui était auprès de lui ce qui amenait tant de monde. « Dame, lui dit le bourgeois de Paris, mon garçon, vous n’avez donc pas entendu crier la sentence d’une coquine qui gâte les jansénistes ? C’est la belle Suzon qu’on va pendre au Carrefour de la Croix-Rouge. – Est-elle jolie ? dit l’écolier. – Oui, c’est une grivoise qui aimait les amoureux comme le pain blanc ; deux présidents à mortier l’ont attrapée avec son vieux Greluchon de janséniste. – Vous vous trompez, dit le petit Poucet, cela ne peut être ; quand une jolie femme fait son mari cocu, elle n’appelle jamais Messieurs de la grande chambre ni les présidents du Châtelet. – Qui voulez-vous donc qu’elle appelle ? dit le badaud. – Personne », répondit Dandin ; et Dandin avait raison.

L’écolier, touché du sort de Suzon, monta précipitamment dans la grande chambre du Châtelet, et s’adressant aux magistrats, il leur dit : « Messeigneurs du grand Châtelet, vous n’êtes que des ânes. » C’était l’usage, dans ce temps-là, d’insulter les magistrats. Les jésuites de Jéricho enseignaient cette mauvaise morale à leurs élèves et cela à cause que les écoliers de douze ans avaient beaucoup d’autorité dans les trois chambres du grand Châtelet de Jéricho.

Les magistrats, qui prenaient les sottises pour des compliments, firent attention à l’éloquence du petit Dandin, ordonnèrent un sursis d’exécution et mirent l’écolier à la place de leur premier président en lui disant : « Mon jeune garçon, vous avez l’air d’un morveux bien élevé ; vous êtes probablement un premier de sixième, vous descendez peut-être de la bonne race des George Dandin ou de la branche des Dandin qui jugeaient dans les caves et dans les gouttières les grandes causes des chats et des chiens. Vu ces raisons, la Cour vous choisit à perpétuité pour son premier président. »

Poucet Dandin, flatté du rang que le grand Châtelet venait de lui donner, remercia la Cour, et s’adressant à toute les chambres assemblées, il leur dit : « Messieurs, j’accepte le rang que vous me donnez, avec ces sentiments qu’on doit à l’estime que vous avez pour les écoliers. Dans l’affaire de Mme Suzon vous avez dormi à l’audience ; il ne faut jamais dormir dans la cause d’une jolie femme ; qui sont les témoins qui déposent contre elle ? – Monsieur l’écolier, dit l’avocat général, ce sont les nommés Michel-Cassandre-Mathusalem Gautier, Adam-Blaise-Hérode Garguille, présidents à mortier de cette chambre. La Cour, dans l’affaire, a suivi le § LXXXIXe du traité des causes véreuses de Dumoulin, où, sur l’explication du Digeste testis titicucuCujas, après Charondas et Bacquet, assure que le témoignage de deux vieillards est préférable à celui d’un écolier de sixième ; en conséquence la Cour a prononcé la sentence de mort contre la nommée Suzon, atteinte et convaincue d’avoir vendu ses faveurs au parti janséniste. »

L’homme du roi ayant parlé, le petit Dandin se leva et dit à l’assemblée : « Messieurs, vu les raisons solides de l’avocat du roi, je condamne les nommés Michel-Cassandre-Mathusalem Gautier, Adam-Blaise-Hérode Garguille à être préalablement conduits ès prisons du petit Châtelet pour être appliqués à la question ordinaire et extraordinaire. » On arrêta les deux vieillards, on les conduisit en prison, où on leur fit subir la question.

Dans ce temps-là, la question ordinaire était exécutée par deux sœurs du Pot qui administraient au coupable, de cinq en cinq minutes, un lavement d’eau à la glace. Elles appliquaient tout le temps que durait la question trente-six emplâtres de mouches cantharides au patient, trois au derrière, deux aux aines ; en posant ces dernières, les sœurs du Pot élevaient leurs cœurs à l’Éternel.

La question extraordinaire se faisait avec les oraisons et les prières anciennes qui servaient aux épreuves du fer chaud et aux eaux chaudes. On passait une longue perche dans le derrière du patient, on le portait ainsi en procession, il était précédé de la bannière de la paroisse et suivi du chapitre de Notre-Dame de Jéricho, M. l’archevêque à leur tête. Les chantres entonnaient ce verset du psaume : Manducaverunt Jacob, ils ont mangé Jacob. Le chœur répondait : On a commencé par les fesses parce que la moutarde venait après. On faisait soixante-sept stations, à chaque on secouait soixante-sept fois le patient perché au bout du bâton. Cette cérémonie faite, monseigneur et les chanoines venaient lui cracher au derrière. Les présidents, qui n’avaient pu soutenir les honneurs de la procession, se coupèrent dans les interrogations. Le président Gautier avoua qu’il avait vu la Suzon et son janséniste sur un pommier, Garguille déclara que c’était un poirier.

Le petit Dandin voyant que ces messieurs se coupaient s’écria : « Voyez-vous que ces deux malheureux n’ont pas les premières leçons de la botanique, ils ne connaissent que la plante des pieds ; Suzon ne peut avoir accordé ses faveurs sur deux arbres, les vieux jansénistes ne font point, comme les francs-maçons, les choses par trois ; ainsi, messieurs, vos présidents sont coupables. » Le grand Châtelet de Jéricho vit bien que l’écolier Dandin était éclairé par Crémistic. On prononça l’arrêt de mort, et les coupables furent pendus.

Ce jugement, qui a extasié l’antiquité, n’est point si admirable. Les deux vieillards, épris des charmes de Suzon, pouvaient équivoquer facilement en prenant un arbre pour un autre, surtout dans un jardin où les pommiers et les poiriers étaient multipliés. Un mari qui surprend sa femme sous des arbres entre les bras d’un autre ne va point regarder au ciel pour savoir sous quelle constellation se fait la jonction du Capricorne, ou s’il y a des pommiers. Les deux présidents connaissaient peut-être mieux les filles que les arbres. L’écolier de Jéricho n’avait aucune autorité dans la Cour souveraine du grand Châtelet pour casser la sentence et donner, à douze ans, la loi à d’anciens magistrats. L’histoire de Suzon est un vrai conte de ma mère l’Oie.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE MERVEILLEUSE ET ÉDIFIANTE DE GODEMICHÉ  (résumé et fin)

 

Trouvée dans son ancien manuscrit de la bibliothèque de la Sacrée Congrégation des Rits.

 

Son air natal est celui de la Grille.

 

Résumé :

 

Godemiché naquit « l’an premier de la création des vœux monastiques ». (p. 277)

Une nonnette, encore sujette à l’acné, se laisse convaincre malgré ses vœux par son moine directeur. Elle « consentit à la mort des cousins. » (p. 278) Cependant, à la vue de l’instrument, elle fut surprise par la petitesse proposée ; malgré cela, elle en fut comblée et souhaita « d’avoir encore des cousins à détruire. » (p. 279) Craignant que la jeune fille soit enceinte, le Père consulta une sorcière qui lui prédit la venue d’un mâle. Toutefois, ce dernier ne sera pas un enfant mais un godemiché : « le consolateur des filles et l’allègement des misères de la grille. » (p. 280) Pour assurer le prodige, la sorcière ordonna une potion sous forme de boudin à faire avaler à la belle ainsi que quelques oraisons païennes à réciter discrètement.

La mère abbesse, curieuse du gros ventre de sa novice, appela le confesseur qui n’obtint aucune information et conclut à l’intervention du diable. « Sans le diable, les directeurs seraient souvent sans bonnes raisons. » (p. 283) L’affaire fut débattue au Saint-Siège comme un cas réservé : la religieuse n’avoua rien. Un légat fit alors le rapprochement entre la consommation de boudin blanc et la mystérieuse “grossesse” incriminée mais les théologiens ne trouvèrent trace dans les livres que de boudin noir. On s’en remit à la médecine qui conclut à l’indigestion de boudin.

La nonne accoucha avant terme dans le cloître, sous les yeux de la mère abbesse et de quatre discrètes. Naïves, ces dernières crurent qu’enfin le boudin libérait le corps de la pauvre novice. Lorsque Godemiché naquit, « l’abbesse, qui n’était pas si bête » (p. 285), plaça le “boudin” contre son sein pour le ranimer. « Godemiché n’était pas comme les hommes obligé de passer par les misères de l’enfance. Dès qu’il fut dans le sein de la jeune abbesse il s’électrisa et prit aussitôt l’âge de puberté. » (p. 285) Son premier mouvement fut de glisser dans le corset de l’abbesse qui en fut pour une extase. Le forfait accompli, Godemiché vola sous chaque jupon présent, combla chacune de ses bienfaits divins, jusqu’à trépasser lui-même d’épuisement.

 

« L’abbesse et les nonnes, revenues de leur extase où le plaisir les avait plongées, demandèrent où était le dieu qui les avait enchantées. La vieille le tira de son sein et leur montra le pauvre Godemiché sans vie : à ce spectacle, elles versèrent un torrent de larmes ; l’amour, ce vrai consolateur du monde, leur donna l’idée de faire une figure semblable à celle du défunt. On la fit d’abord de chamois, quelques temps après de velours (I), et les siècles perfectionnèrent tellement l’instrument qu’on introduisit dans son sein un petit réservoir de lait chaud qu’un piston artistement construit élance avec vigueur dans le séjour constant des plaisir ; depuis ce temps, l’image sert de réalité : la figure du mort a passé dans tous les couvents où il a pris le nom honnête de bréviaire du diocèse. » (p. 286-287)

 

(I) Dans une abbaye en Champagne, un notaire un peu mouton faisant l’inventaire des meubles d’une abbesse mit bêtement sur la liste : Item un instrument de velours à l’usage de la défunte.

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

HISTOIRE DES SEPT FILS AIMON  (extraits)

 

Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.

 

Que l’affreux fanatisme a troublé les mortels !

 

Résumé :

 

Ou l’Histoire des quatre fils Aymon (roman de chevalerie, XIIe s.) et la naissance de la franc-maçonnerie revisitées sur le mode burlesque et satirique :

 

Sur la franc-maçonnerie : « Depuis quelques mois, Antiochus avait entendu parler d’une société nommée la Franc-Maçonnerie. Les hommes initiés dans cet ordre étaient frères. On raisonnait diversement de cette fraternité. Les uns disaient que les maçons étaient des jésuites, les uns des innocents qui jouent à la chapelle comme font les enfants, les autres disaient qu’ils étaient des chimistes qui faisaient de l’or entre deux piliers, et qu’ils avaient une loge dans le temple de Jérusalem remplie de bijoux, d’ornements, de richesses et d’une tête à perruque. Le roi voulut connaître cette frérie ; il envoya à Jérusalem un certain Héliodore pour s’informer de ces hommes extraordinaires. L’envoyé arriva la veille de la Saint-Jean, il alla frapper de la part du roi à la porte de la loge. Il fut arrêté par le frère terrible, qui se mit à crier : il pleut.

Comme l’envoyé était un profane, deux sacrés apprentis, vêtus de leurs tabliers blancs, parurent aussitôt et rossèrent le profane ambassadeur à coups de règle. Ce dernier se mit à faire le signe de miséricorde et se mit à crier : À moi les enfants de la veuve. Il avait appris ce signe et ces paroles d’une fille du monde, à qui un jeune Français discret l’avait confié. À ces mots, la loge s’ouvrit, Héliodore vit quatre-vingt canons chargés qui l’épouvantèrent moins que le frère terrible. On reçut Héliodore maçon et dans l’instant il vit, à ce que disent les francs-maçons, ce que l’esprit humain ne peut comprendre. » (p. 290-291)

 

Sur la résurrection : «  La nature ne donne aucune autre idée aux hommes et aux animaux de leur résurrection que celle de la métamorphose naturelle ou le changement des formes. La nature détruit les corps et les reproduit. Un vrai fidèle, un bon chrétien enterré au pied d’un bon poirier qui promet de bonnes poires, engraisse l’arbre ; la substance de l’homme passe dans celle des poires, sa maîtresse en mange aussi, il couche avec elle, lui donne du bon chrétien et le suc de la poire produit du bon chrétien après quelque séjour dans le sein virginal de la belle. Voilà comment la résurrection naturelle se fait et comment se forment les générations. La matière est une navette que la nature tient en main et fait jouer sans cesse. » (p. 293)

 

Sur Jean-Jacques Rousseau : « C’est l’état déplorable des pauvres chevaux de Paris qui a donné à Jean-Jacques Rousseau l’idée de son système de l’inégalité des conditions ; son ouvrage ferait le comble de l’absurde si on voulait l’entendre de la nature de l’homme. J’ai un exemplaire de ce fameux discours où j’ai mis à la place du mot homme le mot cheval ; par ce moyen j’entends parfaitement mon Jean-Jacques. » (p. 294)

 

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L’Arétin moderne, Seconde partie

 

 

LES TROIS COUVENTS DE JÉSUITES  (résumé)

 

Histoire extraite du livre en question.

 

Le feu, sans doute, aura pris par derrière.

 

Résumé :

 

« Il y avait dans l’Orient trois couvents de jésuites qui n’aimaient pas les filles. Les révérends avaient détourné les canaux de la génération dans l’espoir de faire de beaux garçons sans le secours des belles filles. » (p. 295)

Crémistic forma alors le dessein de détruire ces moines aux mœurs contre nature et consulta Abraham Chaumeix qui lui proposa un marché. Si ce dernier trouvait un nombre conséquent d’amateurs de filles parmi les moines, alors Crémistic pourrait pardonner aux autres religieux. Crémistic aurait bien accepté le marché mais Chaumeix ne trouva finalement aucun moine porté sur les filles.

Crémistic s’apprêta alors à incendier les trois couvents mais, par respect envers Chaumeix, il souhaita d’abord sauver Fréron du brasier. Il envoya donc deux jeunes postillons chez Fréron. Dans le même temps, des frères venaient rendre visite à Fréron qui leur proposait des filles pour mieux les flatter mais les frères convoitèrent les jeunes postillons.

Afin de mettre tout le monde à l’abri, les postillons pressèrent leur hôte, son épouse et ses trois filles de prendre la fuite avec eux, sans se retourner afin de ne pas voir l’incendie annoncé. L’épouse, incapable de résister à la curiosité, « quatrième élément des dames » (p. 299), se retourna à l’odeur du souffre et fut immédiatement transformée en statue de sel.

Quelques années plus tard, le sel devenant objet de spéculation, le souverain fit savoir qu’il enverrait aux galères tout individu qui se servirait à la statue de l’épouse de Fréron.

Plus tard encore, les deux filles de Fréron, « fatiguées sans doute de porter toujours un pucelage, plus difficile à porter qu’un éventail, se croyant isolées sur la terre et seules destinées de toute éternité à repeupler notre petite fourmilière » (p. 301), reproduisirent l’épisode biblique de Loth et ses deux filles (Genèse, XIX) et obtinrent chacune, par la ruse, une descendance de leur propre père.

Cette histoire, rapportée par le Père Berruyer, est à prendre avec simplicité et à interpréter de façon symbolique.

 

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Titre                   LES MAITRES DE L’AMOUR / [double filet] / L’Arétin Moderne [à l’encre rouge] / par / L’ABBÉ DU LAURENS / [tiret] / édition conforme à l’édition originale de 1763 / publiée avec un portrait de l’auteur / une introduction et une bibliographie / par / RADEVILLE ET DESCHAMPS / [tiret] / PARIS / BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX [à l’encre rouge] / 4, rue de furstenberg, 4 / [petit tiret] / MCMXX [1920]

 

Publication        Paris, 1920.

Description       In-8°, 304 p., avec portrait de l’auteur [Dulaurens] + une introduction et une bibliographie, par Radeville et Deschamps [Fernand Fleuret et Louis Perceau].

 

Un exemplaire de cette édition (1920) figure à la Bnf

( Cote : RES P-R-439, Tolbiac - Rez-de-jardin - Magasin )

Ce même document est disponible en ligne, en mode image, sur le site http://gallica.bnf.fr

 

Un exemplaire de l’édition originale (1763) figure à la Bnf

( Cote : RES-R-2760 (vol. 1) et RES-R-2761 (vol. 2), Tolbiac - Rez-de-jardin - Magasin )

 

 

 

 

 

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